‹ Un ménage parisien, drame en deux actesChapitre 23 sur 38 · ACTE U, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE U, SCÈNE IV

sQ)è

MADAMB DERV1LI.Y.

Vous avez dil...

DERVILLY.

Que nous partons dans deux jours pour le Havre, et de là pour les États-Unis, où je vous emmène...

MADAME DERVILLY.

Vous m'emmenez, moi... monsieur... moi!

DERVILLY.

Assurément... Vous ne m'avez donc pas compris? Nous partons, vous dis-je, avec Cécile...

MADAME DERVILLY.

Mais vous n'y pensez pas I

DERVILLY.

Au contraire, chère amie, j'y ai mûrement songé... Avant de me décider à m'expatrier j'ai dû consulter, m'informer... Je connais les mœurs du pays que je vais exploiter ; elles sont plus graves que les nôtres, l'esprit de famille y règne plus que chez nous. Un homme seul ne tenant à rien inspirerait peu de confiance ; je ne veux y paraître qu'au milieu des miens.

L'ai-je bien entendu? Me rendre complice d'une hypocrisie! Ah! jusqu'ici du moins vous n'aviez pas ce défaut-là!

DERVILLY.

Madame, prenez garde; s'il entre dans vos •Calculs de me blesser !...

MADAME DERVILLY.

Non, pourvu qu'il n'entre pas dans les vôtres de me contraindre. J'ai souffert, monsieur... longtemps souffert, et vous savez s'il est sorti de ma bouche une plainte, un murmure... Quand vous m'outragiez par une conduite qui me brisait le cœur, vous ai-je fatigué de mes reproches et de ma douleur ? Non; j'ai dévoré mes larmes en silence afin de ne pas troubler vos plaisirs; j'ai attendu... patiemment attendu... Je me disais que vos erreurs auraient un terme, et cependant elles devenaient chaque jour plus publiques, plus scandaleuses!... J'aurais eu le droit de m'éloigner, alors... je l'aurais dû peut-être. .

DERVILLY.

Madame...

MADAME DERVILLY.

Oui, monsieur... tout le monde m'y exhortait... Et pourtant est-ce moi qui vous ai quitté? .. C'est vous qui m'avez fui, vous qui vous êtes fait justice ! Depuis votre abandon j'ai vécu seule et triste, mais tranquille du moins... mais honorée... tout entière à l'éducation de ma nièce, de cet enfant que j'aimais si tendrement, et que j'avais dû éloigner de moi pour épargner à sa jeunesse le triste spectacle de votre conduite et de mes chagrins.

Eh bien !... Cécile est revenue près de vous ..

MADAME DERVILLY.

Oui, monsieur... oui, je me suis hâtée de la rappeler aussitôt après votre départ... elle ne m'a pas quittée un mom( nt. Ilélas! je voulais ht rendre d'autant plus heureuse que je l'avais été moins; et voilà qu'aujourd'hui, dans le même moment, vous venez sans pitié, avec ce sangfroid qui me glace et me tue, voilà que vous m'arrachez à la fois toutes mes consolations, toutes mes espérances!... Vous condamnez Cécile à la misère, et vous parlez encore de me réduire à l'esclavage! vous voulez nous traîner toutes deux à votre suite, dans je ne sais quel coin du monde où vous croyez voir briller un peu d'or!... Non, monsieur, non.

DERVILLY.

Songez-y, madame...

MADAME DERVILLY, avec véhémence.

Non, vous dis-je, vous vous exagérez ma faiblesse... je résiste à la fin. Dieu sait que, si j'avais trouvé en vous les sentiments d'un époux, quoi que vous eussiez ordonné, j'aurais obéi avec joie, avec transport, oui, obéi, m'eussiez-vous demandé ma vie? Que dis-je?.. vous n'auriez été pour moi qu'un maître sévère et rigoureux, j'aurais obéi encore, monsieur.. Mai.s votre odieuse conduite, vos indignes traitements ont tout rompu entre nous... L'époux a perdu ses droits, et c'est en vain qu'aujourd'hui le maître ordonne et menace... je n'obéirai pas ! (Mouvement de Dervilly Avec énergie.) Je n'obéirai pas, monsieur! je ne vous suivrai pas... je ne partirai pas !

Madame, encore une fois, songez -y .. Si vous me défiez, j'accepterai la lutte... Cène sera ni par orgueil, ni par égoisme... j'ai la conviction que ce que je propose n'est pas moins dans votre intérêt que dans le mien... Je veux le bien général... je combattrai pour l'obtenir. D'ailleurs, il est temps de vous arracher à cet isolement auquel de malheureux événements m'avaient contraint de vous condamner; le monde, la société, où vous êtes appelée à briller longtemps encore, vous réclament.

MADAME DERVILLY.

Non, monsieur; cette vie calme et retirée est celle qui convient à la position que vous m'avei faite.

DERVILLY.

Vous avez tort; cette position est affligeante pour vous, triste pour moi... {appuyant.) dangereuse pour tous deux.

MADAME DERVILLY.

Que voulez-vous dire, monsieur ?

DEUVILLY.

Rien, madame. . . mais, vous le savez .. il ne me faut qu'un mot pour deviner., et il m'a sulli d'un coup d'œil pour juger du péril. Vou.s nie comprenez?

Moi I nullement, monsieur...

DERVILLY.

Non... Eh bien! tant mieux... je serais enchanté de m'ètre trompé... mais je n'en espère pas moins que vous céderez à mes prières, madame; sinon... vous me forcerez à vous rappeler que j'ai le droit pour moi , et qu'il y a en France des tribunaux et des lois.

MADAME DERVILLY.

Ah! monsieur, cette menace...

DERVILLY.

Est inutile, je le sais, avec une femme comme vous. Vos propres réflexions, le souvenir du serment que toute femme fait à son mari de lui obéir et de le suivre en tous lieux... Et puis, je vous l'ai déjà dit... je reconnais mes torts... je les regrette... et je ne veux vivre désormais que pour me les faire pardonner.

(Il veut lui prendre la main.) MADAME DERVILLY, la lui retirant avec indignation.

Ah!... monsieur...

DERVILLY, contenant son dépit.

Chère amie... je vous laisse une heure pour réfléchir, pour vous décider et prévenir Cécile. En attendant je vais réunir quelques débris épars de cette dot que je compte bien, quoi que vous en disiez, lui rendre plus tard... puis je verrai quelques amis qui m'aideront à m'assurer des ressources, {avec fermeté.) Mais quel que soit le résultat de mes démarches, ma résolution est inébranlable. Songez-y bien, madame... d'ici à peu de jours je m'embarque... je quitte la France... ou plutôt... nous la quittons.

ill sort.)

Page 1