FERNEL RESTAURATEUR DU DOGMATISME
dance à l'égard des anciens (et il en parle souvent), 1l faut bien le comprendre. Il veut surtout ne pas s’astreindre à un seul guide, ne pas Jurer sur la parole d’un seul maître, garder le droit de préférer quelquefois Platon à Aristote, et même Avicenne ou Averrhoës à Galien. Son audace ne va guère plus lom, en tous cas pas jusqu'à substituer ses opinions personnelles aux affirmations antiques, n1 à les contredire en son propre nom. Coneilier, autant que faire se peut, sinon choisir et donner ses motifs, telle est sa méthode. Son mérite n'en est pas moins réel. Ces matériaux de provenance diverse qui, entre les mains d’un compilateur vulgaire, n'auraient produit qu'une mosaïque incohérente, ont été parfaitement coordonnés par lui. Son œuvre forme un beau monument de logique, où les savants peuvent relever de nombreuses erreurs de faits, mais où le philosophe admire la puissance d’un espritqui a su ramener à une parfaite unité des idées empruntées aux sources les plus différentes et quelquefois les plus opposées. Fernel n'a pas de système à lui, el pourtant son œuvre est systématique. Il a pris son bien partout où 1l l’a trouvé, mais tous ces emprunts, habilement fondus ensemble, lui ont servi à restaurer un des grands systèmes de la médecine antique, le dogmatisme.
Ce n’est pas que l'autorité des anciens en matière scientifique eût subi avant lui un affaiblissement. Bien au contraire, tout le moyen âge n'avait vécu, en fait de science, qu'aux dépens de l'antiquité. Mais on la connaissait uniquement par des traductions inexactes qui la défiguraient. L'influence prépondérante de l’arabisme avait substitué à l'esprit tout rationnaliste de la médecine grecque une foule de subtilités dialectiques, et surtout des tendances astrologiques et cabalistiques. En dépit de quelques efforts individuels pour remonter à la source antique ou pour
RENAISSANCE DU GALÉNISME 71
ohserver directement la nature, le xx et le xrv° siècle sont dominés par l'influence de l’école de Salerne et de la médecine gréco-arabe !. Au xv® siècle, les événements politiques dont l'Orient est le théâtre et la découverte de l'imprimerie favorisent l’érudition, en lui permettant de connaître une foule d'ouvrages grecs, jusque là insoupçonnés ou incompris. C’est la belle époque des éditions, des traductions et des commentaires. « Une des préoccupa- « tions du xvr° siècle a été justement d’écarter le poids « des formidables gloses qui écrasaient la lettre, tuaient « l’esprit et masquaient les perspectives nouvellement « ouvertes ?. » C’est à ce moment que parut Fernel. Il trouvait la médecine incomplètement constituée comme science, dominée par la double influence de la scolastique et de l’arabisme qui rendaient tout progrès impossible, et livrée d'autre part aux tentatives inconsidérées des empiriques ou des charlatans. Du moment qu'il entreprenait d'apporter de l'ordre dans ce chaos, 1l était naturel qu'il cherchât des guides dans cette antiquité récemment retrouvée. dont tout son siècle était enchanté. Les œuvres d'Aristote et de Galien, avec leur caractère encyclopédique et dogmatique, devaient donner satisfaction à un esprit avide avant tout de science et de certitude. Aussi, les livres de Galien furent-1ls la source où 1l puisa de préférence, et devinrent-1ils, grâce à lui, le fondement de l’enseignement médical.
Cette renaissance du dogmatisme galénique était certainement un événement heureux pour la science, au moment où Fernel le restituait dans sa pureté primitive.
1. Voir, pour les détails, Daremberg, Histoire des sciences médicales, p- 304 sqq., et Sprengel, t. IT, au début.