CHENEVIÈRE, MARCEL
CHENEVIÈRE, à Marcel qui va s'éloigner. Tu sors?
MARCEL
Oui.
CHENEVIÈRE
J'ai à te parler.
MARCEL
Une autre fois... je n'ai pas le temps.
CHENEVIÈRE
Tu vas à Auteuil.
MARCEL
Je vais où il me plaît d'aller.
CHENEVIÈRE
Je disais bien : tu vas à Auteuil.
MARCEL
Et puis de quoi te môles-tu ?
* Marcel, Clicnevière.
CHENEVIÈRE
Marcel, tu m'en veux... tu m'en veux, parce que mon amitié veille.
MARCEL
Ton amitié, ton amitié... l'amitié est discrète, prudente, et dix t'ois par jour, je vois le moment où tu vas jeter au vent le secret que je t'ai confié jadis.
CHENEVIÈRE
Et que tu voudrais pouvoir me reprendre aujourd'hui... Mes conseils te pèsent, à présent, et tu refuses de les entendre... Alors, oui, je les jette au vent, comme tu dis... ramasse-les, ne les ramasse pas, c'est ton affaire... mais j'aurai toujours fait mon devoir. (Marcel veut encore sortir.) Marcel, un mot encore, le dernier. Hier, je passais, avec ma femme, sur je ne sais quelle place; tu la traversais en voiture avec Louise Vernon. MARCEL, vivement.
Juliette m'a vu?
CHENEVIÈRE
Non... elle n'a vu que Louise.
MARCEL
Tu en es sûr? .. C'est que c'est la première chose qu'elle irait reporter à Camille... Tu es bien certain qu'elle ne m'a pas vu?
CHENEVIÈRE
Très-certain, te dis-je.
MARCEL
Ahl je respire!
CHENEVIÈRE
Pauvre amil... pour combien de temps?... Car enfin, lu devines bien que cette vie en partie double ne peut pas toujours durer.., au [)remicr moment tout peut se découvrir.
MARCEL
Tais-toi, tu me fais trembler I
CIIENEVIÈRE.
Parbleu! quand on se fourre dans de pareils pétrins... on doit bien s'attendre à...
MARCEL
Oui, oui, c'est vrai... mais que veux-tu... c'est la destinée!
CHENEVIÈRE, haussant les épaules.
Il était dans ta destinée, n'est-ce pas, de te promener, en plein jour, avec la maîtresse... au risque de...
MARCEL
Eh 1 mon ami, il est de ces devoirs auxquels on ne peut se soustraire *... Louise vient d'être gravement malade; l'air de la campagne lui a été ordonné, et je lui ai loué un pied- à-terre à Auteuil... Se trouvant encore trop faible, et craignant un accident, elle m'a demandé de la conduire... le moyen de refuser? CHENEVIÈRE, gravement.
Marcel, réponds-moi... Louise, m'as-tu dit, sait que tu es marié!... est-ce bien vrai cela?
MARCEL, embarrassé.
Mais... -^
CHENEVIÈRE
Est-ce bien vrai, Marcel?
MARCEL, après un effort.
Non'...
CHENEVIÈRE
Je m'en doutais!
MARCEL
Je t'ai dit que la vie de cette pauvre iemme avait été en danger... et tu comprends? celte confidence aurait pu la tuer... Je ne l'aime plus, c'est vrai, mais je lui dois des égards, do la pitié... car elle était heureuse avant de me connaître;... j'étais son premier
* Chciicvicrc, Marcel.
amour, et, pendant les six années que nous avons passées ensemble, je n'ai pas eu le moindre reproche à lui adresser, je te le jure.
CHENEVIÈRE
Elle en a été, parbleu, bien récompensée.
MARCEL
Que veux-tu?... l'amour ne se commande 'pas... et je n'avais plus d'amour...
CHENEVIÈRE
Eh bien! alors, sacrebleu! il fallait avoir le co^irage de le dire... Louise n'est pas une femme ordinaire... elle aurait compris que vouloir retenir un cœur par la violence, est chose... impossible.
MARCEL
Oui, en effet... et bien souvent je me suis parlé ainsi; chaque jour, dans les premiers temps de mon mariage, je me disais : Je veux rompre, je romprai... je n'irai plus chez elle... c'est fini; mais... à l'heure où j'allais ordinairement chez Louise, j'étais comme une âme en peine... je sortais pour me distraire, pour changer mes idées... et sans le vouloir, sans m'en douter, je prenais le chemin de sa maison; machinalement, ma main soulevait le marteau de sa porte, et...
CHENEVIÈRE
Je comprends!... L'habitude... la seconde nature, comme on dit... mais la fausse, la bâtarde; l'habitude, plus dangereuse que la passion, et, dans ses résultats, plus effrayante que le vice luimême... On se guérit de la passion la plus violente, parce que sa violence même finit par nous ouvrir les yeux, et que nous nous révoltons contre elle, et que nous luttons avec elle... On se sauve encore du vice le plus laid, parce que sa laideur même à la fin nous repousse... tandis que l'habitude, si modeste, si bénigne en apparence, on ne s'en méfie pas, et elle s'empare de vous sans qu'on s'en aperçoive... Elle sait vous enlacer sans que ses liens vous blessent, et l'on s y livre alors sans soupçonner le piège; elle vous berce, elle vous endort, et, (piund vous vous réveillez, va te