‹ Un Médecin au Service de l'HistoireChapitre 9 sur 23 · TS · texte numérisé non relu

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ment. Bien des événements historiques considérables résultent moins d’un conflit d'idées que de tempéraments : la Réforme et la Renaissance sont dominées par Luther et Erasme. Au moment de son assassinat par Ravaillac, la verdeur du Béarnais ne risquait-elle pas de nous entraîner dans des hostilités avec la Hollande ?

Nul mieux que le médecin n’est à même d'étudier ces êtres d’exception qui, imprimant les plus formidables oscillations aux destinées des peuples, sont les «€ fabricateurs d'Histoire ».

Trop souvent, hélas, leur état mental relève du psychiatre ou du neurologue. Non pas qu'il faille voir partout névrose ou folie, mais il faut reconnaître que les fous et les demi-fous sont nombreux parmi ceux qui détiennent les leviers de commande de l'Etat. La mise en évidence d’une névrose ou d’une psychose peut seule permettre l'explication de certains actes de rois, empereurs, régents, présidents de république, dictateurs.

Comment comprendre les incohérences du règne de Paull®fde Russie, si l’on ignore qu’il était un dégénéré, un alcoolique, un épileptique ? Comment expli- quer les extravagances de Christian VIE de Danemark; de Catherine de Suède, de Chärles-Quint sans consulter leur fiche médicale ?

La maladie n’épargne nul mortel et € la garde qui veille aux barrières du Louvre n’en défend point les rois ». Bien plus, une affection leur est propre : la

césarite, cette ivresse que donwe le pouvoir absolu,

cette monomanie des grandeurs, « ce mélange de phobies variées et d’instinct destructif excité et jamais satisfait », Napoléon en précisait fort bien l’étiologie : « J'ai couché, disait-il, dans le lit des rois et j'y ai contracté une terrible maladie. »

Les rapports de la Médecine et de l'Histoire péremptoirement établis, Cabanès montre la différence entre la médecine-historique et l’histoire de la médecine : « Eelairer la clinique du passé par les connaissances du présent, confronter, si l’on peut ainsi parler, la pathologie des temps disparus avec celle qui est professée par nos maîtres contemporains, est à proprement parler faire de l’histoire médicale. Assembler des textes et des pièces d’archives colligés et contrôlés selon les méthodes de la critique historique, les commenter, les interpréter, avec les lumières de la science biologique, rechercher la part du facteur pathologique et plus spécialement de l’élément mental, dans les déterminations des personnages qui conduisent les événements eux- mêmes, cela est du domaine de la médecine historique. »

Fréquemment la médecine historique et l’histoire de la médecine se prêtent un mutuel appui. Plusieurs œuvres de Cabanès utilisent concurremment ces deux sources.

Si l'historien consultait l’histoire médicale bien des éuigmes seraient peut-être déchiffrées. De toute antiquité les médecins ont, en effet, laissé des récits sur la vie et la mort de leurs illustres clients, sur

l’état sanitaire des troupes ou sur la société dans

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laquelle ils évoluaient. Le médecin de Cléopâtre a narré la mort dramatique de cette reine. Au fur et à mesure que nous approchons des temps modernes, les manuscrits des disciples d'Esculape, utiles à la reconstitution du passé, sont de plus en plus nombreux. Cornelius Agrippa fut l'historiographe de Charles-Quint. L’archiâtre de Marie Stuart a livré les documents du procès de l’infortunée souveraine. L'auteur de l'Histoire abrégée des mouvements d’Angleterre est également un médecin : Georges Bate qui prodigua les secours de sa science à Cromwell et à Charles IT. Qui mieux que lui pouvait affirmer à propos du Protecteur : « Cromwell allait ravager toute la chrétienté, la famille royale était perdue, et la sienne à Jamais puissante sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère. Rome même allait trembler sous lui ; mais ce petit gravier s'étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en paix et le roi rétabli » ?

En France, également, beaucoup de médecins ont

apporté leur contribution à l'édifice historique. - Héroard, premier médecin du Roï donne, dans son journal, maints détails sur l’enfance et la jeunesse de Louis XHI. Vallot, d'Aquin, Fagon dans leurs relations nous révèlent les fluctuations de la santé du Roi Soleil et le degré d'hygiène de l’époque. Gui Patin, par ses Mémoires nous introduit dans la société du xvue siècle plus particulièrement dans les coulisses de la Faculté et dans l'intimité de ses représen-

fants.

Au xxe siècle, d’'éminents psychiâtres, Lelut, Leuret, Baillarger, Moreau de Tours et bien d’autres, mirent leur science au service de PHistoire.

Grâce à ces éminents confrères, la médecine pénétrant dans le domaine de l'Histoire lui a procuré une documentation précieuse. Pourtant, ce n’est pas dans le monde médical que Cabanès reconnaît ses initiateurs, ses maîtres, ceux qui, dit-il, lui tracèrent la voie sont trois grands historiens, Michelet, Taine, Littré, dont il examine les méthodes dans son livre : « L'Histoire éclairée par la clinique ».

Artiste et poète, Michelet, comme Augustin Thierry, par la magie de son style, ressuscite le passé. Mais est-il un savant ? Son œuvre est loin d’être objective. Il s’'enthousiasme, se passionne pour une cause et sa partialité est manifeste. Contrairement à la formule de Fénelon : « le bon historien n’est d'aucun temps ni d’aucun pays » il demeure en toute circonstance, un français frémissant de l’époque romantique. Or, l’homme de science doit être impartial. Le résultat de ses expériences n’est jamais faussé pour oblenir la conclusion désirée, préméditée, comme nous en avons l’âveu d’A. Thierry qui déclarait : « En 1817 préoccupé du vif désir de contribuer pour ma part au triomphe des idées constitutionnelles, je me mis à chercher dans les livres d'histoire des preuves et des arguments à l'appui de mes croyances politiques ». Cette même préoccupation nous la retrouvons chez Guizot qui par l'Histoire prétendait justifier sa politique et

chez Michelet [ui-même, qui vivement impressionné

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par le mouvement social, devenait facilement un polémiste. E

Michelet est un intuitif. Mais l’intuition précieuse, nécessaire au savant, n’est pas suffisante pour faire œuvre scientifique. Si, souvent, Michelet s’est référé intuitivement à la pathologie, cela ne signifie pas qu’il l'ait toujours fait à bon escient. Comme le note fort justement Cabanès : « ce n’est pas l'intuition qui à elle seule peut remplacer le laboratoire ou la clinique. » Or cet historien reconnaît lui-même que la dissection lui répugnait et qu'il devait ses notions médicales à un de ses amis, interne de Bicêtre. Rien d'étonnant donc à ce qu’il commette des erreurs lorsqu'il disserte en historien physiologiste. Il s’appesantit sur des faits secondaires. C'est lui qui divise lesiècle de Louis XIV en deux époques : avant et après la fistule, accordant à l'opération subie par le monarque une importance capitale. Le règne de François IT est aussi inconsidérément centré autour d’un abcès. À ces infirmités il attribue de façon injustifiée le changement total de caractère et de fortune de ces rois. Un médecin n'aurait jamais accordé une si . grande influence à ces incidents pathologiques sinon négligeables du moins supportables.

L'intuition a mieux servi Michélet lorsqu'il a signalé le rôle de l’hérédité en Histoire. Mais, là encore, il n’a pas su garder une juste mesure. Enfin il ramène trop souvent l'Histoire à une question de sensualité. N'est-ce pas, lui qui traduit l'expression célèbre de Louis XIV : « L'Etat c’est moi » par : L'Etat

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c'est mon pouls et mon ventre »? N'est-ce pas de lui: « Henri IV signa entre deux diarrhées le rappel des Jésuites en France. » ?

De l'étude critique de Cabanès sur cet historien il ressort que si Michelet a contribué à étendre le domaine de la physio-pathologie dans les études historiques, il lui a manqué la première qualité du savant, l'esprit scientifique. La sévérité de ce jugement s’explique par la rigueur scientifique de Cabanès. Celui-ci n’émettait jamais une opinion sans avoir passé au crible de la critique la plus serrée les nombreux documents qu'il accumulait. Aussi, s'irritait-il de voir Michelet disserter sur des sujets médicaux où son incompétence était notoire. Toutefois, déclarer que cet historien a desservi la méthode médico -historique est une exagération de la part de Cabanès. Dire qu'il a voulu la servir malgré des connaissances médicales insuffisantes, serait être plus équitable envers l’admirable poète de « l'Histoire de France ».

Toute différente est l'œuvre de Taine, Michelet était un artiste, Taine fut un scientifique. Il suivit pendant cinq ans des, cours de médecine, assista régulièrement aux leçons d'anatomie et de physiologie, s’intéressa particulièrement à la pathologie mentale. Il estimait que la connaissance de la physiologie était indispensable à l'historien pour être un bon psycho- : logue.« Je ne crois pas qu’un historien puisse avoir une idée nette de l’Inde brahmanique s’il n’a étudié au préalable, l’extase, la catalepsie, l'hallucination, la

folie raisonnante. » Aussi comparait-il « l'historien au

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savant dans son laboratoire ». «Le vice et la vertu, étaient, pour lui, des produits naturels comme le sucre et le vitriol. »

À différentes reprises, Taine a exposé ce que Cabanès appelle «son système». D’après lui, trois éléments: la race, le milieu, le moment déterminent les actions humaines. Dans l’Introduction à la littérature anglaise, Taine définit ces trois éléments : « ce qu’on appelle la race, ce sont des dispositions innées que l'homme apporte avec lui ; le milieu, sur le pli primitif et permanent viennent s’étaler les plis accidentels et secondaires, et les circonstances physiques ou sociales dérangent ou complètent le naturel qui leur est livré : le moment, une certaine conception dominatrice à régner ; les hommes pendant deux cents ans, cinq cents ans, se sont représentés un certain modèle idéal de l’homme : au moyen âge, le cheva- - lier et le moine, dans notre âge classique, l’homme de cour et le beau parleur ».

Cette manière de concevoir l'Histoire, Cabanès la trouve trop dogmatique. Il note qu'avec un tel système, il est bien difficile, sinon impossible d’expliquer pourquoi un grand homme surgit à une époque donnée. Napoléon doit-il être considéré comme un produit de son époque, de son milieu ? Alors pourquoi le xix° siècle et la Corse n’ont-ils pas vu naître plusieurs hommes aussi géniaux que l’Empereur ? Quant à la race, aucune d’elles ne s’est conservée à l’état pur, observe Cabanès. Aussi la théorie raciale

dont se réclame la politique de divers pays soulève-

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