‹ Un méchant homme: roman de mœursChapitre 3 sur 8 · RI · texte numérisé non relu

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que loi; la femme est jolie , la dot est ronde , cela te convient-il? Qu'en dis-tu.

— Oh ! merci !.. merci ! . . . mon père

— Ce n'est pas tout : à partir de ce moment tu es mon associé dans ma maison de commerce; tu commences sous une belle étoile, nos chances de succès sont brillantes. Eh bien! à ton tour d'amasser fortune, et puisse le ciel te faire rencontrer un jour sur ton chemin quelqu'enfant malheureux comme tu l'as été et à qui tu rendes ce que je te donne aujourd'hui. Oh! tu verras alors combien le cœur bat saintement et avec flerté dans la poitrine!...

— Vous êtes mon ange tutélaire! s'écria l'infâme, en se jetant dans les bras que lui ouvrait son bienfaiteur; et il osa pleurer sur ce sein qu'il devait empoisonner. Larmes in-

fernales qui coulaient comme un poison !

— Écoulez , ajouta-l-il en prenant un air mystérieux : un aussi grand bienfait ne peut se payer que par un service égal. Jevous de mande à m'absenter trois jours, et je reviens vous dévoiler un secret de la plus haute importance.

— Ce secret?...

— Patience, vous le saurez.

— Eh bien! qu'il soit fait comme tu l'entends. Adieu donc, je retourne à Treillis.

Ils se séparèrent en se serrant la main.

Vous voyez que l'idée de son crime n'avait pas abandonné Anatole d'une minute; l'éclatante générosité de M. Dûranerle trouva inr sensible, et n'éteignit pas dans son cœur cette pensée de vengeance qu'il nourrissait

elqu'il s'apprôlait à lairt' hriller au ^rand jour. Avec son esprit de méchant homme, il conclut que cet acte de générosité était une amorce, une tentation dont le ciel cherchait à l'éblouir. Mais il ne s'y laissait pas prendre 1 avait ce qu'il appelait sa mission à accom- )lir, rien ne devait l'en détourner.

Il y a des gens qui persévèrent 'avec tanl d'acharnement et de conviction, pour ainsi dire, dans le mal qu'on est vraiment tenté de croire comme le prétendait Anatole, qu'ils ont une véritable mission à accomplir, tant ils mettent de calculs et une sorte de conscience à arriver à l'accomplissement des les plus infâmes combinaisons, et à tendre pièges continuels îi la vertu. Anatole avait en cela raison de dire, que les hommes de bien étaient des ennemis qu'il leur fallait combattre sanc cesse, et renverser.

II ne pouvait s'empêcher de se croire un de ces prédestinés, lorsque lui si méchant et si pervers , si plein de pensées mauvaises , avait été recueilli par un homme probe, honnête et généreux qui passait sa vie à imaginer de nouveaux bienfaits pour l'en accabler et, lorsqu'il fouillait dans son cœur, il n'y rencontrait pas un sentiment de reconnaissance, pas un battement qui ne fût corrompu et souillé d'infamie.

Évidemment, à ses yeux, il y avait là lutte entre le ciel et l'enfer; à qui resterait la victoire? il n'en savait rien; mais il était du devoir de chacunde s'essayer à triompher. Ce qu'il appelait un cœur faible eût succombé à cette dernière attaque de l'homme de bien; mais il s'était senti assez fort pour résister, et il avait grandi dans sa pensée. 11 ne voyait pourtant pas encore le bon génie qui devait

sauver Amélie, el se deinaiidait si sa vieloire ne serait pas trop facile.

Amélie ne put s'empêcher de laisser tomber quelque larmes en apercevant la voiture de son mari s'arrêter dans la cour; mais elle voila aussitôt celte émotion sous un sourire charmant.

Deux cent mille francs sont chose propre à nous jeter la joie dans le cœur. Aussi M Dijraner n'était pas plus triste que d'habitude , et de plus il avait la conscience d'une bonne action qu'il venait de consommer; il était rayonnant de bonheur! Il embrassa sa femme avec effusion et lui parla immédiatement de ses deux cent mille francs .

— Mais ce n'est pas tout , ajoula-t-il en prenant la main d'Amélie et en s'asseyant à ses côtés.

— Quoi donc? demanda la jeune femme.

— Une chose qui te fera bien plaisir, j'en suis sûr.

— Mais encore l . . .

— Je remercie le ciel de m'avoir envoyé ce surcroît de fortune pour me permettre de réaliser un de mes plus beaux rêves.

— Lequel, mon ami?

On devinait facilement à l'accent avec lequel Amélie adressait cette question à son mari, qu'elle redoutait, qu'aveuglé toujours par son amitié pour Anatole, il n'eût trouvé moyen d'enrichir cet infâme au moment où il venait de commettre une action si basse.

— Eh bien! reprit Diiraner, j'ai destiné la moitié de cette somme <^ la dot de ta sœur, je veux qu'elle tienne son bonheur de moi.

— Oh ! que je te remercie, mon ami : je ne regrette pas cette part de ma fortune qui m'est enlevée puisqu'elle est destinée à une sœur chérie...

— Et sais-tu que j'ai déjà un mari pour elle!

— Déjà? demanda Amélie avec une curiosité mêlée de crainte.

Elle était effrayée, à chaque parole de son mari de voir tomber le nom d'Anatole comme un poison au milieu de ce bonheur qu'elle éprouvait.

— Un homme jeune, bon, qui l'aimera; pauvre, mais qui deviendra riche, parce qu'il a du courage, l'amour du travail, et que de ce soir il (»sl mon ass()ci^^..

Les craintes d'Amélie allaient toujours croissant.

— Son nom?

— Tu ne le devines pas?

— Du tout.

— Anatole...

— Anatole! s'écria Amélie. Elle devint pâle comme la mort.

Duraner ne s'aperçut pas de l'émotion de sa femme, et ne comprit pas que ce cri était une exclamation du désespoir qui lui échappait du cœur.

Il y eut un moment de silence pendant lequel mille émotions horribles torturèrent celte pauvre femme. Le bonheur qu'elle avait entrevu pour sa sœur n'était plus à ses

yeux qu'un supplice allreux, celte jeune iille une victime immolée! Tous ses membres Iremblaienl encore au souvenir du danger qui l'avait menacée. Et cet homme qui, quelques heures auparavant, avait conclu sur elle les plus criminels projets, cet homme allait devenir l'époux de sa sœur. Elle eut un instant la pensée généreuse, au risque de se perdre, de tout révéler à M. Diiraner et de sauver ainsi l'avenir de sa sœur; mais elle s'arrêta à temps.

— Est-ce M. Anatole lui-même qui a sollicité la main d'Anna? demanda-t-elle.

— Non, ma chère amie, c'est moi qui 1 ai choisi comme l'homme le plus digne de faire son bonheur ; ce choix teconvienl-il ?

— As-tu annoncé r(^lt(* nouvelle à M. Anatole?

— Oui, je l'ai vu ce soir en ville, mais iï est absent pour trois jours.

— Et as-tu fixé l'époque de ce mariage ?

— Non , pas encore ; je veux m'entendre avec toi là-dessus. Ce sera le plutôt possible, n'est-ce pas ?

— Puisse le ciel nous donner le temps de dévoiler les horribles trames de cette lugubre histoire, dit Amélie à part. Je sauverai ma sœur, je la sauverai !

DUraner prit la main de sa femme, la baisa tendrement, et ils sortirent ensemble pour se promener dans le jardin .

vni

Anatole, en quittant le négociant, avait rejoint son ami Gustave Valant, et tous deux s'étaient dirigés vers la campagne, aux environs de Treillis, et non loin du chAteau de Montarller. Us rampèrent chez une vieille*

paysanne qni leur offrit un gîte pour trois jours.

Ily avait quelque chose d'effrayant à contempler ces deux hommes, l'un méchant par philosophie , l'autre faisant le mal brutalement, par instinct et sans raisonnement.

— Enfin, dit Gustave en arrivant, vas-tu m'expliquer ce que tu comptes faire de moi, avec ton air farouche et tes yeux de conspirateur?

— Tu es un ami sincère , n'est-ce pas ? un

ami dévoué, prêta tout entreprendre pour m'aider .

— Un ami digne de toi, je m'en flatte et m'en glorifie. Entre gens qui se valent et

s'entendent comme nous, c'est à la vie a la mort : qu'y a-t-il à l'aire?

— Peut-être une mauvaise action

— Enchanté de le rendre ce service, mais cela vaut-il la peine que tu m'aies arraché à mon estaminet.

— Oui.

— C'est donc un service étrange.

— Étrange, comme tu dis.

— Parle donc.

— Tu n'as pas de scrupules?

— Des scrupules? pour qui me prends-tu donc? Est-ce un meurtre? un duel? un vol, peut-être?

— Rien de tout cela, mon ami, ni vol, ni meurtre, ni duel. Un duel; on peut se faire tuer, c'est vilain.

— Tant mieux, donc.

— Assassiner quelqu'un ou le voler, ce n'est pas honorable; mais je préférerais encore cela ; on a des chances d'avoir la vie sauve , ou de s'enrichir.

— Tant pis donc alors.

Anatole raconta de point en point à son digne ami toute son aventure, sans en omettre la prise au collet, et l'exclusion tant soit peu rude de la chambre. Gustave avait ouvert de grands yeux, et saisissant tout à coup le bras d'Anatole il s'écria avec indignation :

— Et tu ne tues pas cet homme-là? Un

drôle qui se permet de prendre un garçon comme loi au collet. Tu me fais honte.

— Il mourra, calme-loi, mais ce ne sera pas de ma main.

— A la bonne heure, touche là, je te reconnais. Mais comment t'y prendras-tu?

J'avais conçu divers projets : celui entre autres, de perdre la réputation de Madame Diiraner, en répandant par toute la ville que je l'avais surprise en tète-à-léte avec un amant; mais je n'avaisàma disposition que des drôles comme toi, des vauriens qui n'ont pas de relations dans le monde et qu'on ne croirait pas s'ils osaient avancer une pareille chose.

— Triste effet dune mauvaise conduite, dit Gustave en soupirant ; si j'avais prévu

ce cas, je me serais réservé des connaissances dans le monde, exprès pour l'occasion, quant à loi, il ne t'est pas possible de parler, je comprends bien cela ; alors ?

— Voici ce que j'ai trouvé : tu vas prendre un habit de paysan, nous en aurons un facilement, aller au château de Montarlier, t'informer si le comle y est ; on te répondra peut êlre qu'il est absent, car je suppose bien qu'il s'est caché; alors lu entraîneras un de ses gens, n'importe lequel, au cabaret; grisele. et fais ensorte qu'il te dise où est son maître.

\) — Pour ce qui est de le griser fie-toi à moi. Après?

— Quand il t'aura dit où est le comte, tu iras le trouver, fut-ce à dix lieues d'ici, tu lui

remettras celte lettre; il te demandera d'où elle vient : lu lui répondras que c'est un domestique qui le l'a donnée et qui attend la réponse ; lu éviteras qu'on te suive, et lu mo rapporteras la réponse.

— Celte lettre, que sif^niûe-t-elle?

— Un rendez-vous, donné par madame DQranerà son amant. Lis...

Le billet était ainsi conçu :

« Grâces à Dieu , toute cette affaire est encore un mystère; je suis allée en ville, rien ne transpire; ainsi je vous attends chez moi, à Treillis, jeudi à midi; ne manquez pas de venir. »

<t AMÉLIE, u

— Gomment fes-tu procuré cette lettre?

— C'est nm qui l'ai écrile.

— Toi?...

— Regarde, jamais écriture fût-elle mieux imitée?

En efTet , à en juger par une lettre d'Amélie qu'Anatole mettait, sous les yeux de Gustave à côté de la sienne, on eût dit que la même main les avait écrites toutes les deux.

— Et viendra-t-il à ce rendez- vous ?

— 11 y viendra, sois-en sûr. Tu comprends maintenant.

— A merveille. Tu es un homme de génie, par tous les diables !

Comme la nuit était avancée, les deux amis se séparèrent. Gustave alla se coucher, et au point du jour il était en route.

Anatole ne s'était poiut mis au lit ; il passa la nuit dehors à se promener ;

Une belle nuit du mois d'août, pleine de calme et de mac^nificence. Mais le dôme étoile qui rayonnait sur sa tète , les fraîches brises parfumées qui effleuraient son front, la douceur mélancolique de la lune qui descendait sur la terre et faisait rêver la nature; rien de toute cette splendeur du ciel , à une pareille heure, ne porta le moindre baume à son cœur. C'était pourtant une de ces nuits que nous autres nous payerions bien cher, pour en respirer la poésie rien qu'une heure: une de ces nuits où l'ame s'épure en se faisant grande, comme l'immensité qui l'entoui^e . chaste comme les étoiles qui nous jettent leurs précieux rayons , riche de cet éclat qui déborde de toutes parts et nous inonde. Anatole, lui, s'imn^ina facilement qne

la nature s'était ainsi parée de ses plus belles lumières pour faire fête à ses hideux projets , et il osa élever son crime jusqu'à la poésie; le jour l'avait surpris dans la contemplation de sa pensée , et au moment où Gustave s'était mis en route il lui avait recommandé de nouveau la prudence et la célérité.

Avec quelle anxiété il attendit le retour de son messager, vous le devinez ! Comme les heures lui parurent lentes à s'écouler, vous vous en rendez compte. Il dévorait le temps avec la même impatience que le coursier ronge son frein. Par instant il lui prenait des accès de rage en songeant que tout cet échafaudage pouvait s'écrouler et disparaître comme une iiliision ; il savait bien que sa vengeance ne serait qu'ajournée, mais il avait hâte de l'assouvir, et il se plaignait déjà

qu'elle n'eût pas encore éclaté. On croirait volontiers que le ciel favorise les médians dans leurs projets, et qu'il ne les arrête par aucun obstacle, tant ils trouvent de facilité à les exécuter; mais il faut penser que cela est ainsi parce qu'il a ses desseins arrêtés, et que plus ((U le mal s'accomplit, plus tôt il est puni !

Gustave ne se fit pas attendre, à deux heures de l'après-midi il était de retour à la cabane de la vieille. Du plus loin qu'Anatole l'aperçut, il courut à lui.

— Eh bien! lui cria-t-il. Et il l'écouta avec anxiété.

— Eh bien I répéta Gustave en le regardant d'un air goguenard.

— Parle vite ; je suis au supplice ; parle vile.

-—Un moment, pardieu! laisse-moi me reposer; la route est longue , et je suis fatigué ; à boire donc, j'ai le gosier sec, il y a deux heures qu'une goutte de vin n'a passé par là... Merci! A présent, écoute- moi bien: M. de Montarlier n'est pas à son château.

— Malédiction!

— Tu t'y attendais.

— Est-ce là tout ce que tu as à me dire?

— Patience donc! ne t'emporte pas. M. le comte est absent, c'est ce que m'a répondu un grand laquais en livrée, un gaillard plus grand que toi et moi. Alors j'ai rôdé aux environs du château, et j'ai rencontré son garde-chasse, le visage rouge et tout en sueur ; cet homme-là me fit l'elTet d'avoir soif; je l'accostai, et après quelques minutes de con-

versalion, je lenj^^ageai à prendre un verre de vin, proposition qui lui sourit on ne peu t plus. Mais il m'a fallu lerriblement vider de bouteilles et remplir terriblement de verres avant de lui taire battre la campagne ; c'est un rude jouteur, foi d'ivrogne; néanmoins, je le grisai de main de maître, et sans faire usage de grande diplomatie, je finis par apprendre que le comte avait enmené hier son valet de chambre avec lui en disant qu'il partait pour Paris et en recommandant à tout le monde de dire qu'il était absent depuis trois jours déjà. Mais, a ajouté ce grand coquin, je sais bien moi qu'il n'est pas à Paris, car je l'ai rencontré dans le petit chemin qui conduit chez madame la baronne...

— Sa sœur?

— Tout juste Et ce matin encore, un des iomesliciues de la maison est allé lui porter

des paquets et des lettres chez la dite baronne, preuve qu'il n'en est pas parti. J'étais satisfait de l'explication et laissant mon homme ivre sous la table Je m'acheminai vers le château de la baronne de Forsène: es-tu content, et suis-je un ami comme il te les faut, hein?

— Acjiève, achève au plus vite.

— J'airivaidonc au terme de mon voyage et remis le billet; on m'interrogea passablement ; je fus discret, comme tu penses, et le diable m'enlève, s'ils ont été capables de me suivre à travers tous les détours que j'ai pris pour arriver ici.

— Qu'a-t-il dit en recevant la lettre ?

— 11 l'a baisée sept, huit ou quinze fois, en la portant alternativement de son cœur à

ses lèvres; puis il m'a rendu celle-ci en échange.

— Donne, donne-donc; pourquoi tout ce long récit?...

Anatole arracha des mains de son ami un billet tout parfumé, plein de passion et de douces tendresses, dont les délicates et chaudes expressions arrachèrent de sa bouche des milliers d'imprécations etd'anathèmes.

— Il viendra ! s'écria-t-il en embrassant Gustave, il viendra !

— A demain! jusqu'à demain encore, et cette femme verra lequel de nous deux était le plus fort. A midi, demain tu pourras jaser tant que tu voudras, proclamer à son de trompes le déshonneur de madame Diiraner. mais jusque-là. silence!

— Oh ! Parbleu ! répliqua Gustave, aujourd'hui comme demain, j'aurais beau parler, tu sais bien qu'on ne m'écouterait pas ; je crierais pardessus les toits que madame Diiraner a un amant, que je m'égosillerais inutilement; ainsi, mon ami, je nemedonnerai pas cette peine ; d'ailleurs je m'en inquiète fort peu. Maintenant que j'ai fait tout ce que j'avais à faire, je vais rentrer paisiblement à mon estaminet, comme un soldans ses foyers ; or , tu sais qu'une fois que j'y suis, je n'en sors pas facilement; si tu veux me voir plus tard, c'est là que tu me trouveras; j'estime plus un verre de punch ou une partie de billard , vois-tu, que l'honneur et la réputation de toutes les femmes de Nantes; qu'elles trompent leurs maris, ou qu'elles leur restent fidèles, peu m'importe l je n'en retire aucun profit : ce n'est pas par ma faute qu'il leur arrivera malheur. Ainsi

donc, adieu! je ne sais plus nu^nie le nom de la femme dont tu m'as parlé. Je le noie dans ce verre de vin Adieu !

Après ce long et triste discours, que Gustave prononça du ton le plus grotesque el le plus naturel en môme temps il mit son chapeau serra la main de son ami et regagna au plus vite son estaminet, où bientôt l'ivresse et l'abrutissement lui laissèrent à peine souvenir de tout ce qu'il avait fait une heure auparavant; il avait oublié le nom même d'Anatole. Ces sortes d'amitiés ont cela de particulier, qu'elles ne vivent que durant le temps qu'on se voit, le cœur ne leur prêtant aucune aide. Une minute suflît pour les effacer. Gustave ne pouvait donc pas être , en aucun cas, un emiemi dangereux à la réputation de madame Diiraner; ce qu'il savait, ce qu'il avait vu n'existait plus p'uir lui.

|. p- IX

Le moment de la catastrophe approchait.

Le matin du jour assigné pour le rendez- Tous, Anatole était à six heures aux bureaux de M. Diiranerqui vint l'y rejoindre peu d'instans après.

Anatole avait déguisé l'indicible joie dont il était possédé sous les dehors les plus sombres et les plus tristes. — L'acteur venait de quitter la coulisse et il entrait en scène. — Il avait le visage d'un homme profondément accablé, si bien qu'il était impossible de deviner que son cœur nageait dnns la joie; mais vous connaissez cette consolante vérité , que la joie des méchans est toujours empoisonnée d'un peu d'amertume ; il ne lui était donc pas difficile de se grimer si bien.

— Quel air fatal tu as, mon cher? lui dit M. Dtiraner en entrant.

— Lorsqu'on a des nouvelles tristes et douloureuses à annoncer...

— Des nouvelles tristes et douloureuses ! interrompit le négociant en pâlissant , songeant plutôt à uîi malheur qui pût le menacer

dans l'exploitation de stsallaires (juà l'iiorrible aveu qu'Anatole allait lui laire.

— Des nouvelles épouvantables!., reprit l'infâme.

— C'ost donc euGn ce secret?... J'aime mieux ne pas l'apprendre. Il sera temps de le savoir quand le ciel voudra me frapper: je suis prêt atout.

— Écoutez, Monsieur Diiraner — Je ne dois pas vous laisser attendreplus longtemps. — 11 m'en coûte de vous faire un pareil aveu : mais je le dois...

— Tais-toi. — .le ne veux rien entendre, tedis-je.

Anatole ne prit pas garde, on pense, à ces supplications, el il jeta ces mots : n:Vouï> êtes

dupe. » avec un sang-froid imperturbable , puis il en attendit l'effet.

Le négociant demeura silencieux , comme s'il n'avait rien entendu.

— Vous êtes dupe, répéta-t-il , vous êtes dupe.

Même silence.

Anatole s'impatienta de cette obstination,, et lui cria de nouveau :

— Vous êtes dupe!...

— Dupe? — Et de qui donc? demanda enfln Dùraner avec calme.

Anatole n'hésita pas, et lui répondit d'une voix ferme :

— Votre femme vous trompe

Diiraner s'était laissé aller à toutes sortes de conjectures jusque-là; mais sa pensée ne s'était pas arrêtée un moment sur Amélie, on le devine aisément. Ces paroles furent un coup de foudre pour lui.

— Ma femme me trompe ! s'écria-t-il, d'une voix altérée.

— Oui.

— C'est impossible; vous mentez....

— Je vous le jure...

— Vous mentez, vousdis-je ; cela est impossible. — Qm vous l'a dit ? On s'est joué de vous.

— Personne ne s'est joué de moi. — .l'ai vu. .

•»^ Des preuves... Il me faut des preuves ; on ne lance pas ainsi en l'air de ces mots qui vous tuent... 11 ne suffît pas de me dire que ina femme me trompe. .. et me jeter le poison dans le cœur. . . Il me faut despreuves. . . U me les faut...

— Vous les aurez répandit froidement Anatole.

— Donnez-les moi sur l'heure... Où sontelles?.....

— Sur l'heure; c'est impossible!... Mais plus tard, aujourd'hui même...

-^ Fbs tard!... Vous auriez le temps d'ourdir quelque trame d'ici là... Je ne vous crois pas... Allez vous-en.

— Aujourd'hui même , à midi, venez aux

environs dr Tn'illis; (|iiand il sera temps, je vous avertirai... et si vous ne trouvez pas le comte do Montarlier aux pieds do votre femme...

— C'est faux, s'écria de nouveau Diiraner. en saisissant le bras d'Anatole d'une main, et lui fermant la bouche de l'autre; c'est faux î entendez-vous. Et moi qui vous écoute ainsi, sans vous chasser!...

Anatole savait bien que le négociant n'en ferait rien : la jalousie s'était emparée de lui , et pour tout au monde il n'aurait pas voulu ne pas entendre quelles preuves l'iufiime allait lui donner, fussent-elles illusoires, sauf à les vérifier. Aussi Anatole ne bougea pas.

— Venez là où je vous dis , repril-il , et si

— ilG —

VOUS ne trouvez-pas M. de Montarlier aux pieds de votre femme , je consens à passer pour un misérable et un calomniateur!

— Vous avez dit le mot... vous êtes condamné d'avance... car cela est impossible!...

— Je vous jure que j'ai dit la vérité. . . et d'ailleurs vous verrez...

— Je n'irai point...

Anatole fut déconcerté un moment. Il comptait davantage sur la jalousie.

— Il le faut, ne serait-ce que pour moi; car je ne puis rester sous le poids de l'accusation dont vous m'accablez.

— Je n'irai point.

— Eh bien! alors, vivez avec une femme adultère ; allez recevoir ses baisers empoionnés.Quat à mol, je m'éloigne... misérable

— in —

et calomniateur à vos yeux... Je ne puis demeurer cliez un homme qui me méprise...

Adieu.

Un éclair de raison traversa soudain l'esprit de Duraner, et il arrêta Anatole sur le seuil delà porte.

— J'irai, lui dit il, mais sortez et que je ne vousrevoie que quand il le faudra. A onze heures et demie vous me trouverez à cent pas de la maison, et le mystère s'éclaircira. Oui j'irai ! s'écria-t-il quand Anatole fut parti.

Le pauvre Duraner n'avait montré devant le jeune homme qu'une colère concentrée; quand il fut parti , il se jeta dans un fauteuil et fondit en larmes, r/ètaic un coup terrible dont il venait d'être frappé. Toutes ses fibres étaienî brisées, toute son orj?anisation boule-

versée. Cet homme, malgré son caractère froid et calculatif , aimait sa femme k Tadoration. Quand les spéculations commerciales faisaient place à ses affections (chose fort rare, il est yrai), on découvrait dans le cœur de Diiraner les nuances les plus délicates de sentiment. Nous en avons la preuve dans son aveugle amitié pour Anatole, et dans l'amour que je vous garantis qu'il avait pour sa femme.

Si le crime était avéré , son bonheur, sa vie peut-être étaient compromis ; si c'était une calomnie, l'idée d'une atteinte portée à la réputation de sa femme empoisonnait son cœur. Il résolut donc, quoiqu'il en pût être, de sauver atout prix Ihonneurd'Améfeaux yeux du m^ndt* .

L'heure fatale avait sonné. Anatole fit bonne garde et au moment où il aperçut Alfred entrer par l'allée qui conduisait à la maison, il eourut avertir Dûraner.

— Venez, Monsieur, il est chet vous

Le mari s'achemina promplemeiit, et lorsqu'il ne fut plus qu'à quelque distance de !a maison , restez ici, dit-il à Anatole, et veillez bien à ce qu'il ne s'évade pas.

Puis il monta droit à la chambre de sa femme.

Il y avait une circonstance qui favorisait singuhèrement le projet d'Anatole, et qui expHque l'empressement naturel avec lequel Alfred accepta le prétendu rendez-vous qu'Amélie lui donnait.

En sortant de Treillis , il avait écrit immédiatement à madame DUraner pour lui apprendre qu'il se retirait pendant quelques jours au château de la baronne de Forsène , sa sœur, et qu'il avait donné chez lui les ordres nécessaires pour qu'on annonçât qu'il était parti pour Paris depuis trois jours, et

qu'il atleiidait avec irn[)at!ciice qu'elle le rappelât à Treillis.

Rien donc n'avait pu laisser supposer à M. de Montarlier qu'il y eût une iniï\me machination dans toute cette allaire.

Mais Amélie était demeurée stupéfaite en voyant Alfred entrer chez elle.

— Malheureux imprudent! qui vous amène, s'écria-t-elle; y songez-vous?

— Cette lettre...

— Quelle lettre ?

— Cette lettre que vous m'avez écrite.. .

— Moi?

— lille es! bien de vouhî cette (»cril(ire (\n<>

et délicate peut-elle avoir été tracée par une autre main que par cette main charmante que je baise et presse tendrement sur mon cœur.

— Moi! jamais, je le jure! Alfred, sur raoname, je n'ai point écrit cette lettre

— Voyez !

— Mais c'est une horrible trahisom. Ces* bien mon écriture, mais la lettre n'est pas de moi.

— Et celle que je vous ai envoyée ?

— Je ne l'ai point reçue...

— Comme vous dites il y a une trahison là-dedans! Qui donc a pu tramer cet atroce complot !

— Anatole î s'écria Amélie époiivautéo, Anatole! ce ne peut (Hre que lui. Allons, nous sommes perdus. Sauvez-vous »...

Elle achevait à peine ces mots, que la porte se brisa et (jue M. Diiraner apparut sur le seuil , pâle et défait. Alfred s'avança vers lui et fît un geste comme pour se servir d'un poignard qu'il tenait à la main.

Amélie était tombée à genoux aux pieds de son mari.

— Cachez cette arme, monsieur, dit le plus froidement qu'il put , M. Diiraner. Vous voyez que je suis inoffensif. Je n'ai pas une arme sur moi. Je viens seulement sauver mon honneur et la réputation de madame.

— Grâce ! s'écria Amélie, qui se traînait sur le plancher, grâce ne le tuez pas; tout ceci est une trahison! Je ne suis point cou-

pable, voire honneur n'est point attaqué.

— Ce n'est point de cela qu'il s'agit maintenant, reprit le négociant. Tenez, Monsieur, entrez dans cette armoire. Cachez-vous, n'hésitez pas... Ne craignez rien... Je ne vous y ferai pas murer, je vous le jure... Je veux seulement éviter un scandale. Il y a quelqu'un en bas qui l'attend et qu'il faut confondre. 11 y va de mon honneur et de celui de madame... Comprenez-vous?..

Alfred entra dans l'armoire où M. Dûraner l'enferma en retirant la clé.

— Maintenant, Madame, relevez-vous, asseyez-vous là, et pour un moment , je vous demande du calme. Votre état rne fait pitié.

Il s'approcha d'une table plia une feuille

de papier sons i'.irnut di; IcUr..', (î1 s.'Mina vioIemm.Mit un domestuiiie.

— Faites venir M. Anatole, qui est li bas au bout de l'avenue; et vous aile/ sur le champ, sans perdre une mi ute, porter cette lettre chez M. le comte de .Montarlier. Vous voyez, Madame, ajouta-t-il , en se retournant vers Amélie , que je prends soin de cacher votre honte ; ce domestique était le seul qui restât dans la maison :.i'ai déjà écarté tous les autre •.

Au nom d'ARaîol^^, Amélie fit un mouvement convulsif. Elle avait l'assurance enfin qu'il était l'auteur de ce* aiïreux malheur.

— Tenez, dit-elle à son mari voici la lettre qu'il a écrite en mon nom a M. de Monlarlier, la lettre (iui est cause dt^ ce qui

se passe aujourd'hui. — Je ne sais plus sur quoi vous jurer, car pour vous je n'ai plus d'honneur! mais je vous jure que je ne l'ai point écrite ; comme je vous jure aussi que je ne suis point aussi coupable que vous le croiriez.... Oh î c'est une triste et lugubre histoire que je vous dirai...

A ce moment Anatole entra et il demeura stupéfait eu n'apercevant pas sa victime.

— Eh bien! monsieur, lui dit sévèrement M. Diiraner, vous avez fait bonne garde, j'espère, vous n'avez pas vu M, deMonlarlier s'évader, je pense, et pourtant il n'est point ici. Ah! monsieur, ce matin, je vous disais bien que vous vous étiez condamné vous-même, lâche et misérable qui vous

jouez de la vie; d'un homme et de la réputation d'une femme!

En disant cela il s'était rapproché d'Amélie et l'avait entourée de ses bras comme pour la protéger.

— Où est M. de Montarlier, continua-t-il, où est cet amant de ma femme?

— Dans cette armoire, répliqua Anatole.

— Impossible, monsieur, j'en avais la clef sur moi, la voici : ètes-vous convaincu maintenant?... Sortez, infâme!

— Non, je ne suis pas convaincu; et cette lettre, dit-il en présentant à Dùraner le billet écrit la veille par Alfred.

— Ce billet eit faux : il doit avoir été écrit par vous, vous ea êtes capable, s'eoxia

M. Diiraner, en le lui arrachant des mains, et il le déchira en morceaux.

Il ne restait plus rien à Anatole de tout cet échafaudage d'infamies qu'il avait si habilement construit. îl n'avait plus une seule preuve en main. Mais il faut avouer qu'il dut être bien déconcerté de rencontrer le bon ange d'Amélie, dans celui-là même dont il voulait se servir comme instrument pour la perdre.

— L'enfer vous protège, madame, lui ditil en passant; puis il sortit en jetant un regard de malédiction sur elle.

Alors, M. Diiraner ouvrit l'armoire.

— Vous êtes libre maintenant, monsieur, dit-il àAlfred;maissivous èîes un homme de cœur... et d'honneur, vous garderez dans

voire sein un terrible scer»i( : iii.iis je Iremhlc (jiie vous ij'ayez pas la {orc(» de le porlci !oîif,^lemps, car c'esl un lourd fardeau, el vous êles jeune...

— Assez, monsieur. — levons comprends, r\ je cours achever de sauver votre honneur, c'est à moi que ce devoir appartient.

Diiraner n'eut pas le temps d'adresser le moindre reprocheà sa femme ni raèm3 d'cnleadro le récit des infâmes machinations d'Anatole. — T^nt d'émotions, tant de colère, tant de violences concentrées lui avaient rompu un vaisseau dans la poitrine; il se prit a vomir je saog, et l'hémorrhagie ne s'arnHa que. le soir lorsiju'il mourut.

Alfred avait rejoint Anatole à la porte d<» ia ville; il le forra d(^ monter dans sa voit un,».

et le ramena chez lui. Là ils s'enfermèrent dans une chambre, et pour ne point laisser à ce misérable les chances d'un combat dont il pouvait tirer avantage, ils se placèrent chacun un pistolet sur la gorge, et la détonnation annonça la mort de tous les deux.

Le domestique que M. Duraner avait envoyé chez Alfred rapporta la lettre avec cette nouvelle, au moment où le négociant expirait.

11 n'existait plus un seul témoin de ce drame, et la réputation d'Amélie était sauvée. Il sp. lit bien quelque bruit sur la mort subite de M. Duraner, et sur ce singulier duel, mais onnesavait que penser; il n'était possible de rien affirmer. L'opinion la plus générale fut que c'était le duel qui avait porté le coup de la mort à Duraner, d'autant qu'il s'était écrié : Pauvre jeune homme! en apprenant îa nouvelle de cet événement. C'é-

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tail le domestique lui-nièine qui l'aflirmait ; il n'y avait plus à en douter.

Quant à Amélie, elle alla pleurer dans un couvent sa faute et les trois morts dont elle était la cause. Sa sœur Anna hérita de toute cette immense fortune, et peu de temps après elle épousa un énorme baron allemand qui avait trouvé son titre de noblesse au fond d'un coffre vide, qu'il avait vidé à cet effet, comme font beaucoup d'autres.

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