SCÈNE IV
DERVILLY, M.\DAME DERVILLY.
Ainsi, monsieur... vous approuvez ce mariage ?
DERVILLY.
Moi ! nullement, madame.
MADAME DERVILLY.
Comment?
DERVILLY.
Je le repousse.
MADAME DERVILLY, ViVCment.
Monsieur!...
DERVILLY.
Je le repousse formellement, quoique tout à l'heure encore, et pour des raisons que vous saurez plus tard, j'aie dû feindre d'y accéder... Mais je compte sur vous pour mettre obstacle...
MADAME DERVILLY.
Monsieur, je ne puis comprendre...
DERVILLY.
C'est inutile, vous comprendrez plus tard... J'ai mes raisons pour agir ainsi, vous dis-je... Or, quoique j'aie pu promettre. . . dans la crainte d'exciter des soupçons que je veux" éviter... ce mariage n'aura pas lieu... 11 faut donc que le refus vienne de vous... Cherchez un motif... un prétexte...
MADAME DERVILLY.
Jamais, monsieur!
DKRVILLY.
H le faut... je le veux.
MADAME DERVILLY.
Vous me permettrez au moins de vous deman der quelles sont vos raisons si puissantes pour vous opposer à un mariage où tout se trouve réuni, affections, convenances...
DERVILLY.
Mes raisons?... Madame... j'en ai mille... Et d'abord, qu'est-ce que votre prétendu?... un écolier, sans énergie, sans caractère!... Est-ce là le protecteur qui convient à ma pupille?
MADAME DERVILLY.
Vous jugez mal monsieur Frémont... Cette faiblesse dont vous l'accusez, je l'appelle, moi, bonté, douceur, déférence... Ces qualités n'excluent pas la force d'âme... elles l'ont rendu cher à ma nièce... Cécile l'aime!...
DERVILLY.
Eh! madame, si l'on donnait pour mari aux jeunes filles tous ceux qu'il leur prend fantaisie d'aimer, où en serait-on?
MADAME DERVILLY.
Pourtant... •
Finissons... Avec ce genre d'argument, nous pourrions discuter longtemps sans en être plus avancés. S'il vous faut des raisons positives, palpables, en voici. Vous m'avez écrit que la condition du mariage de Cécile, condition exigée par le père de son prétendu... c'est de l'argent, c'est une dot de cent mille francs... Eh bien! la dot, les cent mille francs, rien de tout cela n'existe... pour le moment...
MADAME DERVILLY.
Qu'entends-je?...la fortune de Cécile compromise ?.. .
DERVILLY.
Pour le moment.
MADAME DERVILLY.
Et qui donc a osé?...
DERVILLY.
Moi , madame .. moi seul.
MADAME DERVILLY.
Vous!... ahl...
DERVILLY.
Oui... J'espérais que le sort ne serait pas toujours contre moi... je l'espère encore... J'ai voulu, dans l'intérêt de Cécile comme dans le nôtre, et lorsqu'il fallait lutter contre les crises financières, essayer de faire valoir ses capitaux. Tuteur de Cécile, j'avais le droit de doubler, de tripler sa dot...
Et vous l'avez dissipée, perdue!... Ah! monsieur, c'est affreux!... Disposer du bien d'une pupille! Mais, monsieur... cette fois, ce n'est plus une faute... c'est un crime.
DERVILLY.
Un crime de n'avoir pas réussi, c'est juste... mais, je le répète, dans tout ce que j'ai fait men intentions ont été bonnes.
MADAME DERVILLY.
Monsieur, qui vous croira?
DERVILLY.
Vous d'abord, Clémentine, et tout le monde après vous, si vous donnez l'exemple. Vous comprenez maintenant pourquoi il m'importe que le mariage soit ajourné, pourquoi je tiens à ce que l'ajournement vienne de votre part. Monsieur Jules attendra, s'il lui plaît... s'il aime Cécile; s'il n'attend pas, j'en serai enchanté Je ne tiens pas à lui ; vingt partis brillants s'offriront pour ma nièce... dès que j'aurai pu réaliser mes projets... L'essentiel est que mon honneur soit sauf, car j'ai besoin de mon honneur pour l'entreprise que je médite, et ici je réclame toute votre attention.
MADAME DERVILLY, ttVeC Cffroi.
Mon Dieul... monsieur...
Oh! rassurez-vous... ce que je veux faire est dans l'intérêt de notre bonheur à tous.
MADAME DERVILLY.
Notre bonheur!...
DERVILLY.
Cela vous étonne?... vous avez tort... Oh^^ Vai beaucoup réfléchi depuis notre séparation... ma tête s'est calmée... mes idées ont mûri... et si mes affaires n'ont pas prospéré... je n'en ai pas moins gagné au moral... Vous en jugerez...
MADAME DERVILLY.
Enfin, monsieur?
DERVILLY.
Enfin, madame... j'avais quitté la France avec l'espoir de faire une fortune brillante {d'un air aimable.) que je me serais empressé de venir mettre à vos pieds... Le sort qui me poursuit m'a privé de cette consolation... La Belgique n'a pas répondu à mon attente... c'est maintenant un pays épuisé ; je l'ai quitté pour n'y plus revenir. L'Angleterre, l'Allemagne ne valent pas mieux... Mais aujourd'hui l'Amérique présente encore des chances superbes... il s'y prépare une vaste entreprise dans laquelle on m'offre une belle et honorable position... Avec quelques fonds que j'espère trouver... je suis sûr d'y prendre une revanche éclatante et de m'enrichir rapidement. Votre nièce n'a que dix-sept ans... elle peut bien attendre ce moment.
MADAME DERVILLY.
Pauvre Cécile !... Et ce départ... monsieur, est fixé?...
Le paquebot qui doit nous transporter à New- Yorck met à la voile dans cinq jours.