V. — Excursions et voyages de Dufour
La vie d’un praticien occupé et couru a besoin de quelques moments de détente. Les voyages ne sont-ils pas le correctif le plus efficace à ce continuel asservissement de l’esprit et du corps, asservissement auquel est soumis tout médecin consciencieux et pénétré de l’importance de sa mission humanitaire ? Il n’est pas d’heure qui lui appartienne complètement, et pour se soustraire à cette sorte d’obsession qu’engendre la notion de ses devoirs professionnels le médecin n’a qu’un moyen, la fuite au loin de saunaison.
Heureux sont-ils, relativement du moins, ceux qui savent organiser leur vie de manière à pouvoir de temps en temps s’écarter de leurs malades durant quelques semaines! Léon Dufour fut de ce nombre.
Nous avons déjà mentionné les voyages qu’il fit aux Pyrénées, pendant son adolescence, avant la fin du siècle, avant le départ pour Paris. Dufour exécuta huit autres excursions pyrénéennes depuis sa rentrée d’Espagne jusqu’à sa mort.
En 1819, il visita les Eaux-Bonnes, le pic de Gère, et, le premier des naturalistes, fit l’excursion du pic d’Ossau, regaidé jusqu alors comme inaccessible. Trois jours après, il exécutait, s emper
inde/essus, l’escalade du pic Amoulat, escorté d’un seul guide. Et jamais excursion « ne s’accompagna de plus graves dangers et d’une situation plus affreuse ».
En 1820, c’est vers les Montagnes-Maudites que Léon Dufour se dirige, en vertu d’une mission du ministère de l’intérieur, qui lui avait été confiée sur la demande du botaniste Mirbel (1). Il explora d’abord les environs de Bagnères de Luchon, fit la longue course du lac d'Oo, puis celle de, la vallée du Lys, en doublant la montage de Superbagnères, du sommet de laquelle la vue embrasse le glacier de Nethou, le plus vaste des Pyrénées, le manteau du Port-d’Oo, le majestueux pic Cuayrat. colossale pyramide isolée, et la Bacanère, sommet culminant de l’immense groupe des monts de la contrée. Dufour brûlait du désir d’escalader le pic du Nethou, la cime la plus haute de la chaîne (3,400 mètres, d’après les évaluations les plus récentes), qui jusqu’alors avait fait reculer et Ramond ex les plus intrépides naturalistes.
Une coïncidence fortuite et des plus heureuses lui fît rencontrer à Luchon « le célèbre Reboül (de l’Institut) ancien ami de Ramond, géologue aussi aimable qu’instruit ». Ils formèrent ensemble le projet de reconnaître l’éminence si rebelle aux tentatives des explorateurs. Ils employèrent trois jours à parcourir les versants méridionaux ou espagnols. Mais, malgré d’incroyables efforts, ils ne purent atteindre le glacier, qui s’étend jusqu’au sommet du pic.
En 1824, c’est Cauterets que Dufour alla visiter. Il escalade lé Monné, espérant y faire une bonne moisson botanique. Accompagné par un guide renommé, il marchait pendant treize heures pour monter par les pelouses de l’Est jusqu’à la roche du sommet et redescendrez Cauterets par la pente opposée, très rocailleuse. Il ne rapporta de cette excursion que de la fatigue et pas une plante digne de mention, et Dufour ajoute avec dépit : a C'est une ascension de simple touriste. »
Neuf ans plus-tard, il se dirige vers le pic d’Anie, dont le sommet pointu se voit de Saint-Sever. Cette ascension était depuis longtemps projetée. Dufour partit de Lescun en compagnie de MM de Yerneuil, géologue (de l’Institut); François Planté (d’Orthez), et le docteur Lubet (de Hagetmau).
Cette pérégrination dura six jours et fut très productive pour l’histoire naturelle.
En 1841, Dufour fit un court voyage aux Eaux-Bonnes, dans le
(1) On lui remit 500 francs pour les frais de cette excursion.
but de revoir son excellent et savant ami Audouin et sa femme. Il était loin de penser qu’avant la fin de cette même année, Audouin succomberait aux atteintes d’un ramollissement du cerveau. Dans une longue excursion qu’ils accomplirent ensemble, il ne fut cependant pas difficile à Dufour de constater que les facultés intellectuelles de son ami s’altéraient.
Er- 1843, notre infatigable ascensionniste exécute les excursions successives de Gavarnie, d’Héas et du pic du Midi de Bigorre. Et, en 1844, il renouvelait son ascension à ce dernier sommet, que Racnond avait escaladé plus de trente fois. Il était accompagné alors par MM. de Lugo (Philippe), botaniste ardent de Bagnères- Adour ; Deville (de Tarbes), et Laboulbène (d’Agen): Celui-ci, le futur professeur à l’Ecole de Médecine de Paris, n’était alors qu’un jeune bachelier qui devait se rendre l’année suivante, avec les fils de Dufour, à Paris, pour y étudier la médecine
Durant dix-sept ans, Dufour semble oublier ses chères Pyrénées. Mais un petit revenez-y le saisit dans sa vieillesse. En 1861, âgé de quatre-vingt-un ans, Léon Dufour allait à Perpignan chez son ami, le général Alfred Durrieu, de chez qui il partit pour faire l’ascension du Canigou.
Enfin, le 8 août 1863, le vieux, mais toujours ardent naturaliste entreprit sa dernière ascension au pic du Midi, ascension dont ses fils ont voulu consacrer la mémoire en faisant sceller, quatre ans plus tard, jour pour jour, le 8 août 1867, « sur un rocher schisteux, à 500 mètres de l’hôtellerie du Tourmalet, une plaque en marbre blanc de Saint-Béa', préparée dans l’atelier de la marbrerie Géruzez,à Bagnères-de-Bigorre »,et portant l’inscription suivante :