II. — Les études médicales
Léon Dufour n’avait pas encore vingt ans lorsqu’il quitta sa famille pour aller commencer ses études de médecine. C’était durant l’automne de 1799. Il arrivait à Paris avec un de ses condisciples de l’Ecole centrale de Saint-Sever, avec J. Dufau (de Mont-de- Marsan), fils d’un ami du père Dufour. Ils logèrent ensemble, vivant à frais communs, et ayant déjà des notions suffisantes sùr lés sciences physiques, chimiques et naturelles, ces sciences que les médecins appellent accessoires, ils purent de suite aborder directement l’étude de la médecine. Léon Dufour dit n’avoir séjourné à Paris que cinq ans et demi. D’après les dates qu’il nous donne dans son journal, ce serait six ans et demi qu’il y aurait passés. Depuis l’automne de 1799 jusqu’au 14 mars 1806, date dé la soutenance de sa thèse, cela fait bien six ans et demi. Ces six ans et demi, Dufour les passa à Paris d’une manière continue, c’est-à-dire sans vacances. Et cela se comprend quand on sait qu’il lui avait fallu huit jours pour venir à Paris en diligence. Les vacances pour lui consistaient en excursions botaniques, entomologiques ou géologiques dans les environs de Paris (Bondy, Marly, Meudon, Saint-Germain, Villeneuve-Saint-Georges, Longjumeau, etc., etc.) Celle de ses excursions qui semble l’avoir satisfait le plus complètement, c’est un voyage à la forêt de Fontainebleau entrepris avec un ami de Tarbes, et dont il a décrit avec soin et en détail les péripéties (p. 25-30).
Ces promenades scientifiques étaient pour Dufour une préser-
vation hygiénique contre les conditions peu salubres de la scolarité médicale en même temps qu’une récompense bien agréable de son assiduité au stage hospitalier et aux cours de l’école. C’était mieux encore. Sa passion pour l’étude des sciences naturelles, particulièrement de la botanique et de l’entomologie, devint un palladium contre tant d'autres passions qui assiègent ordinairement les jeunes gens de son âge. Il lui consacrait tous les loisirs que lui laissait l’étude de la médecine ; ce goût le préserva encore d’autres écueils : il ne connut jamais « la lèpre de l’oisiveté et de l’ennui »
Parmi les hôpitaux ou hospices où il eut à remplir les fonctions d’élève, assistant aux visites chaque matin et souvent le soir, Dufour cite : 1° La Salpêtrière, dans les salles du professeur de clinique médicale, M. Landré-Beauvais ; il y assistait aussi quelquefois à la visite du service des aliénés dirigé par le professeur Pinel ; 2o la Charité, l'hôpital où Boyer, le célèbre auteur du Traité des maladies chirurgica es, le chirurgien de l’Empereur, attirait la foule des étudiants ; 3o YHospice de VEcole, créé par Dubois; 4o Y Hôpital Saint-Louis dont le chirurgien en chef était Richerand, l’élégant professeur de physiologie à l’Ecole de médecine .
Au moment où notre étudiant commença ses études médicales, le règne de Bichat jetait tout son éclat. Mais hélas ! « ce règne fut celui d’un météore lumineux! » et Dufour ne tarda pas à assister, comme tant d’étudiants, aux obsèques (1) de cette célébrité médicale, qui desçendit dans la tombe avant d'avoir atteint l’àge de trente et un ans (1802). « Bichat, dans cette courte apparition, avait fondé une école qui enthousiasmait, qui électrisait toute la jeunesse studieuse ; c’est là un'des privilèges du véritable génie. Il était le Boerhaave de nos jours. Son livre Sur la -vie et la mort avait produit une vive ët profonde sensation ; ce fut le trait précurseur d’une lumière progressive. L 'Anatomie générale de Bichat, son plus beau titre à la gloire, fut le premier jet de cette lumière. Cet ouvrage hors ligne fourmillait d’idées neuves et . grandioses accueillies avec une surprenante avidité et devint la source de nombreuses réputations médicales », parmi lesquelles Dufour cite Broussais, Laënnec, Roux, Blaud, Bayle, Breschet, Marjolin, Dubuisson.
(1) Quarante-trois ans plus ftard, Léon. Dufour se trouvant à Paris, le 16 novembre 1845, jour où l’on fit la translation des restes de Bichat depuis le cimetière de Clamart jusqu’au Père- Lachaise, en passant par Notre-Dame, put assister également à cette funèbre et solennelle cérémonie.
Avec bien d’autres qualités du cœur, Dufour avait à un haut degré la gratitude du souvenir. Aussi n’oublie-t-il pas de nous donner la liste de ses plus intimes condisciples de Paris.
Ils s’appelaient : J. Dufau, de Mont-de-Marsan, son ami d’enfance ; Blaud, de Beaucaire, auteur d’un poème sur la médecine (l’Art médical), mort en 1859 à l’âge de quatre-vingt-huit ans; Rullier, d’Angoulème, devenu médecin à la Charité ; Breschet, qui fut plus tard professeur d’anatomie et chirurgien à l’Hôtel- Dieu ; Marjolin, destiné à illustrer la chaire de chirurgie de l’Ecole de Paris ; Roux, gendre de Boyer, qui parvint aussi au professorat et fut membre de l’Institut ; Pariset, le futur secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine; Capuron(qui était de Larroque Saint- Sernin, dans le Gers), Capuron, qui se rit une réputation en médecine légale et surtout en obstétrique, le père Capuron, qui fut étudiant toute sa vie; Payen, père du célèbre chimiste de ce nom, Magendie ,grand cynicide Beaulac, d’Aire, qui était mieux que le condisciple, qui était l’ami de Dufour et qui, devenu médecin militaire,eut les pieds gelés à la campagne de Moscou et mourut aveugle.
Mais ce n’était pas à ces seuls condisciples et amis qu’était réservée cette reconnaissance de la mémoire. Dufour l’étendait à tous ses maîtres, à toutes les célébrités de la science : « Je ne sais rien, disait-il dans sa vieillesse, de plus heureux pour un homme qui a vu plus de trois cents saisons et qui s’est adonné toute sa vie à la culture des sciences, que d’avoir la faculté de ressusciter dans ses souvenirs et d’inscrire dans son carnet intime les noms des savants qu’il a vus ou qu’il a connus, ou avec lesquels il a entretenu des relations. »
Le jeune Dufour suivait régulièrement les séances de l’Académie des sciences, où il voyait, dans les cinq premières années du siècle actuel, les célébrités scientifiques de l’époque. Il était loin de penser qu’un jour il aurait l’insigne honneur d’y siéger.
Et les 56 savants qui faisaient alors partie de cette section de l’Institut, Dufour pouvait écrire cinquante ans après qu’il les avait tous connus, qu’il se rappelait leurs traits de manière à pouvoir en taire une monographie. Trois seulement survivaient alors (1856) : Humboldt, Biot et Duméril.
En 1805, le célèbre botaniste Adaoson existait encore (i 1 ne devait mourir que l’année suivante), et Dufour signale l'étonnement qu’il éprouva lorsqu’on le lui désigna sur un siège de l’Académie des sciences ; il le croyait mort, en môme temps que Linné, tant scs familles naturelles des plantes et ses idées originales en
botanique lui semblaient surannées. « Confus de cette ignorance chronologique à l’aspect d’un tout petit vieillard, qui devait approcher de quatre-vingts ans, maigre, chétif, ridé, à cheveux gris assez longs et rares, à l’œil vif et spirituel », il se rappelait, par contraste « YAdansonia baobab, . l’arbre le plus colossal, le plus pérenne du globe, puisque, d’après le nombre de ses couches ligneuses, on lui supposait une longévité de six mille ans ».
Dès la première année de son séjour à Paris, Léon Dufour se lia « d’une amitié qui devint intime avec le législateur de l’entomologie, l’illustre Latreille », dont il fut le disciple chéri. Pendant plus de trente ans, ils conservèrent des relations de science que n’obscurcit jamais le moindre nuage. A Paris, comme dans le Midi de la France, et pendant son séjour septennal en Espagne, quand Dufour découvrait un insecte ou nouveau ou rare, il mettait son bonheur à l’effrir à Latreille ; « mon amitié pour lui et mon culte pour la science, dit-il, l’emportaient sur ce qu’a de séduisant pour l’amour-propre la possession d’un objet dont on apprécie toute la valeur; je ne balançais jamais dans ce sacrifice, et jamais non plus il n’oublia, dans ses publications,: d’indiquer la source où il avait puisé ; c’est ainsi que l’amitié s’acquittait de part et d’autre. »
L’ami de Mme Roland, Bosc-Dantic, auteur de plusieurs travaux de botanique et d’entomologie, qui l’avaient conduit à l’Institut, favorisait également le penchant de Dufour pour l’histoire naturelle par le don généreux d’un grand nombre d’insectes et de plantes.
Avec quel bonheur notre héros rappelle ces relations, si passagères qu’elles aient été, avec les sommités d’alors en histoire naturelle ! Quand le naturaliste danois, Fabricius, vient à Paris (en 1804 et en 1805), Dufour est heureux de mentionner qu’il l’a rencontré chez Latreille et chez Bosc. Il n’a entrevu que deux fois, à l’Institut, le savant entomologiste Savigny, presque aveugle, et, avec cette facilité de souvenir qui est la caractéristique des esprits supérieurs, Dufour rappelle ses traits et consigne en quelques lignes un jugement consciencieux sur l’œuvre méritoire de celui qu’il nomme le Bichat de l’entomologie. Deux fois il visita Lamarck et lui apporta des plantes des Landes. Constant Duméril, le grand Cuvier (l’Aristote de nos jours, suivant l’expression de Dufour), Claude Richard, le professeur de botanique de l’Ecole de Médecine, qui avait voyagé en Amérique et était un dpssinateup
et un infatigable travailleur (1), l’honorèrent aussi de leur bienveillance.
Anselme Dumarest, qui devait être plus tard professeur de zoologie à l’Ecole d’AIfort, étant de son âge, fut le camarade habituel des excursions entomologiques de Dufour, son ami de science et de cœur. Il voyait aussi fréquemment de Candolle, qui utilisa son herbier pour les plantes du sud-ouest de la France (2).
Les botaniste Labillardière, qui avait fait partie de l’expédition entreprise par d’Entrecasteaux à la recherche de Lapérouse ; Dupetit-Thouars, qui arrivait d’un voyage scientifique en Océanie; Bory de Saint-Vincent, qui confia à Dufour la publication de ses manuscrits en partant comme militaire pour le camp de Boulogne, puis pour l’Allemagne; le cryptogamiste Persoon; le directeur du jardin de la Malmaison, Ventenat, tels sont les autres naturalistes avec lesquels notre étudiant entretint des relations.
• Ce dernier, Ventenat, l’ayant présenté à Joséphine, tenta même des démarches pour faire charger Dufour d’une mission scienti fique aux Indes. Ces démarches n'aboutirent pas.
Dufour se trouvait à une séance de l’Institut, en 1805, lorsque le célèbre Humboldt, au retour de son grand voyage scientifique en Amérique, lut son premier mémoire académique sur la domestication des animaux. On l’écoutait avec un silence religieux.C’était alors un homme de quarante ans, physionomie distinguée et expressive, « parlant parfaitement le français, quoique Prussien ».
Dans ses recherches botaniques aux environs de Paris, Dufour s’était adonné d’une manière spéciale à l’étude des Lichens ; sa collection dans ce genre le disputait, par le nombre des espèces et l’authenticité des dénominations, à celles de tous les botanistes de la capitale. Aussi de Candolle le pria-t-il de la lui confier pour traiter ce genre difficile dans la Flore française. Elle acquit surtout une grande valeur scientifique à la suite de nombreux échanges faits avec le célèbre Acharius, de Waldstena, en Suède.
fl) Son fils, Achille Richard, devait lui succéder dans,la chaire d’histoire naturelle de la Faculté de Paris.
(2) En 1807, de Candolle alla à Raint-Sever-faire une visite à Dufour en se rendant aux Pyrénées ; il manifesta sa surprise lorsqu'on lui servit des ortolans au dîn°r ; l’illustre botaniste « avait toujours cru, jusqu’alors, que l’ortolan était un oiseau fabuleux comme le phénix. »
Ce professeur était pour les lichens ce que Fabricius était pour les insectes (1).
Indépendamment de ces savants spéciaux, médecins et naturalistes, Dufour avait pu voir à Paris d’autres personnages célébrés qui frappèrent sa jeune imagination. Il vit deux lois, aux séances de l’Institut, le grand Napoléon; il y -vit plusieurs fois Carnot, Bernardin de Saint-Pierre, etc. Tous les dimanches, il dînait chez un ami de sa famille, ancien membre du Directoire, alors sénateur, Roger Ducos, de Dax.
Dufour assista aux fêtes du couronnement et du sacre de l’empereur.
Mais il n’en continuait pas moins ses études médicales.Quelques mois avant la soutenance de sa thèse, il fut présenté et admis comme membre de la Société d’instruction médicale organisée par le professeur de clinique Le Roux. Ce fut le 14 mars 1806 qu’il subit, à l’Ecole de Médecine, sa dernière épreuve. Pour la composition de sa thèse, il préféra s’en tenir à des propositions générales, que de prendre un sujet circonscrit ou monographique, « car, dans ce dernier cas, nous dit Dufour, le récipiendaire est préparé à la solution de toutes les questions, tandis que, dans le premier, les examinateurs ont une grande latitude pour les interrogations ». Les membres du jury étaient Boyer, Lallemand, Bourdier, Chaussier ; les deux premiers complimentèrent le récipiendaire.
Après plus de six années d’un séjour fion interrompu à Paris et d’études diverses poursuivies avec persévérance, Dufour songea donc à regagner sa ville natale, pour y exercer la médecine sous l’égide de son père.
(1) La correspondance de Dufour avec ce lichénographe s’est continuée pendant dix ou douze ans, jusqu’à la mort de ce dernier. Dufour lui communiqua, soit de Paris, soit de France ou d’Espagne, plus de quatre cents espèces. M. Wahlberg, secrétaire de l’Académie royale des sciences de Stockholm, a raconté, à l’occasion de la mort d’Acharius, l’anecdote suivante :
« Aeharius, qui était jeune encore et passionné pour la botanique, éprouva une excessive émotion en recevant de Dufour un envoi considérable de plantes d’Espagne, qu’il en tomba malade, et que, peu de temps après, il mourut. »
III. Retour a Saint-Sever par Lyon, la Provence et le Languedoc. — Campagne'd’Espagne.
En quittant Paris, le nouveau docteur ne revint pas directement à Saint-Sever. Dans le double but de faire connaissance avec l’Ecole de Montpellier, et d’explorer au point de vue de l’histoire naturelle le Midi oriental de la France, il prit, comme on dit vulgairement, le chemin de l’école ; son voyage de retour devint une pérégrination fantaisiste et, au goût de Dufour, délicieuse. Cette pérégrination ne dura pas moins de quatre mois.
Parti de Paris le 25 mars 1806, dans ces lourdes diligences qui avaient le monopole du transport des voyageurs sur les grandes lignes, Dufour se dirigea à travers la Bourgogne sur Lyon, où il séjourna trois jours et dont il visita en détails les monuments, les établissements hospitaliers et les naturalistes (en particulier Gili— bert, le professeur de botanique et le traducteur, en même temps que l’éditeur, du Système de la nature de Linné). Dès le lendemain de son arrivée, il rechercha, mais en vain, une famille Dufour, une famille de parents, dont un membre médecin avait accueilli en 1765 le père de Léon, lorsqu’il se rendait de Montpellier à Paris pour terminer ses études médicales. Ces parents, lors de la Révolution, avaient émigré en Suisse, et il est possible, ajoute Léon Dufour « que le général Dufour qui s’est acquis de la célébrité dans les troubles du Sonderbund, en 1847, soit issu de notre famille ».
Le 5 avril, le jeune docteur monta en galiote pour descendre le Rhône jusqu’à Avignon. C’est à pied qu’il parcourut ensuite les quatre lieues qui séparent Avignon de Beaucaire, oû il allait passer quelques jours chez son ami, le docteur Blaud, qui avait un frère pharmacien, César Blaud (celui qui a donné son nom à des pilules ferrugineuses). Là, il fit des explorations botaniques et entomologiquesaux environs, et fine repartit que le 12 avril pour se rendre à Montpellier, où son ami Dufau l’attendait. Ici le séjour fut plus long : il dura 36 jours, qui furent consacrés à suivre les cliniques et quelques cours publics. Les successeurs de Barthez ne parvinrent pas à satisfaire l’esprit de Dufour. Mais il fit des excursions et lia connaissance avec les botanistes Gouan et Broussonnet, avec l’anatomiste Dumas, avec le futur paléontologiste Marcel de Serres, avec le naturaliste Bouchet, avec le professeur de clinique Lafaberie, et aussi avec Grateloup. encore étudiant, qui était des-: tiné à devenir un paléontologiste des plus distingués r
Croirait-on qu’en quittant Montpellier, nos deux jeunes docteurs, Dufour et Bufau, au lieu de se diriger vers la Gascogne, prirent la direction de la Provence ? On repasse donc par Beaucaire et l’on y reste quinze jours, chez l’ami Blaud, qui leur fait visiter le pont du Gard. Le 26 mai, les deux voyageurs sont à Avignon. Ils le quittent le lendemain matin pour se diriger vers la fontaine de Vaucluse qu’ils admirent et dont ils explorent en détail les environs.
; Ce ne fut que le 3 juin que, rentrés à Tarascon, ils prirent la diligence pour Marseille, en passant pâr Aix. Durant ce trajet, on fait encore des récoltes botaniques et l’on recueille des échantillons d’insectes. Le 15 juin, on quitte Marseille pour se rendre à Toulon. On visite la grotte de la Sainte-Baume, on traverse 01lioules, on fait une tournée dans la ville et dans le port de Toulon avant d’aller aux îles d’Hyères. Léon Dufour explora l’île de Parquerelles, l’île de Rotono et la plage de Montredôn, où il fut pris pour un espion anglais s’occupant à prendre des plans, tandis qu’il ne prenait que des plantes.
Enfin, le 29 juin, on repart pour Beaucaire en passant par Salon, la Crau et Arles. Le 7 juillet, c’est Nîmes qu’on visite avant de revenir à Montpellier, d’où nos- deux promeneurs filèrent sur Auch en passant par Pézènas, Béziers, Castelnaudary, Toulouse, pour arriver vers la fin de juillet à Saint-Sever.
Léon Dufour avait recueilli dans son voyage 326 insectes et 394 plantes.
Dès sa rentrée dans ses pénates, notre nouveau médecin s’empressa d’organiser sa pratique médicale sous les auspices et d’après les conseils de son père; mais il ne manqua pas de donner aux sciences naturelles les loisirs que lui laissait l’exercice de la médecine. Et les moments de loisir abondèrent si bien qu’au commencement de 1808, sur les instances de son ami, le docteur Bardol, médecin principal, qui entrait en Espagne sous les ordres du maréchal Moncey, Dufour accepta avec plaisir l’emploi de médecin ordinaire au quartier général du corps d’armée.
Son intention fut d’abord de ne s’absenter que pour un an, mais une série de circonstances imprévues et inhérentes à la guerre, la tendance alors générale des esprits vers l’état militaire, l’habitude qu’il contracta « d’observer et d’écrire malgré le bruit et l’instabilité des armes,l’amitié de quelques personnes haut placées » qui favorisèrent ses recherches, les succès constants de l’armée dans laquelle il servait,, et aussi une sorte d’indépendance, enchaînèrent de plus
en plus Dufour dans cette carrière tumultueuse qu’il suivit pendant près de sept ans.
Dans la prévision que sa collection d’insectes, fruit de constantes recherches pendant plusieurs années, serait inévitablement condamnée à se détériorer et à se perdre durant une absence dont il était difficile de calculer la durée, il proposa à son correspondant Jockisch (de Nuremberg) l’échange de cette collection contre des livres d’entomologie. Le naturaliste allemand accepta l’offre, et c’est alors que la bibliothèque de Dufour s’enrichit du bel ouvrage : Les Fascicules de Pâmer, et des principaux livres descriptifs de Fabricius, de Duffschmith, etc.
Voici Dufour devenu médecin militaire, et ces nouvelles fonctions
11 les remplit avec tout le zèle, tout le cœur, toute la rectitude d’esprit, toute la conscience de l’honnête homme et du vrai patriote.On peut en juger par la lecture de son Journal de campagne, qu’il rédigea jour par jour (1), et avec assez de détails pour que le général en chef de l’armée d’Aragon, Suchet, duc d’Albuféra, le lui ait fait demander et l’ait mis à contribution quand il songea à publier ses propres Mémoires.
Nous n’accompagnerons pas Dufour dans ses marches et contremarches à la suite de l’armée. Contentons-nous d’indiquer les grandes lignes de son itinéraire.
Parti de Saint-Sever le 22 mars 1808, il se rendit à Madrid en passait par Irun, les provinces basques et la Vieille-Castille, faisant les deux tiers de la route à pied. Il séjourna à Madrid du
12 avril au 31 juillet. Durant le trajet et pendant ces trois mois et demi de séjour dans la capitale de l’Espagne, Dufour avait fait des récoltes botaniques et réuni un grand nombre d’échantillons entomologiques. Obligé de repartir brusquement, il réduisit ses effets à une simple valise, et, de concert avec ses hôtes, il cacha le reste et ses collections dans le galetas de leur maison ; ils lui promirent, si les temps devenaient meilleurs, de les lui expédier. Ils tinrent parole, car ses trésors de naturaliste lui parvinrent six mois après à Tudela de Navarre : « Honneur et gratitude, ajoute Dufour, à la foi castillane qui était bien méritoire, car il y avait peine de mort contre les recèleurs d’objets français ! » On rebroussait chemin par une retraite précipitée vers Logrono sur l’Ebre, aux confins de
(1) Dufour ne quitta qu’une seule fois l’armée pendant une quinzaine de jours pour aller revoir son père; et si on ajoute une maladie de plus de deux mois qui faillit l’emporter, on connaîtra la cause justificative des deux lacunes que présente son journal.
la Navarre. C’est là que Dufour retrouva le quartier général le 29 août. Durant cette retraite, notre héros passa souvent les nuits à la belle étoile, au milieu des gerbes entassées dans les champs, logeant des bouts de plantes dans un portefeuille pectoral, piquant des insectes au fond de son chapeau qu’il avait doublé dans ce but d’une rondelle de liège, tandis que son crayon toujours actif inscrivait sur un carnet ses impressions à chaque gîte d’étape. Et cette retraite s’effectua cependant au milieu des plus grands dangers. Les traînards,les soldats isolés,étaient massacrés sans merci.
Après un séjour de plus de deux mois en Navarre, Dufour rejoint le gros de l'armée qui assiégeait Saragosse. Le 11 décembre* Dufour interrompt son journal. Tombé malade à Tudela d’une fièvre ataxo-adynamique grave, il ne fut rétabli qu’au commencement de mars 1809, Dufour resta dix-neuf mois dans cètte ville de Tudela, soignant les blessés ou malades évacués de Saragosse et d°ailleurs. Il y avait acquis aux yeux des habitants le titre de citoyen, à telles enseignes qu’on parlait de l’y marier « avec une jeune, riche et jolie demoiselle aux yeux noirs », quand il fut obligé d’aller reprendre son poste au quartier général de l'armée d’Aragon.
Le 8 juillet, il quitte Saragosse pour se diriger sur Tortose qu’on allait assiéger et que l'on prit d’assaut, un peu par surprise, le 2 janvier 1811. Le 14 janvier, Dufour revient vers Saragosse, d’où il repart le 23 avril, suivant l’armée qui va assiéger Tarragone. Cette ville fut prise .le 28 juin. On y entra sur des milliers de cadavres dont la putréfaction constituait un véritable danger. Dufour fut chargé d’aviser aux moyens de les faire disparaître le plus promptement possible : « La nature du sol. où le rocher était très superficiel, rendait l’inhumation impraticable ; la submersion à la mer était une ressource précaire, les flots pouvant rejeter les cadavres sur la côte; évidemment, la combustion était le seul moyen expéditif et efficace. * Dufour ordonna donc la construction de plusieurs bûchers considérables, soit hors des murs, soit sur les places de la ville. La base dê ces pyramides était composée de madriers, de poutres et de gros bois secs qu’on trouvait facilement dans les maisons ou qui avaient servi aux blindages. Cette couche inférieure était recouverte de sarments, de fascines et de menu bois. Au-dessus de ces matériaux, très combustibles, on déposait une couche de cadavres, avec la précaution de ne pas les juxtaposer trop immédiatement. Une nouvelle couche de fascines était garnie d’une autre couche de cadavres, et ainsi de suite, de manière à former des bûchers pouvant détruire trois ou quatre cents
morts. On avait eu aussi la précaution de disséminer des cartouches dans toute la masse ; la combustion fut très complète, la base de chaque bûcher constituant un brasier très ardent et suffisamment durable ; le nombre des cadavres brûlés dépassa quatre mille. Voilà donc un précédent des plus sérieux aux services que la crémation peut rendre en temps de guerre.
Le 8 août 1811, Dufour obtint un congé pour aller revoir sa famille , il traversa l’Aragon, arriva à Pau le 14, et le 17 il était à Saint-Sever, où il ne passa que dix jours.
Le 23 septembre, lorsque Dufour arriva à Saragosse, le quartier général était parti pour Valence dont on avait décidé de faire le siège; il le rejoignit vers le milieu d’octobre, avant Murviedro.
Valence capitula le 9 janvier 1812. Dufour réussit à sauver la liberté et peut-être même la vie au professeur de botanique, Vincent Lorente, âgé de 60 ans, qui s’éiait mis à la tête des étudiants armés. Oh ! les vertus des plantes '...
Le 14 juillet, Dufour part pour Méquinenza, dans TAragon, afin d’y constater une épidémie (fièvre d’hôpital), qui se trouva guérie à son arrivée. Le 22 juillet, il rentrait à Valence, d’où le mouvement de recul devait commencer l’année d’après. Le 4 juillet 1813, les hôpitaux furent évacués sur Murviedro ; puis on gagne Tortose, Tarragone,' Barcelone, où l’on reste du 27 août 1813 au 9 janvier 1814.
Le 28 février, Dufour, ayant appris la mort de son père, obtint un congé sous la forme d’une mission auprès du corps médical de l'armée du général Soult. Il arrive à Toulouse, après le combat d’Orthez, et est obligé de rebrousser chemin pour rejoindre son quartier général, alors à Perpignan, d’où il le suivit à Narbonne. C’est là que l’abdication de l’Empereur fut annoncée à l’armée.
Dufour arrive jusqu’à Montpellier, où il revoit les botanistes Gouan et de Candolle, puis revient sur Carcassonne et Toulouse, d’où il devait gagner Saint-Sever.
Durant cette période agitée de la vie militaire, durant ce septennat, Dufour, est-il besoin de le dire, reste l’homme du devoir. Le soin des blessés, les services d’hôpital, l’occupent avant tout.
, C’est le philanthrope, le médecin par excellence. Mais l’observateur ne disparaît jamais derrière le médecin. Il voit tout, note tout, môme en dehors de sa besogne ordinaire (qu’il s’agisse d'agriculture, d’hygiène des habitations, de combats de taureaux, etc). Et durant les marches, durantles heures de loisirs que peuvent lui laisser les vicissitudes et les intervalles des batailles, Dufour sait
employer son temps à satisfaire sa passion jamais éteinte de naturaliste . ,
Cette passion lui fait maintes fois oublier toutes les mesures de prudence destinées à sauvegarder sa sécurité personnelle. En somme, le butin de guerre de Dufour durant sa « campagne presque septennale necons^ta ni en caissons de quadruples, ni en lingots d’argent, ni en pierres précieuses, ni en tableaux de prix»- Il récolta « tout simplement des paquets de plantes et des boites d’insectes, dépouilles qui ne coûtèrent à personne ni une plainte ni une larme ». *
Cette partie de son Mémorial, de beaucoup la plus longue, qu’ii a consacrée à la relation de sa campagne médico-militaire, Dufour n’a eu garde de la clore sans donner ce qu’il appelle si gracieusesement une caresse de plume aux notabilités scientifiques et militaires que les déplacements et les hasards de la guerre lui ont fait rencontrer. Et ces notabilités sont nombreuses ! Nous citerons les maréchaux Moncey, Suchet, Valée, Bugeaud, alors simple lieutenant; des généraux en nombre bien plus considérable, depuis son compatriote Lamarque jusqu’à Haxo,Harispe,Casale, Musnier, etc.; le grand chirurgien Larrey; les botanistes Mariano Lagasca, Pablo Lallave, José Rodriguès, l’entomologiste Pedro Noboa, etc.
Dufour se sépara enfin le 21 juin, mais les larmes aux yeux, de ses confrères de la médecine militaire qui voulaient le retenir, il préférait rentrer dans ses pénates et « vivre sans ambition » avec ses chères collections et la clientèle que lui avait léguée son père.