‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 21 sur 44 · SYMPHONIE DE SOLDATS · texte numérisé non relu

SYMPHONIE DE SOLDATS

Allons, chargeons Et combattons,

Et culbutons Ces bataillons !

J’aime à croire que Soldièse aura été mal in-

LOÜIS DESNOYERS

OTl.j

LOUIS DESNOYERS

formé. Ces vers sont trop beaux pour être mis en musique ferrugineuse et cuivrée !

Pour en finir avec cette immense organisation musical?, je me joins au poète du Tintamarre , qui a dit après cette séance, laquelle eut pour nos oreilles profanes un succès désormais égal à celui que la Providence accorde à l’Institut :

Dans l’empire de l’harmonie,

On vit soudain s’élever un génie Qui ne demandait qu’à mûrir.

Mais bientôt des amis l’enthousiasme stupide Et la cupidité de son souffle homicide Flétrirent ce bel avenir.

Météore brillant ! espérance illusoire !

Cet astre s’éteignit après six mois de gloire!

Un imprudent journal (malheur à ceux qu’il sert!), A force de hurler l’éloge de son antre,

Et de souiller d’encens le chantre du Désert ,

Fit le désert autour du chantre.

LOUIS DESNOYERS

Louis Desnoyers est né de père et mère inconnus, mais portiers vertueux.

Il fut trouvé sous enveloppe dans la boîte aux lettres du journal le Siècle , dont il devint à sa maurité rédacteur en chef et sans partage. Cette

enveloppe était adressée à la Providence et aux bontés du ciel. Elle ne leur parvint jamais.

Il fut recueilli par un naturaliste charitable qui, â’étant pris de compassion pour ses malheurs, se chargea de l’ouvrir, de le sécher et de l’empailler à ses frais.

Cette bonne action lui fut disputée par un savant docteur, qui s’en voulut servir pour des expériences chirurgicales.

Il fut élevé au lit orthopédique, et nourri au biberon de la mère Breton ; ce qui explique pourquoi cet enfant se fortifia si peu.

Cependant son bienfaiteur ne négligea rien pour son éducation physique et morale. Il ne lui épargnait ni les soins, ni les conseils, ni lesgourmades, ni les coups de bistouri. Il n’en eût pas fait davantage pour son propre fils.

Ce digne homme employa jusqu’à des exercices gymnastiques alors fort en vogue, qui consistaient à se laisser tomber d’une grande hauteur, à marcher sur une latte au bord d’un toit, et à s’écorcher les mains à l’aide d’une ficelle.

Ces procédés salutaires eurent un plein succès.

Dès la première séance, le jeune Louis Desnoyers se rompit deux côtes.

— Il eût préféré voir les côtes d’Afrique.

A la seconde séance, ses mains s’épluchèrent entièrement.

LOUIS DESNOYERS

1TJ

A la troisième, on put espérer qu’il serait un jour l’un des meilleurs infirmes que l’établissement eût produits.

11 était alors question de fonder l’hospice des Incurables, au faubourg Saint-Martin. Louis Desnoyers devait servir d’échantillon. Il y fut admis à une imposante majorité du conseil municipal, juge toujours impartial dans ces sortes de propositions.

Louis Desnoyers est donc déclaré, par un vote secret, incurable à perpétuité, à la majorité de onze voix sur treize.

Il eût été déclaré gâteux, si l’intrigue ne s’était mise en travers du vote.

Quant à l’intelligence, le vénérable docteur laissa à sa disposition une immense bibliothèque. Il fut longtemps obligé de le nourrir des feuilletons de M. É. B. ; il eût préféré, par discrétion, n’en vouloir jamais profiter.

En outre, le savant l’emmenait tous les jours à son cours, où il pratiquait sur son corps, afin qu’il pût mieux étudier les opérations les plus dangereuses.

C’étaient tantôt la cataracte, tantôt la taille, tantôt de profondes incisions, qui le guérissaient d’autant de maladies qu’il n’avait pas à la vérité, mais qu’il pouvait avoir plus aisément par la suite.

Ce fut là ce qui décida son goût pour la méde;: cine et la charcuterie.

Bientôt brûlé à la fois du désir de soulager son semblable et de signaler son jeune talent, il profita du sommeil de son bienfaiteur pour lui arracher une dent qui eût gâté les autres, s’il en eût eu plusieurs.

Le maître, surpris et touché de voir un tel succès couronner ses bons soins, l’encouragea à continuer, et lui dit que c’était désormais au public à jouir du fruit de ses travaux.

Ils se séparèrent en pleurant de joie et pénétrés tous deux de ce qu’ils se devaient l’un à l’autre.

Malheureusement il y avait peu de malades en ce moment-là : la médecine et les pompes funèbres étaient dans la morte saison.

On trouvait bien par ci par là quelques pneumonies, hydropisies, névralgies, phtisies, épilepsies, apoplexies, catalepsies et céphalalgies, mais c’était si peu de chose qu’il ne valait pas la peine de s’en réjouir.

Le jeune Desnoyers, pour ne point oublier ce qu’il savait, se vit donc réduit à entrer chez un bonnetier, en qualité de premier violoncelle.

Il y séjourna d’autant plus qu’il savait moins jouer de cet instrument, et l’on ajoute même qu’il en fut chassé pour avoir essayé de l’apprendre.

Tant de travers l’avaient dégoûté du monde, et il était prêt à prendre un cigare et l’habit ecclésiastique, quand un riche étranger, qui avait en-

LOUIS DESNOYERS

tendu vanter son mérite, le fit arrêter par ses gens.

Cet étranger, l’ayant successivement interrogé sur la théologie, les mathématiques, les sciences naturelles, et s’étant assuré qu’il répondait à tout le bien qu’il en avait ouï dire, lui annonça qu’à dater de ce jour il lui confiait son service de table et d’écurie, et qu’il n’exigeait aucun payement de lui en retour.

La fierté du jeune Desnoyers se révolta de cette faveur qu’il considérait comme une aumône. Il la voulait payer à toute force, mais l’étranger s’y refusa obstinément. Ils se séparèrent sans avoir pu s’accorder, mais pleins d’une estime réciproque.

Le jeune Desnoyers, réduit à ses seules ressources, et se trouvant un peu moins laid que des veaux à deux têtes, résolut de se faire voir pour de l’argent.

Mais, par un hasard assez étrange, les gens qui ne le voyaient déjà gratuitement qu’à contre-cœur ne purent se résoudre à le voir en payant.

Outré de se voir ainsi méconnu et de cette ingratitude du public qui lui préférait des rivaux évidemment au-dessous de lui, Louis Desnoyers, pour l’en punir, s’adonna à la poésie.

Cette pensée misanthropique domine dans toutes ses œuvres, soit littéraires, soit industrielles, car la malheureuse étendue de ses connaissances lui a

permis de nuire à l’humanité sous tous les rapports.

Il a d’abord traduit en français les œuvres de M. Dennery. Ce qui a fait le plus grand tort à notre belle patrie, en les lui rendant intelligibles.

C’est lui qui a découvert ce poison si subtil, récemment connu sous le nom de pastilles gélatineuses , qui redoublent les toux opiniâtres jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Il a également inventé le fusil Lefaucheux, qui ne manque jamais son homme — par la culasse ; je veux dire : en ce qu’il part par la culasse.

Je citerai enfin comme le plus remarquable des écrits subversifs de ce même Louis Desnoyers : le Traité sur le suicide ou V Art de se procurer assez de désagréments pour se tuer sans regret ; vignettes et planches coloriées.

Par l’erreur d’un moment ne jugez pas ma vie,

me dira-t-il : c’est vrai. Il a racheté ses fautes par sa brillante collaboration au livre des Cent et un , dans celui de la Tour de Babel et dans Paris révolutionnaire . Il rédige en chef le feuilleton du Siècle ^ et jette des torrents de poésie dans le Messager des Dames , journal de broderies littéraires que dirigent Eugène Nyon et ses contemporains.

— J’ai fini.

— Le cordon, s’il vous plaît !

— Merci !

ALPHONSE KARR

ALPHONSE KARR

Un abcès et un homme de génie finissent toujours par percer, ai-je dit quelque part ; je ne m’en défends pas. Je n’ai à m’occuper pour le moment que de l’homme de génie qui a percé dans une soupente de la rue Chariot, au Marais, entre sept et huit heures du soir, et le médecin et la sagefemme, dix ans avant l’assemblée du tiers état. Cet homme, ce génie, c’était Alphonse Karr. C’est le seul homme de lettres ayant joué les jeunes premiers dans la littérature, qui ne cache pas son âge. Dès qu’on le lui demande, il n’hésite pas à dire : « Je ne le sais pas, mais je me souviens d’avoir fredonné la Marseillaise en 93, j’avais quinze ans alors. )> — Cherchez.

Dès l’âge de quinze ans, Alphonse faisait déjà de l’horticulture, et la culture des orties avec un certain amour. A dix-huit il était pêcheur ; à vingt il était canotier. — Le canotage dans les parages d’Asnières ou de l’île des Ravageurs était devenu chez le jeune homme une passion dominante qui, au lieu de le fatiguer, le défatiguait de ses travaux littéraires naissants.

Placé au collège Louis-le-Grand, il y fît des études complètes et débuta comme romancier, à l’âge de vingt-deux ans, par quelques romans à la frangipane, qui annonçaient néanmoins une certaine contexture habile, — un faire qui décélait un écrivain spirituel et fin.

Le premier ouvrage que publia Alphonse Karr fut Sous les Tilleuls . Il publia ensuite Einerley chez son ami Hippoiyte Souverain.

Le premier de ces romans fît sa réputation d’écrivain concis, spirituel et mordant. Le second est une œuvre toute parsemée d’une tendre rêverie, et l’on y rencontre à chaque pas les parfums poétiques qui s’exhalent des bons ouvrages de ce canotier de lettres.

Il parle avec un certain éclat des vergis mein nicht qui poussent sur le bord des fontaines; il chante l’amour et cultive les fleurs.

Les Guêpes , journal mensuel, paraissent et font une vive sensation dans le monde des lettres et dans les boutiques des journaux. M. Alphonse Karr fronde, pique et mord tout ce qu’il trouve. C’est Tibulle, Pindare et Piron; — trois têtes dans un seul bonnet de coton. — On dirait d'un pamphlétaire aigri, qui fait son journal, à lui, contre les journaux de tout le monde, et se venge ainsi, par hasard, des imbéciles, en amusant les gens d’esprit. — Malheureusement, pour prouver

ALPHONSE KARR

quelque chose, il est trop sceptique dans ses idées., et pour faire rire longtemps,, il est trop peu varié dans ses œuvres; éternel plat d’anguilles assaisonné au sel attique. — M. Alphonse Karr méfait l’effet de Triboulet sous la peau d’Alceste.

Nous disons qu’Alphonse est un homme d’esprit, mais souvent, ce qui est préférable, un homme de bon goût. Il a à son service une certaine collection de guêpes, joyeux bataillon qu’il envoie au butin et qui lui rapportent, l’une sa proie, l’autre son aiguillon. Mais les guêpes ne sont pas des abeilles ; celles-ci ne recueillent leur doux miel que sur les fleurs amoureuses fraîchement écloses et couvertes encore des larmes du matin. Elles ont horreur de tout ce qui n’est pas limpide et pur comme la gaze de leurs ailes ; elles ne boivent qu’aux ruisseaux clairs, elles ne s’abreuvent qu’aux sources sans limon. Les guêpes de M. Alphonse sont souvent moins proprettes ; elles s’en vont butinant partout, voraces de leur nature et se souciant peu de la virginité des fleurs ou de la limpidité des eaux. — En somme, la publication de ses Guêpes achève sa réputation de critique et d’observateur, et le place au premier rang de nos écrivains modernes.

J’ai dit qu’Alphonse Karr était dans sa jeunesse un amateur des jardins. Dans l’âge viril, cet amour est devenu une frénésie. Dès que les fleurs se

nuancent de mille couleurs différentes, que la terre se pare avec coquetterie de sa riche écharpe de verdure et met ses plus beaux atours, don Alphonse dit adieu à la métropole des arts, et s’expatrie dans la vallée des pampres verts et va rêver sous les saules.

Anacréon s’étendait à l’ombre, dans les champs, la bouche appuyée sur une outre de vin de Chio ;

— Horace restait à Tibur ;

— Rabelais restait à Meudon ;

— Alphonse habite Étretat.

Vers les printemps d’autrefois, les poètes ne demeuraient pas dans la fange des villes. — Ils méprisaient les éditeurs. — Les poètes couraient dire le bonjour à chaque feuille qui bourgeonnait sous le soleil ; ils donnaient des baisers amoureux à chaque fleur tombée du ciel. — Et ils s’abstenaient de tout vers, ne commettaient aucun roman et s’exemptaient de tout chef-d’œuvre, même avec circonstance atténuante, pendant la belle saison. — Ainsi fait Alphonse Karr à Étretat, où il passe la saison d’été pour y repêcher tous les cuirassiers qui se noient dans la Seine-Inférieure. L’hiver, dans son frais jardin de la rue La Tour-d’ Auvergne, il cultive plus que jamais la poésie et le règne végétal.

Qu’on vienne me dire maintenant que cet illustre écrivain ne végète pas! Ah! je réfuterais

ALPHONSE KARR

ce paradoxe antichampêtre et injurieux en exhibant ce poème qu’il fit un jour qu’il s’était livré à des excès de poésie végétale :

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