LA MÉMOIRE
« méditation. Quoiqu’elle soit incorporelle et indivisible, «elle s'applique à des objets nombreux el variés, apprécie « leurs différences et les distingue. Mais elle ne les rap- « proche n1 ne les compare |, ne porte sur eux aucun « jugement vrai ou faux, ne raisonne pas. C'est là « l’œuvre de l'intelligence, dont je parlerai bientôt *. »
A l'exclusion du raisonnement et du jugement, les opérations intellectuelles sont du ressort de l'âme sensitive, et, par suite, 1l n'y a qu’une différence de degré et non de nature, lorsqu'on les étudie aux divers échelons de la série animale et dans l’homme.
Chez les animaux de même que chez l’homme, la mémoire est la faculté qui conserve les impressions transmises par les sens. La théorie qu’en donne Fernel est telle qu’on peut l’attendre d’un philosophe qui professe, plus ou moins expressément, la doctrine des idées-images. Voici, selon lui, comment les choses se passent : les images émanées des objets sont recueillies par les sens externes, et apportées par les esprits dans le cerveau, dans le sensorium commune. Là, elles sont centralisées et ramenées à l'unité par le sens commun, qui les retient et les conserve plus ou moins longtemps, selon l'énergie plus ou moins grande de l'impression. Elles sont pour ainsi dire emmagasinées dans le sensorium commune, et y persistent en l’absence de leurs objets. Le passage est essentiel : « Ab externis rebus lacessiti sensus simulacra « spectraque ab eis emissa recipiunt, quæ deinde interio- « rem sentiendi vim impellunt : hæc tum formas atque
1. C’est bien par le sens commun que se fait la comparaison des sensations. Mais c’est une comparaison automatique, irréfléchie, qui ne porte que sur l'élément affectif de la sensation. La comparaison réfléchie, portant sur des idées, appartient à l'intelligence.
MP RUySO INT GC REIED. 4021
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« imagines rerum quas sensus præbuerunt retinet et « consignat in se. Digressis sublatisve rebus istæ diutius « inhærent, et quasi exculptæ conservantur !. »
Ces images des choses, imprimées dans le cerveau, sont la matière de l'imagination, comme les corps extérieurs sont les objets des sens. Le mécanisme de l'imagination est d’ailleurs le même que celui de la sensation. Dans celle-ci, en effet, 1l y a trois choses à distinguer : l’objet extérieur, l'organe du sens, l'impression produite sur le centre cérébral ; de même, dans la combinaison des souvenirs, il y a les images, la faculté imaginative, et le résultat produit. Ce résultat, c'est une image nouvelle, provenant de la fusion d'images antérieures, fournies par la mémoire. A la différence de la mémoire, dans laquelle Fernel ne voit qu'une simple réceptivité, l'imagination est une faculté active *. Elle opère, au sein du mélange confus des images, des rapprochements inattendus, d’où résultent souvent des images fictives, que les sens n’ont Jamais perçues en réalité, comme des bœufs ailés ou des hommes volants. En nous faisant ainsi envisager des choses qui ne tombent pas sous les sens, elle présente un des caractères de la raison, et c’est pourquoi Aristote l'appelle, dans un sens large, intelligence.
+. 1Pirusiol.,145ch. var, D. 106.
2. D'après Galien (De loc. affect., 1. 5, ch. x), il n’y a pas de différence essentielle entre la mémoire et l'imagination. En effet, il n’y en a pas, si, avec Fernel, on admet que la mémoire a pour matière les images seules, à l'exclusion des idées. L'identité des objets implique celle des facultés. Riolan ne s’y est pas trompé, et il a bien indiqué la différence des objets : « phantasia senstbilia tantum, non constanter, nec diu, con- « tinet : in memoria vero velut in thesauro reponuntur et conservan- « tur ad usum intelligibilia » (Riol., Comment., p. 61). Il appelle encore la mémoire « thesaurus notionum » {p. 62). Voilà le véritable argument sur lequel il a raison d’insister, bien plutôt que sur des localisations fantaisistes, pour établir la distinction des deux facultés.