PROCÈS EN TROIS PARTIES
De plus chaque abonné a droit à des consultations judiciaires gratuites personnellement.
Nota. On disposera de tout exemplaire promis qui ne serait pas retiré avant le 1er juin.
MILLAUD
C’est l’Audience qui publia l’annonce qu’on vient de lire sous la forme d’affiche de spectacle.
Ceci dura jusqu’en 1844. — Par malheur, un garde du commerce s’était attaché à l’entreprise, et Millaud, traqué de toutes parts, conçut l’heureuse idée d’échapper à l’étreinte de ce fonctionnaire en faisant pratiquer, au milieu de son cabinet de travail, une trappe dérobée par un tapis, laquelle trappe le descendait dans l’appartement de l’étage inférieur quand un coup de sonnette lui faisait pressentir l'arrivée du garde du commerce. — Nota, ceci est excessivement historique. — Le moyen fut bientôt éventé. Millaud alla demeurer près du Panthéon, dans le voisinage delà demeure des grands hommes, pensant bien que les gardes du commerce ne l’y viendraient pas chercher. Il avait tort. — Un soir, Millaud, qui avait pris l’omnibus conduisant à sa retraite, avait remarqué un homme dont les regards incessants lui causaient quelque inquiétude. — Il fallait bien descendre, le voyage était fini. — L’homme aux regards descend et lui demande l’heure qu’il est. — Millaud eut un moment d’envie d’aller faire sa déclaration au commissaire de police. Il avait deux partis à prendre: jouer des jambes ou du piston. Il préféra jouer des jambes: — c’était plus prudent. Le garde du commerce le suit; Millaud l’attire près d'un corps de garde et le fait arrêter comme sus-
pect. — Le sergent du poste garda le garde du commerce jusqu’à ce que son identité fût reconnue ; mais la farce était jouée ; Millaud était en liberté.
Il en profita pour continuer le Journal des Chemins de fer qu’il acheta à crédit, moyennant la somme de mille francs. — Ce journal se mourait d’inanition ; Millaud, avec son activité proverbiale et son entente des affaires, le fît vivre de la vie des princes. — Les actionnaires arrivèrent de toutes parts ; puis, quand vint l’heure de la distribution des dividendes, il eut toutes les peines du monde à se soustraire à leurs embrassements, tant ils étaient heureux. — Rien ne procure des babouins comme des baisers d’actionnaires!
Il a inventé le chemin de fer du Nord avec Rothschild; et voici comment il s’y est pris: il fait assembler tous les maires de Paris, leur soumet le projet ; MM. les maires se saluent et votent par acclamation cette grande artère de fer qui sillonne une partie de la France.
En 1848, il fonda le Mois , journal mensuel, avec Alexandre Dumas pour rédacteur en chef, et le Conseiller du peuple avec Lamartine. Il s’associe avec Mirés et achète, quelques mois plus tard, le Pays et le Constitutionnel , dont il est le co-gérant inactif, et Mirés le directeur gérant.
Le talent rampe et meurt, s’il n'a des ailes d’or.
MILLAUD
Millaud est aujourd’hui trois fois millionnaire, à la tête d’une vaste et grande entreprise immobilière qui offre les plus heureuses chances de succès dans ses mains intelligentes. — Comme son ami et compatriote Mirés, il est le Mécène des gens de lettres, le souscripteur obligé et obligeant pour les infortunes signalées par le Mousquetaire. IJ album des gens de lettres , présenté à la reine d’Angleterre, a été acheté dix mille francs, par lui, pour établir le fonds social des gens de lettres reconnaissants.
Il n’a pas voulu qu’un autre que lui fût possesseur des fameuses esquisses du Panthéon Nadar. Un jour, il entre chez l’artiste et lui proposede lui acheter sa riche collection et lui compte quinze mille francs pour l’aider à terminer son œuvre. Nadar lui a livré depuis les 400 portraits faits sur nature, dont nous extrayons pour notre livre les physionomies drolatiques et ressemblantes des principaux hommes du jour.
Et vous voyez en tête de cette notice comment Nadar a récompensé son bienfaiteur I
JULES SANDEAU
Jules Sandeau a passé les premières années de sa jeunesse à faire des bouquets à Chloris, de galants acrostiches et d’innocentes charades, en voyant couler l’eau de la Creuse dans le Limousin où il est né.
Etudiant de deuxième année, il fît connaissance de George Sand à la Châtre. Une association amoureuse et littéraire ne tarda pas à seformer entre eux sans le secours d’un notaire. — Sandeau aimait la carrière des lettres avec passion. Il écrivait à l’insu de son père dans la Revue de Paris, sous le speudonyme de Jules Sand. — Us vinrent tous deux à Paris se loger quai des Grands-Augustins, 21, et Rose et Planche fut la première œuvre charmante de leur collaboration intime. — Le succès de ce livre fut merveilleux. — «Mais hélas î avec le succès qui arrive, — en attendant la gloire, — le bonheur s’en va. Aiglon éclos dans le nid d’un ramier, George est impatient de déployer son vol, et voici qu’il part, laissant isolé et désolé le compagnon de ces heures charmantes où deux rêveries se mariaient dans un seul cœur...» Sandeau, aban-
JULES SANDEAU
JULES SANDEAU
donné, trouve des consolations pour son âme brisée, dans le travail et l’étude!
Il essuie ses pleurs et reprend sa plume, et nous voyons successivement paraître: Mademoiselle de Sommerville , Marianna , le docteur Her beau, Mademoiselle de Kérouare , Fernand , Vaillance , Richard , Catherine ; livres charmants lus et relus avec avidité. Mademoiselle de la Seiglière , roman depuis mis en pièce, est un de ses meilleurs livres.
De 1840 à 1844, il a rédigé avec talent le bulletin des théâtres dans la Revue de Paris , sous la direction de M. Houssaye.
Sandeau a inventé le gentilhomme breton, et l’héritière bretonne parée de ses vertus, de sa 'panne et de son malheur; lisez Valcreuse pour prouver la vérité que j’avance, et ne maudissez pas le poète du Tintamarre qui a dit à l'apparition de ce livre :
La tombe que dans ce val creuse La mort, le plus puissant des rédacteurs en chef, Renferme un écrivain d’un voyage assez bref, Qu’Alexandre Dumas eût mis dans sa dent creuse.
Si les grands feuilletons furent trop lourds fardeaux, Pour lui, quoi d’étonnant? il était né sans dot.
Mais depuis, le Tintamarre a versé bien des larmes.
Sandeau a sur la conscience, néanmoins, quel-
ques fœtus dramatiques qui n’auront jamais que l’immortalité du bocal.
Le style de Sandeau est remarquable par sa clarté et son élégance : sa phrase porte des bottines vernies, un habit neuf du Prophète et sait mettre sa cravate, comme un chef de rayon d’un grand magasin de nouveautés de Paris.
TOUSSENEL
Isidore Toussenel a quitté Lacédémone dès l’âge le plus tendre, sitôt qu’il a su qu'il n’était, pas permis d’y être laid, sous peine de mort. 11 est venu en France pour pratiquer les maximes de Fourier — dans la 5e légion. Il a voulut tâter du phalanstère et de la littérature passionnelle, et s’est enrôlé dans la Phalange, dont le titre a été changé en celui de : la Démocratie pacifique, le seul journal hebdomadaire où le principal exercice passionnel était de jouer au bouchon dans le jardin, du matin au soir. Il est l’inventeurde cette petite correspondance monosyllabique adressée aux abonnés du journal. En voici un spécimen :
%* A M. Evariste F... — Merci, merci, merci! nous av. reçu les 3 fr. 50. — Env. nous sans ret. les 13 fr. 15, nous en av. bien bes...
TOUSSENEL
TOUSSENEL
%* A Mme Phœdora Lang... — Nous ne pouv. ins. son rom., il est trop mor. (moral); mais nous recevr... touj. avec reconn. les 118 fr. 75 qu’elle nous prom.
Isidore ne peut pas dire comme Martial: «J’ai mal aux cheveux ;» il a ses raisons. — S'il n’a que trois cheveux qui n’ont jamais pu se prêter une assurance mutuelle sur les tempes, il les porte avec un certain orgueil qui semble dire : «Ils sont bien à moi, je vous prie de le croire!)) — Nous lui devons une traduction des Contes d’Hoffmann , bien inférieure à celle de Loëve-Weimar. Ses principaux ouvrages sont : les Juifs , rois de l’époque; l’ Ornithologie passionnelle et le Monde des oiseaux ou V Esprit des bêtes. Ils sont très estimés, passionnellement parlant.
Toussenel est le meilleur des hommes, il ne ferait pas de mal à un oiseau. Et les oiseaux le connaissent bien, ils ne lui font aucun mal. S’ils se permettent certaines licences sur sa casquette quand il les chasse, c’est qu’au fond il est bon pour eux, et que c’est leur manière de lui exprimer leur reconnaissance passionnelle. — Il ne tue que les mouches au vol.
GUIZOT
J’en rougis de honte et comme une écrevisse. Mais le sort en est jeté; Guizot, ce type retrouvé du huguenot, doit prendre place parmi les soixante binettes de ma collection nadaréennel Pierre-François-Guillaume Guizot naquit bilieux, à Nîmes, en 1787, pendant l’achèvement du port de Cherbourg. Il fut dès son enfance déshérité, pour son malheur, des instincts les plus candides de l’âme. — C’est un fruit qui a mûri sans soleil. Il fut élevé dans la patrie de Guillaume Tell jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Il vint à Paris finir ses classes et étudier le droit. Peu de temps après, il devint le précepteur des enfants d’un ministre de la confédération helvétique. Il put à son aise s’adonner aux variantes de la syntaxe et faire un Dictionnaire des synonymes pour les inculquer dans l’esprit de ses élèves. Il n’a pas été allaité par une louve, comme Rémus et Romulus, mais il a eu dans sa vie les instincts farouches et sauvages de cette bête fauve. Il eût voulu être maître de l’univers pour le gouverner avec un martinet. Nerxès devait lui ressembler Je jour où il fit fouetter la mer.
GUIZOT
GUIZOT
Il se mit à écrire dans le Journal de l'Empire , dans la Gazette de France et le Mercure un style incolore, lourd, empesé, doctoral et soporifique; je n’hésite pas à lui dire :
Que si, d’après Buffon, le style est l’homme même,
Une femme jamais ne vous a dit : Je t’aime.
Mais Guizot a dit : Je vous aime, à Mlle Pauline de Meulan, bas-bleu distingué qui fréquentait alors le cercle Suard, ancien censeur de l’empire. M1,e de Meulan n’hésita pas à lui donner sa main et les cinq grands lustres qu’elle avait de plus que lui.
Guizot avait ses plans. 11 s’agissait pour lui d’être allié à une famille qui possédait certains secrets politiques et qui était initiée aux trames légitimistes dont l’abbé Montesquiou tenait les fils.
A la ruse on peut bien se prêter doucement
Quand l’hymen en doit être le dénouement.
Suard continua de le couvrir de son égide. Il fit vanter ses cours dans toutes les feuilles publiques, et la chaire qu’il avait sollicitée pour lui de M. de Fontanes fut visitée par la foule curieuse d’entendre le jeune professeur dont l’éloquence retentissait comme un tambour de basque, et était
harmonieuse comme un jeu de castagnettes. — Mais un peuple léger comme le nôtre se laisse facilement séduire par un visage pâle, une logique brutale, une toilette sévère, du calme dans le regard, un extérieur grave, une morgue soutenue et une robe professorale. — Guizot eut de nombreux succès de cravate blanche. — En somme, cet orateur a toujours fait des effets de masque. — Il l'a prouvé, au moral, plus tard, quand sa fortune politique le fît ministre d’un roi.
Guizot savait que
Tous ceux qui de la cour ont un plus long usage
Sur celui de César composent leur visage.
Mais n’anticipons pas sur l’histoire de cette binette d’État, moitié Crispin, moitié Verrès, — sous le masque.
Louis XVJII monte sur le trône. Il nomme l’abbé de Montesquiou son ministre de l’intérieur, et ce dernier nomme Guizot son secrétaire général. — Mais, ni le roi, ni le ministre, ni le secrétaire général n’avaient prévu la résurrection de l’empire par le retour de l’île d’Elbe. Il fallut bien déguerpir.
La montagne ira-t-elle vers Mahomet? Guizot a peur que Mahomet ne vienne pas trouver la montagne, et il s’empresse de signer des deux mains l'acte additionnel aux constitutions de l’em-
GUIZOT
pire. Il espérait conserver sa place de censeur royal. Le mari de Pauline est renvoyé comme un simple domestique et profite de ses moments de loisir pour aller à Gand voir lever l’aurore et Louis XVIII, à ce moment roi sans ouvrage.
Guizot se fait journaliste, Il rédige les 'premiers Gand dans le Moniteur , contre Tempereur, et consacre quelques colonnes à l’éloge des Cosaques qui, quelques mois plus tard, devaient le ramener en croupe à sa Pauline et à son pays, aussitôt après la victoire de Waterloo.
On lui rend sa place pendant les massacres de ses coreligionnaires de Nîmes. 11 en porte le deuil bien avant dans son cœur afin que personne ne s’en aperçoive. — De 1815 à 1819, il fit paraître plusieurs publications politico-gouvernementales qui lui méritèrent la faveur et l’amour du ministre Decazes. Il le nomma directeur général de l’administration communale et départementale,
Et lui donna le baiser Lamourette Sur le ventre du budget,
en récompense de ses glorieux travaux. Louis XVIII avait pris en grippe la chambre introuvable , Guizot la joue à l’écarté, retourne constamment le roa et fonde l’école doctrinaire au sein même de cette assemblée bizarre qu’il veut renverser. Guizot se fait l’Olivier Patru delà doctrine, aidé de ses petits
camarades Molé, de Broglie et Royer-Collard. Il tonne à la chambre et soulève des orages et des tempêtes; ses discours sont des avalanches qui vont rouler de stalle en stalle et engloutir l’assemblée : c’est beau comme du Jupiter et insolent comme du ScapinI Mais il faut que la chambre introuvable meure; — elle mourra. Au milieu de ses hoquets politiques, il se souvient de son pays . C’est un mot dont il s’est déclaré l’inventeur avec brevet de perfectionnement.
Écoutons Guizot, faisant des effets de tribune et du puff au portefeuille :
Il dit : MON PAYS, et passe une main sur son cœur.
Il soupire : MON PAYS, et lève toutes ses mains au ciel, à la façon des images du Christ qu’honorent les jansénistes.
Il crie : MON PAYS!! et donne un coup de poing sur la tribune.
Cela fait de l’effet ; la chambre introuvable tremble de tous ses membres. — Ce mot est affriolant ; il y prend goût ; il le décline mentalement à la façon des Latins :
NOMINATIF. — Le Pays . — Messieurs, le pays désire que je sois ministre.
GÉNITIF. — Du Pays . — Messieurs, le bien du pays veut que je sois ministre.
DATIF. — Au Pays. — Messieurs, mon
GUIZOT
dévouement au pays me fait une loi de consentir à être ministre.
VOCATIF. — O Pays !! — Messieurs... ô pays 1 la camarilla ne veut pas que je sois ministre, je maudis la camarilla.
Mais Guizot a beau faire, le camarilla triomphe et lui enlève tous ses emplois. Il s’en vengera : il deviendra libéral. Il conserve sa chaire d’histoire ; c’est assez pour battre en brèche et tenter l’assaut un jour. Il ouvre une parallèle. — Il n’est plus qu’à 43 mètres de la tranchée au fort.
En 1827, sa femme tombe dangereusement malade et meurt. 18301e trouve dirigeant Y Encyclopédie progressive et la Revue française . J 831 nous le représente ministre, sur l’air : Voilà la petite laitière .
Ce que je veux Je le fais mille dieux!
Ainsi que tous les gens bilieux.
Toujours député de LISIEUX,
Comme à la session passée,
Ministre intègre et laborieux
Je suis une ligne tracée.
Des deux rives j’entends crier :
Prends garde ! tu vas te noyer ;
Ce que je veux, etc.
Il me faut arriver au port :
Jusqu’au bout je brave l’orage;
Et le front tourné vers la mort,
Je me dirai, plein de courage :
« D’outres auront un sort pareil En guidant le char du soleil : »
Ce que je veux, etc.
Guizot et Thiers jouent pendant dix ans au jeu de bascule; la France les regarde et s’en amuse. Ici commence une histoire politique qui n’est plus de notre ressort ; l’histoire ancienne est terminée pour nous.
M. Guizot, l’homme éternellement grave, le puritain par excellence, a eu des faiblesses de cœur comme un simple mortel ; pendant sa vie politique, il eut de somptueuses hétaïres. — Les femmes ont une certaine prédilection pour les hommes pâles. Il est bon nombre d’Omphales aux pieds desquelles cet Hercule parlementaire ne dédaigna pas de filer comme la reine Berthe. — Il ne se couchait jamais sans orner son front d’une couronne de myrte, le gaillard !
Il est resté pauvre; — c’est son plus bel ouvrage.
Aujourd'hui, à l’abri des vicissitudes politiques, pour cacher son passé, fermer la fenêtre de sa vie et mettre en repos son âme qui a la chair de poule, il fabrique des petits livres à l’usage des gouverneurs, des gouvernants et des gouvernés.
PROUDHOI'Î