‹ Un médecin philosophe au XVIe siècleChapitre 68 sur 345 · L AUTORITÉ D ARISTOTE · texte numérisé non relu

L AUTORITÉ D ARISTOTE

L'influence de Galien n’en a pas moins été néfaste, tant sur Fernel lui-même, qu'elle a rendu timide à l'excès, que sur ses successeurs, détournés par le respect superstitieux qu'ils lui portaient de toute iniuative personnelle. On se fait difficilement une idée aujourd’hui de cet empire absolu que le galénisme a exercé pendant plusieurs siècles. Si l’autorité d’Aristote s’est appesantie sur Lout le moyen âge et sur une partie des temps modernes avec une prépondérance excessive, elle a eu pourtant ses vicissitudes. Même aux plus beaux jours de la scolastique, Aristote à eu ses détracteurs ; 1l n’a pas régné sans partage ; les platoniciens lui ont de tout temps fait une rude guerre ; enfin, son aulorité a été longtemps plus nominale que réelle, et le véritable Aristote n’est venu qu'assez tard détrôner les doctrines de fantaisie dont le chargeaient les commentateurs. En tous cas, s’il est toujours regrettable de voir l'autorité se substituer à l'esprit d'initiative, d'examen et de libre recherche, les inconvénients sont peutêtre moins grands en ce qui concerne la spéculation pure. Les principes sur lesquels peuvent s’édifier les grands systèmes de philosophie sont en petit nombre, et, exception faite pour quelques hommes de génie, 1l est difficile de n'être pas plus ou moins, en métaphysique, le disciple de quelqu'un. D'ailleurs, l'impossibilité de trouver dans cet ordre d'idées un criterium absolument certain explique assez que la majorité des esprits se rallie à l'autorité d’un grand nom, et cherche dans l'adoption de ce haut patronage une sécurité et un appui. Par là se justifie en partie la docilité excessive avec laquelle certaines époques ont accepté l’un ou l’autre des grands systèmes de l'antiquité. Le platonisme, le stoïcisme, l'épicurisme ont eu tour à tour leur période d'empire ; et si la fortune du péripatélisme au moyen âge parait avoir été plus éclatante, c'est

INFLUENCE EXCESSIVE DE GALIEN 1 peut-être, entre autres causes, qu'on a réuni sous le nom d'Aristote quantité de théories qui ne lui appartiennent nullement. Tout le monde, à cette époque, se réclame d'Aristote, mais combien de gens le connaissent ? Si l'on déterminait exactement la part d'influence qu'ont eue les vérilables doctrines d'Aristote, réduites à elles-mêmes, et dépouillées des additions et des transformations introduites par les commentateurs, on verrait sans doute qu’elle a été fort exagérée.

Celle de Galien sur la pensée et la science a été beaucoup plus considérable, et cela est d'autant plus digne de remarque quil ne s’est pas toujours complu dans des spéculations abstraites. I s’agit souvent chez lui de faits précis, aisément observables, faciles à vérifier. Tel a été l'empire exercé par lui que l’idée même de cette vérifica- Uon n’est venue à aucun de ses successeurs. On reste confondu d'étonnement quand on voit Lous ces anatomistes, tous ces savants, qui pourtant étaient des hommes de valeur, n'étudier la nature vivante et le corps humain qu'avec l'idée préconçue d'y trouver la confirmation des théories de Galien. Les dissections de cadavres, les études de thérapeutique, les cas de la pratique courante, tout cela n’a servi de rien. Cette conviction arrêtée qu'ils ont de l'infallhibilité du maître rétrécit leur horizon et ferme leurs yeux à un tel point qu'ils passent sans s’en douter à côté des découvertes les plus importantes. Les feraientils par hasard, ils n'y croiraient pas eux-mêmes. On ne trouverall probablement pas dans l’histoire un autre exemple d'une pareille superstition. Les médecins de la Renaissance, et même ceux du xvu® siècle, sont presque tous vis-à-vis de Galien dans la situation d'esprit des sujets à l'égard de l'opérateur qui les hypnotise. À sa volonté. ils voient ce qui n’est pas, et ne voient pas ce qui est.

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