IV. — Années de pratique médicale
Pour Léon Dufour va dès lors commencer une vië toute nouvelle en quelque sorte : Après une période d’agitation, une vie tranquille, vie d’études suivies et cependant bien variées. La pratique de la médecine ne va pas, en effet, l’absorber à ce point qu'il ne puisse trouver le temps de continuer ses recherches d’histoire naturelle. En 1830, lorsqu’il présenta son travail d’observations anatomiques et physiologiques sur les insectes hémiptères, Cuvier s’étonnait que l’auteur eut pu concilier de si difficuffueuses dissections avec l’exercice de la médecine. Léon Dufour lui expliqua ce fait « en lui faisant remarquer que, dans une petite ville de province, on était bien plus maître de son temps qu’à Paris et qu’on pn avait davantage ; on pouvait s’y procurer plus aisément, plus
promptement surtout, les sujets pour de semblables anatomies ».
C’est d’ailleurs le propre des esprits vraiment observateurs, par conséquent nés pour l’étude des sciences naturelles, de savoir organiser leur vie de manière à pouvoir sans fatigue au moins apparente, produire des travaux sur les sujets les plus divers. Est-ce dû à une qualité classificatrice toujours en éveil? Cela est probable. Quoiqu’il en soit, à peine rentré dans ses foyers, Dufour en bon naturaliste s’occupe de mettre ordre aux collections considérables qu’il avait rapportées d’Espagne. Il range les plantes dans son herbier ; mais il en communique les duplicata à ses correspondants : Acharius, en Suède ; Romer et Schultes, en Allemagne; de Candolle, à Genève; Nestler et Mougeot, en Alsace; Bouchet, à Montpellier; P. de Lapeyrouse, à Toulouse; Jussieu, Desfontaines, Bosc, Loiseleur-Deslongchamps, à Paris. La collection d’insectes, qui était très riche, était d’une conservation difficile au début d’une installation médicale; le culte pour la science l’emporta sur l’attrait de la possession : Dufour ne balança pas à « offrir ce trésor au prince des entomologistes, seul capable d’en doter la science », à son vénérable ami .Latreille.
Il put se livrer alors presque exclusivement à l’exercice de sa profession, se familiarisant avec les principaux livres de sa bibliothèque, sans négliger de rédiger le journal quotidien de ses observations médicales à la ville et à la campagne. Ces notes de clinique urbaine et rurale forment plusieurs volumes compacts et continuent des cahiers analogues, tenus par son père depuis 1787.
La réputation de ce prédécesseur vénéré, la jeunesse de Léon Dufour jointe à sa vigueur, à son activité et à sa bonne volonté, l’expérience qu’il avait déjà acquise par huit années de pratique civile et militaire, contribuèrent à établir avec quelque avantage sa position comme médecin en ville et dans les contrées environnantes, et à lui donner cette vogue qui manque rarement aux praticiens placés dans les mêmes conditions.
Dès son retour de l’armée, il fut chargé du service médical de l’hospice de Saint-Sever; au mois de juillet, la Société de médecine de Toulouse lui octroya le diplôme de membre correspondant, et en septembre de la même année 1814, sur la présentation du préfet du département, il fut nommé par le ministre de l’intérieur membre du jury médical, en remplacement de son père. Il a conservé jusqu’en 1856 ce titre qu’il fit transmettre à son fils aîné.
Dufour ne négligea d’ailleurs rien de ce qui peut éclairer le génie pathologique d’une région. Son livre renferme des pages on ne peut plus intéressantes sur la topographie médicale des pays
où il exerça, et s’entourant de documents historiques, il a cherché (p. 241-251) à déterminer les caractères différentiels de l’habitant de la Chalosse et de l’habitant des Landes proprement dites. Bien m : eux, il indique les moyens d’assainir les landes : « Les bestiaux de la Chalosse participent aux avantages des conditions locales ; ils sont à ceux du paysan de la lande ce qu’est le paysan oinèicole au pinicole : les bœufs de labour y sont élevés, traités avec un soin, une prédilection qui vont jusqu’à une sorte de culte. Le paysan chalossais, surtout des environs de Saint-Sever, se croirait déshonoré s’il produisait en public une paire de bœufs dont la croupe ne serait point arrondie, les épaules puissamment musclées, la peau fine, unie, lustrée et d’une propreté recherchée dans toutes les régions du corps. Si l'on voulait essayer de modifier avantageusement la constitution physique du Lanusquet e,t la rapprocher par degrés du type chalossais, il conviendrait d'assainir l’air, l’eau et les aliments dans le pays de la lande, c’est-à-dire changer notablement la végétation annuelle du sol en rompant l’immense continuité des pignadars par de larges et profondes clairières dirigées en divers sens, remplacer par le chêne et , le platane les pins qui avoisinent les habitations, creuser davantage le lit des ruisseaux, dessécher les fonds marécageux. Il faudrait que la culture du maïs fît reculer celle du panis et du millet, et que la plantation de la vigne pût conquérir de proche en proche ces terrains sableux, presque exclusivement envahis par la bruyère et l’ajonc. »
Dufour ne néglige pas davantage la statistique non plus que la météorologie de son pays. En 1830, la Société centrale d’agriculture de Paris insérait une notice de Dufour sur le froid de l’hiver de 1829-1830, comparé à celui des hivers de 1819-1820 et de 1788- 1789, faisant ressortir particulièrement dans ce travail les effets du froid sur lès corps organisés comme sur les objets de l’économie domestique. En outre, son mémorial renferme nombre de détails intéressant l’histoire météorologique du pays qu’il habitait.
Suivant Dufour, « le médecin, familiarisé avec l'observation des phénomènes de l’organisme humain, habitué à démêlèr au milieu des fonctions vitales un ordre dans le développement et la succession des symptômes, est aussi tout spécialement disposé à l’étude de ces grandes perturbations de notre planète. Il peut, sans sortir du cercle habituel de ses investigations, considérer ces troubles atmosphériques comme un état anormal, et, tranchons.le mot, comme une maladie du globe. »
Dufour resta toujours l’esprit en éveil pour côncourir à étendre
les bienfaits de la médecine. Que le choléra menace d’envahir les • Landes, Dufour s’empresse d'aller étudier le fléau. « En 1832, dans le mois d’août, le choléra-morbus ayant éclaté à Bordeaux, je priai, nous dit-il, mes confrères de l’hôpital Saint-Louis de me prévenir aussitôt que le nombre des cas serait assez considérable pour devenir l’objet d’une étude. Le 30 août, je reçus l’avis de l’occasion favorable, et le lendemain je partis pour faire la connaissance personnelle du terrible fléau. Je ne voulais pas être pris au dépourvu s’il venait se manifester dans nos contrées. Je séjournai une semaine à Bordeaux, suivant chaque matin la visite des médecins chargés du service des cholériques ; je pus ainsi étudier les diverses phases de nombreux cas et assister à l’examen nécroscopique qui révèle si peu de lésions organiques «.L’épidémie n’envahit d’ailleurs ni les Landes, ni le Gers, pas plus en 1849 qu’en 1832.
Boheraave affirme que jamais il ne vit de malades au commencement de sa pratique sans écrire toutes les circonstances et les signes de la maladie dans l’ordre où ils se présentaient, et qu’il est incroyable combien il avait profité de cette conduite. « Si vous en faites autant, disait-il à ses élèves, vous n’aurez pas plutôt connu quatre ou cinq maladies de la même classe, que vous les reconnaîtrez aisément le reste de votre vie ».
Dufour s’appropria avec succès cette ligne de conduite et n’eut qu’à s’en louer.
Dans sa pratique médicale, il s’inspira constamment des grands et immortels principes de l’Ecole Hippocratique : Reproduisons ici quelques-uns des adages qu’il inscrivait volontiers à la première page des journaux de sa clientèle urbaine et rurale: à Hippocrate il emprunte ce précepte : « Bonum aliquando medicamentum est nullum adhibere medieamentum. » Bacon lui fournit, dans le même ordre d’idées, l’assertion suivante : « Medicamentorum varietas ignorantiœ filia est. » Clerc vient à la rescousse par une quadruple citation recueillie dans son Histoire naturelle de l’homme malade :
lo L’alliage n’est jamais aussi parfait que le métal auquel on l’associe ; il en e.-t de même de l’amalgame des remèdes ;
2<> Trop de richesse corrompt les mœurs, trop de remèdes détruit le tempérament ;
3o Les médicaments simples que la nature nous donne excèdent beaucoup nos besoins et ont plus de vertu que lorsque l’art, les altère ;
4‘ Pour l’homme de tyen, la médecine est la plus cruelle des
professions ; le médecin qui en remplit tous les devoirs esc le plus à plaindre des hommes.
On voit par ces divers apophthegmes, qu’il semble ériger en devises, que Léon Dufour ne devait pas abuser dans sa pratique des préparations pharmaceutiques. Voici encore un aphorisme qui n’est pas tendre pour les thérapeutes à outrance, et qui est signé Hildebrandt {Typhus) : « Hessimi medendi methodo non omnes trucidantur. «Bien plus, Dufour n’a pas craint d’emprunterà Selle cette boutade un peu cruelle pour les médecins de son temps, quelques sceptiques ajouteraient peut-être aussi pour la médecine de nos jours: «Qu’on diminue le nombre des médecins, et il y en aura de moins mauvais ; qu’on s’abstienne de l’usage trop fréquent des remèdes, et l’on aura moins besoin des médecins ; dans les deux cas le nombre des malades diminuera de même. »
Léon Dufour fut donc pendant cinquante ans un praticien dans toute la force du terme et des plus appelés. Eh bien ! à sa vie professionnelle si absorbante, il sut donner un complément scientifique. Ce fut d’ailleurs pour lui, sinon un repos, au moins une sorte de distraction, que de faire passer sous son scalpel et de décrire les insectes. Aussi, lorsqu’en 1864, il vint présenter comme dernier hommage à l’Académie des sciences Y Anatomie des Lépidoptères, pût-il dire que ce travail complétait ses études antérieures sur les neuf ordres d’insectes « qui constituent l’ensemble de la science entomologique ».
Dufour trouva cependant le temps de se marier. Ce fut en 1822, à l’âge de 42 ans. De ce mariage naquirent quatre enfants. En premier lieu, une fille qui se fit religieuse; puis son fils Albert; ensuite son fils Gustave et enfin, en 1830, une fille cadette.
La maison de Dufour à Saint-Sever devint facilement et resta toujours comme une étape pour les naturalistes qui se dirigeaient vers les Pyrénées. Que de noms et combien d’illustres ne pourrait on pas relever parmi ces visiteurs qui partageaient presque tous la passion de leur hôte pour les sciences naturelles ! Depuis les noms de Candolle et de Dufresnoy jusqu’à ceux de Milne- Edwards, de Saussure, de Br-ongniart, sans oublier Decaisne, Audouin, Constant Prévost, et parmi les non naturalistes Walkenaer, Ampère, Naudet, etc. Nous pourrions même citer parmi nos contemporains le nom du sénateur philanthrope, le docteur Théophile Roussel, alors qu’il étudiait la pellagre dans les Landes, et jusqu’à celui de M. de Freycinet, alors ingénieur, aujourd’hui ministre de la guerre.
Les hommes ne venaient pas seuls visiter Léon Dufour dans sa
retraite ; les honneurs lui arrivaient aussi. Une multitude de Sociétés médicales ou de Sociétés d’histoire naturelle de France et de l’étranger lui adressaient des diplômes de membre correspondant, titulaire ou honoraire. L’Académie des sciences, dès le 26 avril 1830, le nomma membre correspondant. Le 12 juillet 1831, il recevait le titre de chevalier de la Légion d’honneur; 28ans plus tard, il était promu officier. L’Académie de médecine lui conféra le titre d’Associé en 1857. Enfin la Société entomologique de France le nomma, le 20 janvier 1861, président honoraire a la mort et en l'emplacement de Duméril. C’étaient là pour Dufour des dédommagements bien mérités à une vie toute de travail. Mais ces dédommagements sufisaient ils à Dufour? Nous ne le pensons pas. En tout cas, il recherchait volontiers dans des voyages une trêve à ses multiples occupations. Ces voyages eurent d’ailleurs toujours le même objectif que sa vie toute entière : La science; pour mobile, le .même désir de la recherche de la vérité, et pour aliment la même passion, ce feu sacré de l’étude qui, chez Léon Dufour, ne devait s’éteindre qu’avec la vie.