‹ Un médecin naturaliste en Province, Léon DufourChapitre 2 sur 7 · I. — Années de jeunesse · texte numérisé non relu

I. — Années de jeunesse

,Né le 11 avril 1780 à Saint-Sever, en Gascogne, sur les bords de l’Adour; dans ce pays de Chalosse avoisinant les Landes de Gascogne qui devaient donner leur nom au département dans lequel Saint-Sever allait devenir le siège d’une sous-préfecture, Léon Dufour était d’une famille essentiellement [médicale. Sod pèreétait médecin, son oncle également, son grand oncle maternel, . Lavernhe, l'avait été aussi, ainsi que son grand père.

C’était, en effet, son aïeul, Fritz Dufour, qui avait assisté comme chirurgien des armées à la bataille de Malplaquet (1709) et qui se retira dans la petite commune de Crémens, dans le diocèse d’Auch.Fritz Dufour, qui avait eu successivement quatre épouses, n’eut de progéniture qu’avec la dernière. Il mourut en 1763,laissant deux fils qui entrèrent l’un et l’autre dans la carrière médicale.

L’aîné, Charles Dufour, le père de notre héros, malgré la modicité de sa fortune, «poursuivit avec ardeur, persévérance et sagesse, sa vocation innée pour la médecine »; il fit ses premières études à Toulouse, où il eut pour condisciple et ami Antoine Portai (de Gaiilac), qui était destiné à devenir une des célébrités médicales de Paris. Après un stage théorique à l’Ecole de Montpellier, où il fut accueilli avec bienveillance par le professeur Bordeu, Charles alla terminer ses études médicales à Paris. A sa rentrée à Saint-Sever, sod oncle et bienfaiteur, le docteur Lavernhe, lui céda sa clientèle et le service des établissements publics (couvents, hôpital, école, prisons).

En 1795,lors de l’établissement d’une Ecolo centrale à St-Sever,

(1) Léon Dufour a publié plus de deux cents mémoires d'histoire naturelle. Un de ses élèves,- devenu depuis longtemps un maître, M. I.aboulbène, le professeur actuel d’Histoire de la Médecine à la Faculté de Paris, qui est en même temps, on le sait, un entomologiste éminent, a fait paraître en 1865, dans les Ann aies de la Société entomologique de France (4° série, t. V, p. 216 et suiv.), la liste annotée des travaux d’entomologie de Léon Dufour.

(2) D’après son Mémorial : A travers un siècle (1780-1865) ; Science et Histoire, 1 vol. in-8° de 348 pages, avec portrait et vignettes, Paris, 1888, — J. Rothschild, éditeur.

Charles Dufour fut nommé professeur d’histoire naturelle, et il continua son cours jusqu’à la suppression de ces Écoles, en 1801. Atteint d’un catarrhe pulmonaire avec asthme, qui le tourmenta pendant les vingt dernières années de sa vie, il passait bien souvent ses nuits sur un fauteuil. Mais, malgré ses souffrances, il ne cessa jamais, comme l’attestent ses cahiers de pratique, de faire face à toutes les exigences de sa profession. Il mourut vers la fin de janvier 1814, âgé de 76 ans, après quarante-six ans d’exercice de la médecine.

Le frère de Charles, Jean-Marie Dufour, fut le parrain de notre héros ; pauvre comme tous les cadets, il parvint néanmoins, par son intelligence et son activité, à être employé comme chirurgien sur un vaisseau du roi. Pendant un séjour assez prolongé sur la côte du Grand-Bassam, il eut l’occasion de pratiquer l’opération de la cataracte sur un chef des naturels de cette contrée où se faisait le commerce de la poudre d’or ; il réalisa une petite fortune, revint en France auprès de sou frère, et abandonna la médecine pour se livrer à l’agriculture.On le désignait sous le nom de Dufour l’Africain. *

Léon Dufour voulut être médecin, et pour compléter de caractériser médicalement la famille, ses deux fils se sont faits médecins. L’aîné, Albert, né le 28 septembre 1825, ancien interne des hôpitaux de Paris, exerce la médec ; ne à Saint-Sever ; le cadet, Gustave, né le 12 octobre 1826, ex-médecin en chef de l’hôpital militaire du Gros-Caillou, est aujourd’hui fixé à Saint-Justin (Landes).

Et c’est aux soins de ces deux fils que nous devons le bonheur d’avoir pu lire ce mémorial si intéressant dont nous voulons essayer de présenter un exposé succinct à nos lecteurs.

Les premières études de Léon Dufour se ressentirent naturellement du trouble qu’amena dans les institutions comme dans les esprits la Révolution de 1789. Il avait commencé ses, classes de latinité chez les Bénédictins, lorsque ces religieux furent obligés de quitter leur riche couvent. Léon Dufour, dès lors, n’étudia plus qu’à bâtons rompus. « Les évènements du jour, nous dit-il, les gazettes de toutes nuances, les publications à son de trompe, les fêtes publiques, les gardes nationales, les folies de toute espèce, un délire de plus en plus effréné, une véritable contagion progressive, gagnèrent tous les rangs, entraînèrent à l’envi grands et petits, nobles et roturiers, artisans et bourgeois. » Les enfants de Saint-Sever (qui, durant cette période, changea de nom et s’appela Montadour) n’échappèrent poipt à l’eptraîpemept politique.

Ils formèrent deux camps opposés, et Léon Dufour était dans le sien un des plus turbulents, des plus hardis « des plus habiles à manier le poing, le bâton, les cailloux. » Qu’il s’agisse de courses de taureaux; de joûtes natatoires, de luttes dans la rue, Léon Dufoür se distingue; et lorsque en 93 la guillotine,dressée à Saint- Sever sur la place du Toür-du-Sol, abat en peu de jours les têtes de vingt-deux personnes, notre écolier ne saurait se retenir d’aller voir en compagnie des femmes du peuple « qui étaient en nombre ce beaucoup supérieur à celui des hommes » tomber deux tètes. Repas républicains, repas civiques, plantation d’arbre de la Liberté, procession des Déesses de la Raison, Léon Dufour était présent à toutes les cérémonies.

En 1792, un premier collège fut fondé à Saint-Sever dans l’ancien couvent des Jacobins, sous la direction de deux professeurs de Paris envoyés par l’Etat. C'est dans cet établissement, qui prospéra au delà de toutes les espérances, que Léon Dufour continua ses études. En 1795, le gouvernement ayant institué dans chaque département une École centrale, Saint-Sever eut la sienne avec neuf professeurs. La Botanique, la Zoologie, la Minéralogie, étaient professées par le père de Léon Dufour qui traitait aussi de l’Ostéologie humaine. Un joli jardin botanique était annexé à l’École. Les plantes y étaient classées d’après la méthode de Jussieu. Léon Dufour prit goût à la botanique. Les livres de Linné et de Lamark à la main, il étudiait, classait, dénommait les plantes de la région, et à l’âge de vingt ans, poussé par son ardeur pour les études d’histoire naturelle, il avait déjà fait trois voyages aux Pyrénées.

Le premier voyage eut lieu en 1796. Notre écolier escalada le pic du Midi, et explora Saint-Sauveur, Gavarnie, Càuterets et BarègeSjOÙ il alla faire visité à Ramond, professeur à l’École centrale de Tarbes, qui était déjà connu pour ses études de géologie, de botanique et d’entorûolôgie. Ramond,qui avait pris ses grades de docteur en médecine et même dé docteur en droit, avait été nommé,en 1791, par la ville de Paris, membre de l'Assemblée législative. Il était ên quelque sorte èxilé dans lés Pyrénées, où il recueillait des matériaux pour son Voyage au Mont-Perdu et pour d’àutres publications, relatives à l’histoire naturelle, qui constituent de vrais modèles de style descriptif et qui devaient lui ouvrir ies portes de l’Institut en 1802. Ramond avait d’ailleurs donné, dès sa jeunesse, des preuves d’un grând talent littéraire dans les Aven-

ures du jeune d’Olban et dans ses Elégies alsaciennes.

L’ardeur, l’intrépidité de Léon Dufour dépassaient souvent les limites de la prudence.

A Bagnères-de-Bigorre, il avait un guide nommé Jacou, petit-fils du guide qui avait accompagné Tournefort dans ses courses botaniques aux Pyrénées. « Arrivés au puits des Choucas, noue dit le jeune ascensionniste, j’aperçus sur son limbe intérieur un magnifique échantillon de muguet verticillè, dont les fleurs se balançaient sur.le gouffre ; je brûlais de le posséder. Je me mis à plat ventre et je rampai jusqu’au bord, tandis que C... me retenait par la jambe; j’accrochai le muguet et la victoire fut proclamée. Jacou, qui voyait ma manoeuvre en frémissant et sans oser élever la voix, de crainte de me troubler, me gronda sévèrement de ma témérité et déclara que jamais il ne m’accompagnerait plus. »

En 1797, Léon Dufour fit son second voyage à pied, herborisant en route et ne se servant d’un cheval que pour le charger de son attirail botanique et do ses bagages.

Enfin, en 1799, il exécuta un troisième voyage, durant lequel il revit Ramond, âgé de près de cinquante ans, et qui, voulant faire une dernière excursion aux Pyrénées, demanda à son jeune visiteur de lui servir de compagnon.

Bien que Léon Dufour se soit extasié devant l’ardeur, l’agilité, l’habileté de Ramond à gravir les roches, il ne lui cédait pas en audace. « Quoique sans bâton, dit-il, et avec un fagot de plantes dans les mains, je le suivais partout, je me précipitais sur ses traces et je conservais mon aplomb. Je me souviendrai toujours qu’étant tous deux assis au bord du lac, où nous dévorions une croûte de pain, il fut saisi d’étonnement à la vue d’un Ranunculus aqw’tilis en pleine floraison au fond de l’eau. Il dissimula faiblement le vif intérêt qu’il attachait à la constatation de ce fait ; je le compris : me déshabiller, plonger, apporter tout triomphant et transi la touffe entière de la plante si convoitée, fut l’affaire de quelques minutes. »

Mais déjà l’étude des végétaux ne suffisait plus â satisfaire l’esprit de Léon Dufour. L’entomologie était venue s’associer à sa sœur la botanique.

C’est à Ramond qu’il dut cette sorte d’initiation à l’entomologie et cela dès son premier voyage aux Pyrénées. Quand Léon Dufour sortait de Luz pour monter à Barèges faire sa visite à Ramond, un insecte, le Cerarnbyx alpinus, vint se poser sur lui ; « je le pris assez négligemment, dit-il, 'je le traversai d’une épingle et je le piquai sur mon chapeau. Après les compliments

d’usage, Ramond, à la vue de cet insecte, témoigna le désir de l’avoir : je m’empressai de le lui offrir. L’intérêt qu’il manifesta, le soin qu’il mit à le repiquer et à le placer dans une boîte où, pour la première fois, je voyais réunis de nombreux insectes, tout cela me fit une vive et profonde impression. J’étais surpris qu’un savant, que je croyais exclusivement adonné aux hautes considérations géologiques et à l'étude des plantes, attachât une sérieuse importance à ces' petits animaux. Les quelques notes instructives dont ce Cerambyx devint l’occasion me donnèrent tellement à réfléchir que, dès ce moment, je me livrai sans relâche à la recherche et à l’étude des insectes, et cet attelage de bestioles, ajoute Dufour, m’a conduit à l’Institut. »

Désormais donc, la botanique trouvait dans le cœur de Dufour une rivale et une rivale qui devait l’emporter.

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