‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 31 sur 44 · OS · texte numérisé non relu

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qui semble broyée par la main puissante de Juvénal, lui fit de nombreux partisans et lui valut les diatribes les plus virulentes des Georges Dandin politiques du dernier règne. — 1848 l’amène à la Constituante, où il prononce derrière ses lunettes un discours sur la liquidation de l’ancien ne société. Scène d’horreur. TABLEAU. Plus tard, il fonde la banque du peuple dans la maison de M. Clairville. 11 essaye de prouver que le crédit est un vilebrequin à l’aide duquel on fait des trous h la lune : Clairville en fait un pot-pourri. — Cependant il pense qu’il vaut mieux voler à la gloire que dans la poche de son voisin. (On rit.) Clairville y ajouteun coupletde facture. Enfin Proudhon fait un livre sur la Propriété cest le vol , en 250 pages ; Clairville en fait trois actes, mêlés de couplets, et fait jouer le livre et l’auteur sur la scène du Vaudeville : — Clairville a tué Proudhon, — qui se porte au mieux, sous une enveloppe très rude, au milieu de ses reparties gauloises pleines de malice et de finesse, ornées de là passementerie dont il fait son état, depuis son mariage en 1850.

En ce moment il passe sa v^e à prononcer a sa femme des discours pleins de saveur, truffés de délicieux paradoxes, et à s’occuper de philosophie et de bretelles brochées' sur caoutchouc.

S’il n’est homme du monde, il est homme de bien.

LE BARON TAYLOR

La Savoie ne produit pas seulement des ramoneurs. Elle produit aussi les grands hommes et les commissaires royaux de la Comédie-Française tombée dans le marasme.

Isidore-Justin-Séverin Taylor vit le jour dans une chaumine de la Savoie. 11 y resta jusqu’à l’âge de quinze ans, assis entre ses frères et sœurs, pratiquant les trois vertus théologales et le flageolet avec une rare distinction... Il alternait avec ces trois vertus (tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre) et cet instrument de prédilection de ses jeunes années ; mais disons-le, le flageolet était sa passion dominante, et s’il l’avait

Rarement dans sa bouche et toujours dans son cœur,

c’est qu’il était écrit là-haut qu’Isidore avait une vocation : l’art!...

Les arts sont, un besoin de l'esprit et du cœur.

* N’a pas sa passion qui veut.

Au sortir de sa première communion, Isidore s’était deviné. L’enfant de la nature neigeuse,

LE BARON TAYLOR

LE BARON TAYLOR

libre et fort, avait pu, de son nid de roses et de fumée, prendre son vol dans l’espace, pour la patrie de Schubert, dont il visita toutes les cathédrales.

L’embêtement du foyer paternel et le flageolet de ses premières amours avaient plaidé en séparation avec ses nouveaux sentiments et ses nouvelles inspirations ; les cailloux de la montagne avaient dessillé les yeux du jeune homme; Taylor s’était fait archéologue, sans le savoir, par intuition.

Il s’amusa à dessiner les acanthes des portiques, les cariatides, les ogives et les colonnes rostrales des églises étrangères. Rien ne forme un jeune homme comme l’art architectural pour diriger dans l’avenir la Comédie-Française et mettre en harmonie les comédiens ordinaires du roi, qui se disputent sans cesse.

Les premiers essais de son crayon révélaient une grande originalité, un talent réel, à tel point qu’à dix-huit ans il dut marcher seul dans la vie et se créer des ressources par ses propres efforts. — La plume et le fusain lui vinrent en aide. Quelques éditeurs lui commandèrent des dessins et ne le payèrent pas; puis, une circonstance heureuse le poussa bientôt du côté du journalisme.

Il s’y plongea avec une gourmandise effrénée; et, comme le dit judicieusement Mirecourt, l’un de ses biographes assermentés, Isidore devait

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apporter la lumière dans les questions d’art et ouvrir des horizons inconnus. Mais

La chandelle céleste a rarement besoin Qu’on mouche sa mèche qui fume.

Isidore se mit donc à faire l’astronomie pour compléter ses études et voir de quel côté venait l’horizon inconnu annoncé par Eugène de Mirecourt. La chandelle céleste était radieuse; le soleil se levait pour accompagner le baron Taylor à la diligence Laffitte et Gaillard, et le guider dans ses voyages au long cours.

Après avoir visité Rome, Naples, Florence et leurs muséums, et réchauffé son esprit et son cœur au foyer des arts, il revint en France à la fin de 1813, juste à point pour s’enrôler dans la garde nationale mobile avec le grade de sous-lieutenant.

En attendant sa mobilisation, notre jeune touriste écrivain essaya de chausser le cothurne et débuta par un drame en cinq actes intitulé Bertram ou le Pirate , qui eut deux cents représentations à Paris. — Son butin dramatique se compose en tout de quatre ouvrages qui obtinrent un légitime succès.

Vers 1816, il éprouva le besoin, pour compléter son horizon, de retourner en Allemagne, de voir la Hollande et de visiter l’Espagne, afin, disait-il, de réunir en un seul faisceau la série de documents

LE BARON TAYLOR

archéologiques qu’il avait amassés. Il fît un énorme ouvrage de cette science dont il dota nos bibliothèques.

En 1823, il fut admis dans la garde royale en qualité d’aide de camp du général comte d’Orsay, et fit partie de l’état-major de l’armée expéditionnaire qui franchit les Pyrénées.

Il fît la campagne du Trocadéro II!

La mort n’a rien d’affreux pour les âmes biens nées.

Cette campagne, qui ne laissa pas plus de morts et de mourants sur le champ de bataille — qu’une représentation du Cirque, laissa de nombreux loisirs au baron Taylor pour achever dix-sept volumes in-folio remplis de dessins merveilleux et d’un texte net et pur imprimé par Firmin Didot.

Le crayon d’Isidore rivalise avec la plume ; son style se déguise en femme pour raconter l’histoire à sa manière. Il décrit le passage.de la Bidassoa avec la sérénité d’un lancier polonais qui n’a rien à se reprocher, — car Isidore n’a jamais attenté à la vie de son semblable, même en 1823, dans la campagne d’Espagne.

Revenu en France, l’homme qui avait contribué à ranimer les arts, la plume et l’épée, devait aussi avoir l’honneur de ressusciter les lettres. 11 fut nommé commissaire du théâtre des Invalides ordinaires du roi . Le baron Taylor, à sa première

séance dans son cabinet, trouva sur son bureau ces vers d’un malveillant dont le Tintamarre a malheureusement fait ample moisson :

Ci-gît un commissaire! Amis, prosternez-vous! Des choses d’ici-bas voyez les destinées!

Enfant de la Savoie, il vint un jour chez nous Pour ramoner les cheminées ;

Mais de son fin regard Avisant par hasard

Les tuyaux engorgés de notre art dramatique, 11 embrassa le métier de critique.

Grâce à son génie élastique,

Il batailla dans les deux camps.

Sa science était sans pareille :

A l’âge de quarante-cinq ans Il confondait déjà Racine avec Corneille.

Taylor, sans se décontenancer, déchira ce papier, en jeta les morceaux au feu et fît bien. Ni les clameurs, ni les injures ne l’intimidèrent. Il laissa reposer les invalides de la Comédie-Française, et leurs trois chevrons : Racine, Corneille et Molière. Il appela h lui les petits enfants du génie, et leur ouvrit les portes à deux battants de la Comédie-Française.

Ici commence la bataille des classiques et des romantiques. Les classiques restent sur le carreau; ils ont leur campagne de 1822; — ils trinqueront plus tard ensemble.

Taylor vit poindre à la surface du champ litté-

LE BARON TAYLOR

raire quelques germes hardis, autour desquels il se hâta d’écarter les plantes mortes qu’il vit se développer aussitôt avec une vigueur de végétation surprenante. — Il protéga Dumas et Victor Hugo. Laurent Pichat fit jouer un Léonidas avec un magnifique succès. Cette pièce fut la première de l’école nouvelle. Nous devons au baron la révélation du génie de Victor Hugo, sans compter les vingt autres romantiques dont il a signé les titres de noblesse littéraire.

Charles X, mû par cette pensée sublime : qu’il vaut mieux marcher dans le chemin de la vertu que dans celui de la Comédie-Française, charge le baron Taylor de s’embarquer pour l’Égypte et d’en rapporter l’obélisque de Louqsor, qui fait tant de plaisir — à la Madeleine. Le vieux pacha, Méhémet-Ali, offre en surcroît, au baron Taylor, l’aiguille de Cléopâtre dont il ne se servait plus depuis longtemps.

Isidore revient avec l'obélisque contemporain de Sésostris, d’une main; de l’autre, l’aiguille de Cléopâtre ; il fait placer l’un sur la place de la Concorde, l’autre dans le musée égyptien, au Louvre.

Taylor se fait le petit manteau bleu de la littérature et des artistes ; il fonde et gouverne les cinq sociétés des gens de lettres, des artistes dramatiques, des peintres, des musiciens et des inventeurs industriels, et leur fait des rentes. Taylor est

le prototype de la bienfaisance. Il a une âme charmante, un cœur ouvert à deux battants., — et une fuite de gaz dans l’estomac.

EUGÈNE SCRIBE

Eugène Scribe est né en 1791 , dans un magasin de nouveautés du quartier Saint-Denis, à l’enseigne du Chat Noir ; d’un père inconnu, — car il mourut pendant qu’Eugène vagissait et salissait ses langes au berceau. Mais il connut sa mère, qui eut pour lui toute la tendresse de la Romaine Cornélie. Eugène en était le bijou le plus précieux.

A l’âge de cinq ans, il assemblait les factures de sa mère et les mettait en couplets ; à dix ans, il torchait proprement déjà des couplets de facture et préparait cette scribolâtrie qui fait la joie des masses intelligentes des théâtres de province, et le malheur des vaudevillistes de Paris.

Eugène Scribe fut un des élèves les plus distingués du collège Sainte-Barbe, où il fit d’excellentes études et d’assez mauvaises connaissances.

Sa mère eut l’idée d’encombrer une fois de plus le sanctuaire de Thémis elrde faire de son prince Eugène un avocat pour défendre les veuves et les orphelins. Mais, hélas ! sa progénitude manifestait

EUGÈNE SCRIBE

EUGÈNE SCRIBE

des goûts peu judiciaires, et Barthole pour lui n’était qu’un polisson. La justice manque de gaieté et les avocats ne mettent pas assez de couplets dans leurs plaidoiries. Pour obtempérer aux désirs de sa mère, il se risqua néanmoins à travailler chez un avoué, dont il gâcha tous les actes de procédure, jusqu’à ce qu’un beau matin celui-ci le pria de ne plus se déranger et de rester chez lui. Scribe avait fourni, sans le vouloir, le motif de son renvoi en terminant la consultation d’une demande en séparation, qu’il avait cru devoir vaudevilliser, par ce chœur de sortie :

Adieu donc! à bientôt, j’espère,

Notre projet réussira!

Îmon son ton

Le dieu d’amour nous aidera.

Mme Scribe, sa mère, mourut sur les entrefaites.

Son fils, guidé par un sentiment de déférence et de piété filiale, avait paru suivre jusqu’à ce jour l’impulsion qui lui était donnée; mais il ne témoigna pas les mômes égards à l’avocat Bonnet qu’on avait chargé de la tutelle. Il leva contre lui le drapeau de la révolte, et ne suivit plus le même chemin qui mène à l’école de droit; on pavait trop souvent la rue Saint-Jacques 1

Cr, comme pour Eugène Scribe, la rêverie est la flânerie de l’âme, il aima mieux, pendant l’essai du nouveau pavage, s’égarer dans les allées ombreuses de la forêt de Saint-Germain, voire même dans la vallée de Montmorency sauf à trouver mainte épine où l’on cherche des roses. Il y expérimenta souvent le mérite des femmes , dont Legouvé avait exalté la théorie dans son cœur de jeune homme.

Il se lia avec Germain Delavigne et Dupin, auteur de flonflons de l’époque. Ils professaient tous trois une admiration naïve pour le Vaudeville et la chanson. Scribe et Delavigne débutèrent au théâtre sous la direction amicale de Dupin ; et le 2 septembre 1811 une première pièce de nos barbistes fut jouée sur la scène du Vaudeville sous le titre le Dervis; mais hélas !

était de ce m onde où l’œuvre du poète A le pire destin;

Et Dervis a vécu ce que vit la comète,

Du soir jusqu’au matin.

Nos deux jeunes gens se remirent à l’ouvrage ; mais trois autres pièces eurent le même sort.

Un malheur toujours traîne un malheur après soi.

Les projectiles ne manquèrent pas dans la cir

EUGÈNE SCRIBE

constance. Le public ne dédaigna pas d’en lancer sur les interprètes des auteurs.

Germain se retira de la collaboration, et Dupin, qui tutoyait Scribe comme s’ils eussent été à l’Odéon ensemble, se mit avec lui pour faire éclore un nouvel enfant qu’ils baptisèrent du nom de Barbara. 11 fut étouffé par le même procédé aux Variétés qu’au Vaudeville.

Scribe sentit qu’il était temps de changer sa stratégie dramatique habituelle et chassa, comme Picard l’avait fait, les rôles banals de la comédie, tels que les Valère, les Frontin et les Sganarelle. 11 conçut le projet d’explorer les généraux et colonels de l’empire. Du militaire, se disait-il, je passerai au civil, et je descendrai, s’il le faut, dans la boutique, sans oublier la garde nationale, les notaires, les avoués et les bourgeois.

Son premier succès fut : Une Nuit de la garde nationale. Delavigne lui fît ce fameux rondeau qui enleva le succès de l’ouvrage.

11 fit plusieurs pièces successives dont la nymphe Echo ne répéta nullement les murmures ni les succès. Il mit des bornes à son esprit et s’adjoignit des collaborateurs sous la raison sociale : Scribe et Compagnie.

Comme poète, Scribe a fait l’admiration des païens frileux et monotones de la littérature de l’empire. Mais son adresse est si grande et l’art

de la scène est poussé chez lui à un si haut point, que ses couplets les plus médiocres sont toujours sauvés par la situation. Scribe a osé en poésie ce que n’eussent jamais osé Victor Hugo et Lamartine. C’est lui qui a dit dans un couplet de Michel et Christine ces deux charmants vers pleins de rythme et d’inspiration :

Un vieux soldat doit souffrir et se taire Sans murmurer.

Le public du théâtre de Madame, aujourd’hui le Gymnase, sut se taire pendant cinq ans, sans murmurer , tant il avait peu de poésie dans le cœur, et d’admiration dans l’âme pour l’ami des vieux soldats. Le public du Gymnase était trop fier néanmoins pour se taire sans murmurer; et, au moment où il allait peut-être se fâcher, Scribe plaida les circonstances atténuantes et lui lâcha ce nouveau distique :

Si quelque part je rencontre un soldat,

Je crois ‘ presser la main d'un frère...

Le public crut presser la main d’un frère en applaudissant ces deux vers à la Jeannot qui firent la fortune du Gymnase et de M. Poirson. Les spectateurs mirent cinq ans à ne pas comprendre l’ellipse effrontée de M. Scribe.

En général les vers de ce poète ont de l’embon-

EUGÈNE SCRIBE

point jusqu’à l’apoplexie foudroyante : il y a pléthore dans ses rondeaux, et phtisie pulmonaire dans ses morceaux d'ensemble. Leur chute est triste comme la chute des feuilles, l'arbre est l’idée ; dépouillez-le de ses feuilles, l’idée est triste et sans saveur. Son style commence à avoir des cheveux gris.

Nous arrivons à 1830, époque assez fatale pour M. Scribe dont nous bégayons l’histoire. Sa comédie à l’eau de rose imprégnée de guimauve se trouva tout à coup dépréciée. La foule s’éloigna, dit Mirecourf, de la parfumerie du Gymnase. Une autre littérature que la sienne affriandait le public. Néanmoins il redoubla d’efforts et il eut ça et là des éclairs de succès dans Une Faute , les Malheurs d'un amant heureux , la Chanoinesse et une Chaumière et son cœur . Il se fît un peu voltairien pour tâcher de devenir un peu académicien.

Scribe perdit avec la révolution de 1830 le repos et

Le sommeil, ce seul bien qui reste aux malheureux ;

et se dit : C’est une belle chose que l’Académie pour ceux qui ont besoin d’opium . Il se fit académicien en dépit des satires de la presse entière.

M. Scribe a deux ou trois millions dans ses coffres et beaucoup d’affabilité dans ses collaborations. Il aime l’or qu’il a su gagner avec son inimi-

table talent; il l’aime comme sait aimer un cœur novice.

L’or est comme une femme, on n’y saurait toucher Que le cœur par amour ne s’y laisse attacher.

Mais il le répand en bonnes œuvres, à profusion. M. Scribe a dépensé plus de cinq cent mille francs en secours, en aumônes, en dots et en cadeaux.

M. Scribe a inventé les oncles d’Amérique découverte par Christophe Colomb : il les a tués. On n’en porte plus. Je les lui pardonne, car il a beaucoup aimé. Il a connu toutes les mythologies de l’amour, toutes les ivresses de ce gâteau qu’on dévore à vingt ans et qu’on émiette à soixante!.,. Néanmoins son cœur n’a point encore atteint sa majorité, car son cœur aime encore comme s’il n’avait pas vingt et un ans accomplis.

LÉON GOZLAN

Si la vérité se montre toute nue, c’est depuis que le mensonge lui a volé ses vêtements.

un Emballeur.

Lejeune Léon naquit à Bordeaux, d’une mère et d’un père, comme presque tous les enfants ont l’habitude de le faire. — Ce fut le premier acte de

LÉON G O Z L À N

LEON GOZLAN

modestie de sa vie. En naissant il avait une règle à la main et un compas dans l’œil. — Il n’a pas encore cassé sa canne ; espérons qu’il ne la cassera pas de longtemps. Des hommes de l’esprit de Léon Gozlan ne doivent mourir que le plus tard possible. La France fut si joyeuse et si fière de cette naissance inespérée qu’elle couronna Napoléon empereur dans le même mois.

En reconnaissance de ce fait de la nomination du grand homme, Léon Gozlan entra dans les guides de l’empereur à l’âge de cinq ans et trois jours ; ce qui fit qu’il devint très gros, comme on peut le voir aux répétitions du Théâtre-Français. Il laisse pousser d’incommensurables moustaches depuis la révolution de Juillet pour dissimuler sa corpulence athlétique. En un mot, il se cache derrière ses moustaches.

A l’âge nubile, Léon Gozlan donnait déjà de très brillantes espérances ; il commençait à écrire d’une manière tout à fait indéchiffrable, et épelait avec distinction sans lunettes bleues. L’académie de Bordeaux, le préférant à son compétiteur, le jeune Henri Fonfrède, lui décerna le prix de gymnastique. Il redoubla d’efforts et fut en peu de temps bachelier ès canne et professeur de boxe française.

L’avènement de Georges IV au trône d’Angleterre, suivant Évariste de Saint-Amand à qui

nous empruntons ces tristes détails, fut pour Léon Gozlan le signal d’une série de malheurs : d’abord son nez devint très aquilin et l’effroi des grisettes de la Closerie des Lilas. Ses cheveux poussèrent d’une façon si étrange que l’hiver il s’en fait un manteau que la moindre Putiphar est libre de lui arracher.

A la fin, lassé de l’inconstance des cours, il prit du service chez les bas Bretons. Là, il apprit à tourner les tabatières de corne et à jouer de l’orgue de Barbarie : ce qui fit que le pape Pie VII désira le voir pour le faire enfermer dans la tour d’Ugolin. — Ce fut alors que Léon Gozlan, admis dans le sacré collège, présenta au souverain pontife son fameux traité sur les truffes du Périgord. Les membres du saint-siège demandèrent unanimement que l’auteur fût brûlé vif. Par compensation, la sultane favorite de Méhémet-Ali, étant venue fumer des panatelas à Bologne, ne lui accorda aucune espèce défaveur.

Pendant les Cent jours, Léon Gozlan courut les plus grands dangers. Vu son embonpoint exagéré, c'est Évariste qui parle , il fut très souvent pris pour Louis XVIII parles grenadiers de l’île d’Elbe, lesquels, ayant enfin reconnu leur méprise, se confondirent en excuses et l’enfermèrent dans un caisson à poudre que les éclairs de son esprit faillirent faire sauter à plusieurs reprises.

LÉON GOZLAN

Ce fut dans cette position aussi peu agréable qu’incommode qu’il écrivit ce que nous avons de ses œuvres, et principalement Y Histoire de cent femmes , que La Fayette eût été heureux de mettre en musique, mais que l’éditeur Michel Lévy préféra imprimer en format Charpentier à raison de 3 fr. 50 le volume.

Les chevaux du caisson marchaient à triple galop, la route fuyait comme un immense ruban qu'on dévide rapidement. Il pouvait sauter d’un moment à l’autre 1... Et Léon Gozlan, dans son anxiété, de se dire : Si j’arrive à la barrière je suis sauvé; il faudra bien que les gabelous visitent le caisson ; et, une fois dans Paris, j’essayerai de prouver avec le poète, à la Grande Chaumière ou ailleurs, que

L’amour n’est point un crime aux yeux de l’Éternel.

Léon était trop peu Égyptien pour adorer les légumes, il préféra adorer les femmes. — A chacun sa divinité.

Il fit connaissance d’une jeune piqueuse de bottines qui lui piqua le cœur, lui perça l’âme et ourla son imagination de toutes les turlutaines de l’amour.

Ils s’aimèrent trois mois.

Ils n’eurent pas d’enfants.

Un soir, la piquante houri lui dit, entre deux

verres d’alicante : Léon, depuis trois mois que je

te porte sur mes épaules . si tu y mettais un

cachemire à ia place?...

Léon, qui a toujours aimé le vin et les mœurs purs, ne se le fit pas dire deux fois, il la chassa de sa chambre et de son cœur; et l’amour qu’il avait pour elle n’était plus qu’un convoi de troisième classe qui venait de dérailler dans le champ de son imagination. — Gozlan venait d’avoir son Fampoux comme un simple chemin de fer du Nord. — Il ne lui donna pas de cachemire et s’acheta un gilet. De ce jour, Léon commença de donner dans le travers du luxe le plus effréné.

Depuis, les beautés les plus célèbres lui tressèrent beaucoup de couronnesde fleurs. Il eut des amours en grand nombre et fut plusieurs fois parrain des enfants de ses amis. Cet état d’ivresse ne pouvait durer. Les jaloux lui tendirent des embûches. Un soir, il se trouva pris par les cheveux et par un mari jaloux et vétérinaire.

A cette nouvelle, l’Europe s’émut jusque dans ses diplomates les plus reculés : on tint le congrès de Vienne pour en délibérer; mais les avis furent partagés. Au scrutin, on décida qu’en dédommagement, le prince Milosch donnerait une ligne d’omnibus à notre héros. Les Dames- Réunies, peu de temps après, parurent sur les boulevards.

Aveuglé par cette haute position, Léon Gozlan

LÉON GOZ L'AN.

se mit en tête de perfectionner les cordons de montre en caoutchouc durci ; il inventa la femme libre et don Carlos. — Poursuivi rigoureusement par le consul de Sardaigne à l’occasion de ces témérités, le hardi littérateur crut le moment propice pour ne pas achever plusieurs pièces qui furent représentées depuis sur la scène du Vaudeville et de la Comédie-Française, et composa les Vendanges et le Tapis vert , dans un style coulé dans le moule du dithyrambe, avec assaisonnement de tropes à la clef.

Aujourd’hui les mères de famille l’ont pris en si grande estime qu’elles évitent constamment de se rencontrer sur son chemin. Son portier le vénère et ne lui ouvre jamais après minuit. — Depuis la mort du dernier des gastronomes, Léon Gozlan est à peu près le seul représentant du pantuagrélisme en France. A l’exemple du précieux rat de la fable, il se choisit chaque jour pour Cénobie les quatre coins d’un pâté d’anguilles qu’il aime à l’adoration.

Gozlan est un mélomane, trois fils au talon. Une romance est pour lui une fleur; une symphonie, un arbre; un opéra, une forêt.

Ce littérateur distingué passe sa vie à protéger les maîtresses de piano, et n’aime que le potage au pain.

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