TU. ML
semblait envelopper dans son cercle ces deux tètes ainsi rapprochées; et en vérité il y avait tant de calme sur ces deux fronts, tant d'extase, de ravissement et d'amour dans leurs regards qu'on aurait voulu qu'ils ne se séparassent jamais, et qu'il était permis de se demander à les voir, s'il est possible de rencontrer le repos et le bonheur dans le crime plutôt que dans l'accomplissement de nos devoirs ! horrible pensée !
— Quel est donc l'Ange qui t'a conduit vers moi , s'écria Amélie , béni soit-il?
— Nul ange ne m'a conduit , répliqua le jeune homme , c'est toi l'ange qui m'as attiré; sois bénie...
Et à propos de ce mot d'ange , ils s'oublièrent dans des développemens incroyables sur les amours probables des Séraphins,
celait à qui des deux s'essayait à prouM^r par les plus subtils raisonnemens que toutes les voluptés de l'amour consistaient dans un regard, dans un baiser, dans une pression de main ! ils le croyaient fermement alors , je vous le jure; et ils firent le serment de ne jamais s'aimer autrement!
Pauvres eufans! ils n'eurent pas le temps de faillir à ce serment; et au moins les anges en cette occasion , triomphèrent !
Les deux amans se dirent bien des fois toutes les choses qu'on se dit en amour, ou plutôt la seule chose l'unique phrase que tous les amoureux , depuis que l'amour existe, se renvoient l'un à l'autre ; à laquelle chose, à laquelle phrase pour avoir Hq si souvent répétées, le temps et la vétusté n'ont rien ôié d'ailleurs de leurs grAces et de I(Mir frai-
cheur — Nous savons bien aussi que le centième baiser que nous cueillons sur des lèvres aimées, a pour nous autant de charmes que le premier que nous y avons savouré. — Ce sont pourtant toujours des baisers , les mêmes baisers!
La jeune femme souleva tout à coup la tète, posa ses deux mains sur les tempes d'Alfred , puis comme h regret :
— Alfred , lui dit-elle , nous nous oublierions éternellement dans notre amour!. .. mais le temps est impitoyable , l'heure est venue de nous séparer... il faut partir... nous quitter jusqu'à demain.
— Tais-toi, Amélie, devrais-tu jamais prononcer ce mot ! . .
— Mot cruel , je le sais ...mais qu'y faire.
— Ne jamais le dire, t;l mur donner do rester toujours...
— Enfant !
Et ils se regardt^rent en souriant. Les yeux d'Alfred semblaient limplorer et lui demander à demeurer. Les regards d'Amélie avaient bien envie d'en dire autant.
— Oh! ne me cbasse pas, laisse-mo m'enivrer encore de tes regards , baiser ces beaux cheveux , te dire encore combien je t'aime ..
— Moi, je voudrais te garder à mes côtés, tenir ainsi ton cœur pressé contre le mien... nous avons si peu de temps peut-être à nous aimer ! . . .
— Si peu de temps! ]*ouniuoi?...
— Tu n as donc pas songé , en m'aimant, qu'un jour nous serions obligés de nous séparer pour toujours.
— Pour toujours? qui Ta dit?
* — Ni toi, ni moi jusqu'à présent... mais peut-être un jour toi ou moi. ..
— Jamais moi — mais ne parle pas ainsi Amélie , tu me ferais croire que tu as oublié tes sermens ou que tu n'as pas plus de confiance dans les miens que dans les paroles d'un enfant.
— Et la mort ! s'écria la jeune femme en tressaillant de tout son corps.
— La mort? — doit-on songer à la mort quand on s'aime.. .
Le baiser d'adieu qu'ils se donnaient fut
interrompu par un bruit de pas qui se Ût entendre à la porte et par trois coups frappés avec le doigt sur la serrure.
Les deux amans se levèrent pâles et Tremblans .
— Oh ! mon mari ; je suis perdue ! je vous l'avais bien dit , Alfred pourquoi nêtes-vous pas parti?...
— Calme toi , Amélie — je vais me cacher dans cette armoire — calme toi , que Ion émotion ne trahisse rien...
On frappa de nouveau.
— Au nom du ciel allez donc.!...
M. de Montarlier se blottit dans l'armoire — et Amélie se jeta sur un fauteuil la tête dans les deux mains pour laisser passer la
première émotion et donner au sang qui s etait reflué au cœur le temps de reprendre son cours.
On frappa une troisième fois avec impatience.
Alors elle se leva, et courut ouvrir la porte.
Disons quelques mots d'Alfred. Jusqu'à présent nous l'avons présenté simplement comme amoureux: mais qu'on entende bien qu'il n'était pas un amoureux ordinaire , par cette raison qu'il n'était point un homme ordinaire.
De même que certaines fleurs choisies ont le privilège, quand elles embaument, d'épandre toujours les senteurs les plus pures et les plus suaves , — ainsi tous les senlimens qui émanent des cœurs nobles et élevés , emportent avec eux un rayon empreint de cette beauté interne. Or l'amour, nous le déclarons, non pas le premier mais avec bien d'autres , l'amour est un des parfums les plus exquis que le cœur puisse exhaler.
Alfred était un de ces hommes rares qui ne savent et ne peuvent apprendre de la vie que ses plus beaux côtés. — Il n'avait que vingt-six ans , mais en eût-il vécu cent , que c'eût été de même ; bonnes natures qui ne prennent les déceptions inévitables qu'elles subissent que comme des erreurs faciles à réparer. Il était capable des plus grands dévoûmens, et il l'avait prouvé.— Citons :
Une des plus grandes douceurs de sa vie était une amitié qu'il cultivait depuis l'enfance, charmante fleur qui avait crue, arrosée par toutes les grâces de son cœur.
Son Euryale était un pauvre jeune homme orphelin , qu(î sa mère avait fait élever avec lui, les confondant tous deux dans la même tendresse. Habitué à partager avec cet enfant les caresses de sa mère, ce pain de l'âme , il l'avait accepté comme un frère et non pas comme un étranger qui venait lui ravir une moitié de son bien.
Plus d'une fois , dans leurs espiègleries d'écoliers , Alfred avait eu soin d'épargner à son ami les plus dures punitions , s'écrianl toujours: «me adsum qui feci.» — Au collège , on les citait comme modèle d'amitié ; plus tard , dans le monde , on les admira . ef on
parla longtemps d'une blessure grave qu Alfred avait reçue au bras pour soutenir l'honneur attaqué de son ami.
A la mort de la comtesse de Montarlier , tous les droits de succession réglés entre Alfred et sa sœur, le jeune héritieroîTrit part égale de sa fortune à l'orphelin , comme il l'eut fait à l'égard d'un frère déshérité. — Nous passons rapidement sur cette amitié , qui ne sert qu'à faire connaître le coeur de notre héros.
En amour , il devait donc apporter cette exaltation et cet inûni dévoûment. — Nous le verrons, — Aucun de ces mouvemens naturels à un homme d'honneur ne lui étaient impossibles , et il se regardait comme obligé à se brûler la cervtîile pour sauver la réputation de Madame Diiraner , dans le cas
où sa présence dans le monde aurait pu la compromettre.
C'était , au demeurant , un fort beau ^i^arçon , (jui avait soulevé des ora^jes dans le cœur de plus d'une femme ! il n'en était pas à son coup d'essai , et il avait prêté terriblement de sermens d'amour. Il avait déjà juré fort SOUVENT n'avoir aimé qu'une fois ; mais c'est là une chose que les hommes croient aussi sincèrement que les femmes auxquelles ils le disent. Eh ! bon Dieu i mesdames , ce sont pourtant des sermens inutiles que vous nous forcez à commettre. VOulez-vous que je vous explique comment?
Vous auriez droit de m'en vouloir si ce que je \ais vous dire prétendait à être une théorie de l'inconstance ; mais il n'en est rien, c'est peut-être un paradoxe. — j'en conviens ; écoutez toujours.
Un écrivain fort spirituel, dernièrement
dans un livre charmant, a dit ceci : que toute[femme se croit volée de l'amour qu'on accorde à une autre femme.
Voilà tout le secret ; si ce n'est que je prendrai la liberté de retourner ainsi son aphorisme à savoir que : « tout(^ femme se croit volée aussi de l'amour qu'on à accordé à une autre femme. »
Et pourtant, il n'en est rien, je vous le jure.
Les enfans de dix-huit ans disent qu'on ne peut aimer qu'une fois dans la vie ; les vieillards prétendent tous avoir aimé infiniment souvent.
Moi, qui suis loin encore d'être un vieillard, bien que mes dix-huit ans soient hélas ! sonnés, pour me faire une opinion, j'ai examiné.
— i9 — Or, voiri ce que j ai troii>«'.
r Que le cœur de l'homme, on ce qui Unichiî l'amour, a autant de nuances diverses qu'il y a de femmi^s au monde !
2° Que le cœur est si vaste et les nuances si multiples , qu'il est de toute impossibilité^ qu'une seule femme les embrasse toutes.
D'où j'ai conclu que chaque femme peut jouir de la part qui lui revient de ce cœur, sans avoir le droit de rien exiger de plus.
Ainsi, vous avez indubitablement rencontré des hommes qui, après avoir perdu une compagne adorée , jurent de ue jamais plus aimer. Qui ose croire à ces sermens-là ?.... Aussâ, au bout de peu de temps, se prennentils h aimer une autre femme commesi derien n'était. Pour cela, ils ne renoncent pas au
TCMK I -1
culte qu'ils avaient voué à l'objet tant regretté, et ne font pas tort d'un baiser pourtant à leur nouvelle divinité. Pas un n'oserait dire le contraire.
Donc , mesdames , vous exigez un serment faux , complètement faux , que dans notre obéissance pour vous, nous n'osons refuser en nous faisant jurer que vous êtes la seule femme qui ayez été aimée. Pardieu! on ne se fera jamais faute de vous le dire.
Ce que vous avez droit d'exiger, par exemple, c'estqu'on vous jure que nulle autre ne partage votre amour pour le moment.
Ce que vous avez droit de demander, c'est que cette part d'amour dont vous jouissez dans le moment, soit aussi copieuse qu'elle ne puisse finir, en admettant que quelque chose ne doive pas finir.
Une femme est certain'; d'ôtre (romp/^e quand elle s'entend jurer qu'on n'a aimé qu'elle ! Laissez donc î on en a peut-être aime^ dixou douze avant elle;on lésa aimées, ces dix ou douze autant qu'on l'aime; ce qui n'empùchera pas qu'elle soit adorée jusqu'à l'exaltation.
Je vous offre mon héros bâti sur ce modèle là. — Prenez-le tel, et en toute confiance croyez que madame Diiraner pour n'avoir pas été la première aimée par lui , avait une large part d'adorationdans son cœur.
Quand vous voudrez faire rexpérience di» ce quejevousdis-là, prenez à part un homme qui vous soit indifférent, et priez- le de vous faire confidence de son c<eur; — il n'y a qu'une chose à craindre, c'est que si vous avezde Irop beaux yeux, madame, cet homme
ne soit assez esclave de l'habitude pour vous avouer qu'il n'a jamais aimé que vous.
Ce sera un effronté menteur !... mais vous êtes femme.., et capable de le croire!....
Lorsqu' Amélie eut ouvert la porte, elle recula avec un geste d'horreur et de colère.
Ce n'était pas son mari , c'était Anatole qu'elle avait devant les yeux! — L'indignalion qui rouvrait le visage de madame Diira-
ner ne déconcerta pas le jeune homme. Il entra avec calme et ne manqua pas de promener autour de la chambre un œil inquiet et scrutateur. Amélie restait devant lui pâle et immobile, ne sachant plus dissimuler son trouble.
— Vous paraissez souffrante , madame lui dit Anatole.
— Que vous importe ? monsieur, répon-dit-elle sèchement.
— Il me semble que je n'ai pas pour habitude d'être indifférent...
— Laissez-là toutes ces belles paroles , et veuillez me dire ce qui vous amène.
, ,'j -iili ::;)• c,ii(;
-^ Je Yenaîs vous avertir J madame , que M. Diiraner ne serait de retour ici que fort
lard aujourd'hui. Des aiïaires importantes le retiendront quelques heures de plus en ville. Je voulais vous éviter des inquiétudes bien naturelles...
— Vous m'avez vue il y a une heure , vous pouviez vous acquitter alors de celte commission...
— Près de vous, madame, l'on oublie si vite toute chose ! . . .
— C'est vrai , monsieur » même ses devoirs. Mais vous avez sans doute oublié aussi mes ordres. Ne vous avais-je pas sii^niifié de ne vous présenter ici qu'en présence de mon mari. Vous auriez pu charger mon domesti(}ue ou ma femme de chambre de celle commission.
— Je ue los ai rencontres ni i'unnilau-^ tre madame. *
— Maintenant veuillez me laisser seule, je vous remercie.
Amélie ne s'était pas aperçue qu'Anatole» en entrant avait fermé la porte.
Nous avons dit que ce méchant jeune homme avait épié M. de Montarîier, et qu'il l'avait vu entrer. Il avait conçu l'infâme idée de perdre Amélie , et c*est cette idée qu'ii venait mettre à exécution , en s'apprêtant à jouer une atroce comédie. N'apercevant pas Alfred dans la chambre , il se douta bien qu'il était caché ; pour que le crime fut avéré , il fallait que le jeune comte se présentât à ses yeux; — il commença donc son rôle. — Comme il demeurait toujours immobile à sa place maigre l'ordre (|ue Un avait
doPiDé Améiie de se retirer, elle lui enjoi};iiit (ie nouveau qu'il eût à sortir.
— Vous êtes d'une rigueur , madame..
M'avez-vous entendue , monsieur, répondit Améiie en se levant et lui montrant la porte du doigt. — Sortez d'ici.
— Serez-vous donc toujours inflexible et inexorable , continua-t-il , de l'air ie plus hypocrite; — un jour enfln ne prendrez-vous pas pitié de mes pleurs et de mes tourmens.
En disant ces mots, il s'était rap[)roché et assis non loin d'Amélie.
— Ce lanjj^ageest celui d(^ l'amour le plus l>ur cl le plus passioné, Amélie, c'est à vos genoux (jue je vous demande de nrécouîer.
Oh ! si vous saviez toutes les pensées qui remplissent mon cœur ; si vous connaissiez toutes mes souffrances... Amélie, si vous vouliez m'entendre, . .
Amélie s'éloignait de lui à mesure, comme on s'écarte d'une bête venimeuse.
— Cette opiniâtreté , reprit-il ; devrait vous prouver assez la profondeur , la vérité de mon amour. Croyez-vous, Amélie que si 3e ne vous aimais avec une ardeur sincère , depuis six mois que je vous poursuis de mes aveux , je subirais toutes ces humiliations , toutes ces tortures que vous m'imposez.... Amélie !... Amélie !... de grâce? vous ne savez donc pas ce que c'est que de souffrir. . *
— Je ne puis en entendre davantage, Monsieur , je vous réitère l'ordre que je vous ai donné déjà , sortez d'ici.
— Oh! non, pas avant que vous n'ayez calmé voire courroux , pas avant que vous n'ayez adouci vos regards, pas avant (\uq vous ne m'ayez donné vos mains à baiser...
Et le misérable pleurait commis un honnête homme !
— Monsieur , sortez sur-le-champ , ou je
vous dénonce à mon mari , s'écria de nouveau Amélie d'une voix tremblante de colère
Anatole n'avait joué encore qu'une partie de sa comédie sans obtenir le dénomment qu'il cherchait. Alors il se leva l'œil en feu et le visage contracté. Amélie , effrayée , se rapprocha de l'armoire.
— Sortir î non madame, je ne sortirai pas, s'écria-t-il ! c'est assez comme cela 1 je suis humilif' , j.MU ' rrlévi^ maintenaîil. .levons
ai long-temps imploré bassement, me traînant à vos pieds , souffrant et pleurant ; vous m'avez chassé comme un chien. Oh ! je suis las de tant d'humiliations !... Sachez que j'ai sur vous des projets infâmes, je les avoue , ils sont dignes de moi, je n'en rougis point.
— Monsieur!..
■ — Votre mari est loin d'ici , il n'y a personne dans la maison, il faut que vous m'apparteniez. . . ah ! vous avez cru pouvoir vous jouer de moi, vous avez cru que vous seriez déshonorée d'être la maîtresse d'un enfant trouvé... Il faut que vous m'apparteniez de gré ou de force.
— Que dites-vous là... 0 mon Dieu! mon Dieu!....
— U n'y a pas de cris ni de larmes qui y fassent — je l'ai juré....
— Lâche î....
— De quelque nom que vous me nommiez ^e serai inflexible , je suis habitué d'ailleurs à vos mépris...
Alors, je vous supplie à genoux, s'écria la pauvre femme... Grâce ! Grâce !...
— Je ne sais pas non plus ce que c'est que d'écouter des prières et des supplications....
— Oh ! non, vous n'oserez pas.. Monsieur, je suis seule ici....
— Assei de pleurs comme cela ; suivez moi ou je vous entraîne...
— irl —
— Non . non....
— Venez....
Et il la saisit par le bras comme pour Tentraîner.
— Au secours !...
Ce cri s'échappa de la poitrine d*Amélie, malgré elle....
— Vous aurez beau crier ! Madame, il n'y a personne ici pour yous défendre
— Vous VOUS trompez, misérable , s'écria Alfred en se précipitant hors de l'armoire.
Et saisissant Anatole à la gorge , il le traîna jusqu'à la porte sans que celui-ci fit la moindre résistance.
— Merci , mon sauveur , dit Amélie , en se jetant dans les bras d'Alfred , merci !...
Puis revenant de sa première émotion elle le quitta, alla tomber sur un fauteuil, et d'une voix pleine de terreurs et d'angoisses:
— Mais cela me perd , je suis une femme perdue maintenant! Ce misérable vous a vu ici , il va vous dénoncer à mon mari ! Fuyez, car si mon mari venait ici... Oh ! partez donc ! . . .
— 11 n'osera pas , s'il ouvrait la bouche il se perdrait lui-même.
— Le croyez-vous?., mais le monde? cet homme a une langue de vipère , il parlera sans aucun doute .. vous voyez donc que de toute manière je suis perdue ?... Mon Dieu !
— 6 i — mon Dieu ! que c'est affreux ! cet homme ! . . .
Les mots ne sortaient de sa bouche qu'étouffés par les sanglots. Alfred employait carresses et paroles de douceur pour la calmer, c'était en vain. Puis, par un retour fort naturel , elle s'en prit à lui et l'accabla de reproches.
— Mais pourquoi vous être montré ?
— Cet homme avait des projets infâmes sur vous ! . . .
— Avant qu'il ait eu le temps de les accomplir, je me serais précipitée par la fenêtre, mais au moins j'aurais sauvé ma réputation !... Vous m'avez perdue, c'est voire faute î...
— Ecoutez , ce misérable doit trop à vo-*
îre mari , il se laira , par respect pour lui.., calmez-vous.
Amélie accueillit ces paroles avec cette avidité d'espérance qui saisit le cœur do toute personne en danger.
— Vous croyez ct^Ia . dit-elle, cela est vrai , peut-être...
Puis la réflexion lui vint (|u' Anatole avait l'àme trop basse et trop corrompue pour s'arrêter devant une considération aussi légitime; il était évident pour elle qu'un homme qui avait conçu le projet atroce qu'il voulait exécuter, ne pouvait pas avoir le moindre respect pour son mari. Aussi, chassat-elle promptement celte pensée qui avait un moment séduit son cœur.
— Oh ! non , c'est impossible , monsieur,
il est capable de tout, rien ne l'arrêtera, pas plus mes larmes que ses devoirs envers mon mari. Déjà tout Nantes connaît celte malheureuse aventure ; je vois M. Diiraner montré au doigt dans les rues ; j'entends les rires et la joie de toute la ville attendant un scandale. Oh! c'est horrible! je suis une femme perdue , une femme condamnée à mourir de honte et de désespoir !
— Eh bien! il est temps encore peut-être, s'écria tout-à-coup Alfred , d'un ton décidé, — je coursarrêter ce misérable, et les chances d'un combat....
— Insensé! où allez-vous?
Et Amélie se jeta au devant de lui, au moment où il franchissait le seuil de la porte; et changeant de ton , on vit qu'à l'idée du danger, tout son amour se réveillait en elle! . .
— Où vas-tu ? Oh ! non , n'ajoute pas do nouvelles larmes à toutes celles que j'ai à verser le reste de mes jours! Reste ici , s'il te tuait! mon dieu! Y songes-tu? s'il te
tuait!....
Elle l'enlaça alors de toute la force de ses bras de crainte qu'il ne s'échappât ; — il y
avait du délire dans ses paroles.
— Non, tu ne t'en iras plus !.... Oh ! ta vie m'appartient! je ne veux pas que tu te battes! Jure-moi que tu ne te battras point! Et puis, y penses-tu? (luelle que soit l'issue de ce duel, c'est le moyen d'ébruiter une aventure qui , avec la grâce de Dieu, peut rester inconnue ! Toi , mort ! qui empêchera cet homme de parler! Si tu le tuais , on rechercherait la cause de ce fatal combat!... Tu vois donc bien que je ne puis échapper
au deshonneur ! Peut-être, comme tu me le disais , Anatole se taira ; mais pars , éloignetoi , ou qu'on te croie parti pour l'Angleterre , pour l'Italie , depuis hier , depuis huit jours...
— Et je reviendrai n'est-ce pas ? quand tu le voudras , un seul mot de toi , et je reviendrai à tes pieds vivre heureux de ton amour. ..
— Jamais!
— Jamais?
— Je l'avais bien dit que cet amour était criminel et que nous en serions punis.
— Vivre sans toi! est-ce possible?
— Oh ! c'est fini! Pars, du moins certain d'avoir été aimé , et emporte avec toi ce
dernier baiser ! . . . Il me restera ton souvenir pour me consoler dans ma tristesse... Aimemoi toujours...
— Je reviendrai ! s'écria le jeune homme , avec un accent plein de larmes et d'émotion.
— Encore un baiser! que tout mon amour s'(?panche dans cet adieu. Seigneur î (lue c'est payer cher un peu de bonheur.
Ils restèrent long-temps enlacés» et enCm Alfred s'arracha avec douleur de ses bras, en lui répétant toujours :
— Je reviendrai , je reviendrai.
Lorsque Alfred lut sorti, Amélir se mit à genoux et pria sincéremeiit, si la prière qui s'exhale d'un c<eur coupable p<nit être sincère.
C'était iiii terrible drame qui venait de se nouer et dont la catastrophe ne pouvait se se faire attendre; le méchant triomphait, et tenait dans ses hideuses mains trois victimes dont il combinait le jrenre demoiL Elles ne
pouvaient lui échapper , il ne s'agissait ptuâ que de s'assurer une victoire éclatante.
Anatole était sorti de la maison , non pas honteux et confus , mais dissimulant l'affront qu'il venait d'essuyer et s'en consolant le plus facilement, car après tout c'étaient des armes qu'on'lui donnait pour l'accomplissement de ses projets, Il avait lui-même et à dessein, provoqué cet affront , il ne s'en embarrassait guère, ce n'était pas là une affaire qui l'inquiétât.
il s'achemina vers Nantes, rêvant aux moyens d'assouvir sa vengeance, dont il tenait tous les éiémens.
— Madame Diiraner, se disait-il ne me dénoncera pas à son mari. Il y a un crime qui plane sur la tête de chacun de nous; elle se
condamne en voîilanl me perdre. \ons sommes plus sûrs 1 un de l'autre que deu\ complices. 11 me sérail facile de commencer mon ou\ raj^^e , en souillant l'aventure, arrangée à mafaçon, discrètement à l'oreille de quelques personnes , en la leur confianl comme un secret qu'elles me jureront inviolablis ce serait un sûr moyen d'en répandre le bruit par toute la ville: dans deux jours tout le monde le saurait. Ces choses là gag^nent avec la rapidité d'un incendie. Mais il se rencontrera de bonnets et charitables âmes qui crieront à la calomnie. Et puis parler moi-même, ce serait me noircir dans l'opinion publi(iue, on m'appellerait ingrat, et 1 on ne me croirait pas.
Anatole s'assit sur le bord d'un Ibsse , car il n'elait plus (|u'à quelque distance de la ville, et il iiv >oulail (Mitrer qn 'a>ee son
projet bien mûri. — Il s'abandonna à lin moment de réflexion . puis reprit:
— Me servir de l'intermédiaire de Gustave Valent... Bastî c'est un vaurien qui ne connaît que des drôes comme lui , hauteurs de mauvais lieux , coureurs d'estaminets. — En admettant que leurs voix arrive jusque dans le monde , on dira qu'ils en ont menti comme
d'effrontés coquins qui ne savent ce que c'est que l'honneur d'une femme , qu'ils ont inventé cette calomnie au milieu d une orgie, qu'ils ont trouvé cette histoire au fond d'un verre de punch. — Cela ne fait pas mon affaire, ajouta-t-il en se levant brusquement, et en se frappant le front aveccoîère ; il me faut de l'éclat , un scandale public, au grand jour, irrécusable.
C'est cela! secria-l-il soudain, le moyen €st sûr celte fois, et le coup sera plus terrible. Mais ils vont jouer de prudence, le comlj» n'osera plus se présenter à Treillis, d(î peur même que je n'aie parlé, et pour donner le change, il sera parti ou aura leinl un voyage en se cachant. Qu'importe ! dans ce dtTnier casje saurai tout avant peu. Si non,j'en serai quitte pour attendre ; il reviendra. — Je vais rejoindre M. Duraner. et lui demander la permission de m'absenter pendant quelques jours, ce qu'il me faudra de temps pour bien dresser mes machines.
Après avoir ainsi arrêté son plan , Anatole gagna promptemenl la ville , et bi(*ntôt après il arriva aux bureaux de M. Diiraner.
11 entra dans le cabinet de l'honnélc et bon négociant , qu'il trouva attentivement occupé à fain? manœuvrer des coloimcs
de chiffres. M. Diiraner ne leva seulement pas la tête au bruit des pas du jeune homme ; mais étendand ia main gauche vers lui, il lui fit un signe de silence , tandis que sa droite noircissait toujours le papier. Il rie savait même pas qui venait d'entrer : ses yeux ne s'étaient pas détachés de ce champ de bataille où se livraient sans doute des combats du plus haut intérêt. Au bout de quelques minutes il jeta sa plume sur son bureau , se leva et se frotiant joyeusement les mains; à en juger par le bruit énorme que faisaient ses doigts osseux, sa joie devait être bien grande. 11 s'avança vers Anatole , qui était demeuré immobile devant lui.
— Ah! c'est toi, mon ami! Excellente affaire, ajouta-t-il en lui frappant sur l'épaule; excellente affaire... et il se prit de nouveau à se froUer les mains.
— Quelle allaire ? demanda le jeune homme.
— Superbe affaire! superbe affaire!... Il eût répété éternellement ce mot là.
— Je vous en iélicite.
— Deux cent mille francs d'un coup.
— Je m'en réjouis ; mais expliciuezvous.
— Mes deux navires viennent d'arriver des Indes; trois jours avant leur départ , I'Anna et rAM/:LiE avaient mouille sur rade; une hausse prodigieuse et inattendue sur les denrées. — Tout calcul ("ail , bien pesé , l)ien raisonné , les résultats sous les yeux , deux cent mille francs. viens voir. — C'est un coup du ciel!
M. Diiraner fit suivre à son jeune commis tous les détours , tous les labyrinthes de ses calculs et de ses chiffres , appuyant chaque raisonnement , chaque preuve d'une exclamation de triomphe. Et quand il fut arrivé au bout ; Eh bien , lui dit-il , qu'en penses-tu ?
— Je pense que c'est admirable et surtout fort heureux.
— Il m'est bien advenu, n'est-ce pas d être resté en ville cette après dîner? Je n'aurais appris cette nouvelle que demain, tandis que je vais l'annoncer à Madame Diiraner toutà-l'heure. A propos, reprit-il , tu as averti Amélie de mon absence, car elle pourrait s'inquiéter.
— J'ai rempli mon message.
Depuis bien long-temps peul-èlre il n était pas arrivé à M. Diiraner de songer à sa femme si loin d'elle; — mais deux centmillî) francs peuvent bien rendre la mémoire et réveiller quelques sentimens endormis.
— Le négociant et le commis Grent ensemble quelques pas dans la pièce où ils se trouvaient sans se dire une seule parole, tous deux livrés à des réflexions bien diiïérentes : l'un songeant à une belle action qu'il allait faire, l'autre méditant sur l'issue probable d'un crime, qui élait toute sa pensée.
Diiraner rompit ce silence.
— Anatole, dit-il, tu sais toute mon amitié, tout mon dévoùment pour toi; je t'ai recueilli dans ma maison parce que lu étais pauvre, orphelin et sans ami: je t'ai eberi à
l'égal d'un flls, parce que tu étais bon et honnête , parce que tu avais le cœur noble et éclairé.
— Vous savez, mon père (car il l'appelait toujours ainsi) , répliqua l'hypocrite jeune homme, si j'ai payé vos soins et votre amitié par une tendresse profondément sincère...
— A toute épreuve, répliqua avec bonté le pauvre Orgon ; mais je cherchais avec empressement l'occasion de t'ètre utile ; vraiment je ne crois pas avoir fait encore assez pour toi, mon enfant...
— Où voulez-vous en venir?
— A ceci : que la moitié de cette somme si heureusement gagnée aujourd'hui t'appartient; — c'est la dot que je donne à ma belle-sœur , qui n'aura pas d'autre époux