SCÈNE II
LES MÊMES, MADEMOISELLE PRÉVAL, sortant de l' appartement de Clémentine*.
MADEMOISELLE puÉvAL, à la cantonadc.
C'est bien, c'est bien, ma chère ; ne vous dérangez pas, je vous en conjure, {à Cécile.) Cette bonne Clémentine, je vois avec plaisir qu'elle se ressent à peine de notre frayeur d'hier, (apcrcc-
" Cécile, mademoiselle Préval, Jules.
vanl Jules) Ah! {d'un ton très affable.) Ah 1 que vois-je ? monsieur Jules Frémont?
Mademoiselle.
MADEMOISELLE PRÉVAL
Vous voilà donc de retour enfin ! Dieu soit loué! .. encore un défenseur... car si vous aviez été là hier au soir...
JULES
Comment? Que vous est-il donc arrivé, mademoiselle?
MADEMOISELLE PRÉVAL
C'est tout ^plus si je le sais... car je n'ai rien vu, rien entejWu/.. Dès le premier moment une espèce de vertige... de palpitation m'a saisie!... Enfin vous m'en voyez encore toute tremblante... Ah! que les femmes sontmalheurcuses !... j'entends les femmes seules, sans appui... comme cette chère Clémentine, votre tante, dont le mari voyage, ou comme nous, ma bonne Cécile, deux, ftiibles demoiselles qui déjà n'ont plus de père... et n'ont pas encore d'époux... Rien ne leur sert de se rapprocher, de s'unir!... Il y a six mois, quand j'eus le malheur de perdre mon cousin , l'ancien sénateur, et d'hériter d'une grande fortune...
JULES, à part.
Nous y voilà.
MADEMOISELLE PRÉVAL, regardant Jules.
D'une très grande fortune, qui pour moi, orpheline, habitant la province et sans expérience des affaires, n'est qu'un embarras de plus ..je compris la nécessité, en arrivant à Paris, de me chercher un asile honorable, et je crus l'avoir trouvé dans ce quartier tranquille, dans cette maison qui m'appartient, située à l'extrémité des Champs-Elysées. Elle était occupée déjà par une femme charmante qui devint en peu de temps ma meilleure amie... Vous le savez, Cécile, je n'eus d'autre société que votre tante et vous, je n'allais à la promenade qu'avec vous. Je pensais qu'à défaut d'autre appui, et quoique votre tante n'eût pas son mari auprès d'elle, il suffisait à madame Dervilly de son titre de femme mariée pour me protéger et éloigner de moi les dangers qui menacent une demoiselle... Eh bien! malgré cela, voyez ce qui arrive !... Hier nous allons au spectacle ensemble, toutes les trois, dans ma loge, {à Jules.) une loge que je viens de louer à l'année... 11 faut bien que j'emploie mon revenu à quelque chose, et puis c'est une occasion de procurer quelque distraction à cette bonne Clémentine et à Cécile qui vivent ici en vraies recluses.
JULES, à pari.
C'est cela... ces deux dames lui servent de chaperon.
MADEMOISELLE PRKVAL.
Nous étions à peine assises dans ma loge... uno
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première de face... Aimez-vous l'Opéra, monsieur Jules?
JULES
Oui, mademoiselle.
MADEMOISELLE PRÉVAL
Eh bien 1 lorsqu'il pourra vous être agre'able...
Mille remercîments, mademoiselle... Enfin...
MADEMOISELLE PRÉVAL
Enlin... des impertinents, d'affreux lions à barbe que je déteste, ont eu l'audace de s'attacher à moi, de me prendre pour point de mire.
CÉCILE
Pardon, c'était...
MADEMOISELLE PRÉVÂL.
C'était moi... c'était bien moi... je ne puis me tromper .. J'ai soutenu assez longtemps le feu de leurs lorgnettes, et sans monsieur Olivier qui s'est trouvélà par hasard!... Que faire désormais?... quel parti prendre?... 11 faut donc ne jamais sortir?.
JULES
Non pas, mais il faut vous faire accompagner.
MADEMOISELLE PRÉVAL
Ah ! je vois bien que, malgré mon amour pour ma chère indépendance, il me faudra y renoncer, et suivre les avis de mon notaire, votre patron, monsieur Jules, qui me répète sans cesse : « Mais mariez-vous donc, mademoiselle Léocadie. Je sais bien que vous avez encore le temps d'attendre, mais avec une fortune comme la vôtre on ne peut pas se passer d'un mari... Sans cela que ferez-vous de votre terre de Saintonge, qui contient la plus belle chasse du département ? » Aimez vous la chasse, monsieur Jules ?
JULES
Beaucoup, mademoiselle!...
Lorsqu'il pourra vous être agréable...
JULES
Bien reconnaissant.
CÉCILE, à part, avec inquiétude.
Comment, est-ce qu'elle voudrait?...
MADEMOISELLE PRÉVAL
« Que ferez-vous de votre parc de Chantilly... de vos soixante mille livres de rente... »
JULES
En effet... Au reste, lorsqu'il vous plaira de faire un choix, cela vous sera facile.
MADEMOISELLE PRÉVAL
Trop bon... mais je me suis fait certaines idées sur le genre de caractère... de figure... d'habitudes que je voudrais dans mon mari... en sorte que... j'attends... j'hésite... je flotte... Je titndrais avant tout à ce qu'il eût une occupation... un état honorable et tranquille.
JULES, avec înlention, en regardant Cécile. Un notaire, par exemple.
MADEMOISELLE PRÉVAL
Oui... un notaire me conviendrait assez... Mais cela me rappelle que le mien m'attend à midi... Si vous deviez retourner à votre étude et que ce ne fût pas. abuser de votre obligeance...
Comment donc... mademoiselle, enchanté...
CÉCILE, à part.
Comment!... il accepte î MADEMOISELLE PRÉVAL, arrangeant son châle.
Plusieurs actes à signer... Cette succession est pour moi une source de tracas... non pas les immeubles , qui s'élèvent à près d'un million, mais les valeurs mobilières, les inscriptions, les actions, les créances hypothécaires, chirographaires... Je m'embrouille dans les termes...* Et trois cent mille francs que j'ai en portefeuille,., dont je ne sais que faire !... A propos, monsieur Jules, on disait que votre patron songeait à vendre son étude et que vous pensiez à l'acheter ?
JULES
En effet, mademoiselle, {avec intention , en regardant Cécile.) il en a été question un in^ stant... mais depuis j'ai cru devoir y renoncer.
MADEMOISELLE PRÉVAL
Pourquoi donc?
JULES, appuyant.
Ah! des motifs... des circonstances...
MADEMOISELLE PRÉVAL
Au reste, si vous reveniez à ce projet... je serais charmée de pouvoir en quelque chose...
JULES
Mille grâces.
MADEMOISELLE PRÉVAL
Nous en causerons ; mais l'heure presse, et puisque vous voulez bien être mon cavalier... {Elle luiprend le bras.) Sansadieu, Cécile... je reviendrai bientôt , ma belle, et nous tâcherons de décider votre tante à faire un tour de promenade.
JULES, entraîné par mademoiselle Préval.
Mademoiselle, veuillez avoir la bonté de présenter mes hommages à madame Dervilly.
(Ils sortent tous les deux par le fond.)