‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 33 sur 44 · AUGUSTE LIREUX · texte numérisé non relu

AUGUSTE LIREUX

Auguste ne put résister à tant de dévouement.

Après cinq mois de vertu et de traversée, il se jeta dans ses bras.

Lireux fonda V Indiscret, à Rouen. — Ce journal frondeur et spirituel lui attire la colère des bâtonnistes rouennais. — Pour se désennuyer, il casse plusieurs marronniers qui se trouvent sur la route ; il s’en sert pour faire une rose couverte sur les protecteurs de ces dames du théâtre qu’il tympanise.

Il vient à Paris et achète une part de la Gazette des Théâtres. Plus tard il élève autel contre autel, et fonde le Messager des Théâtres .

Lireux cumule. Il travaille au Charivari , où il est le plus puissant athlète et le plus joyeux convive. Il fronde le docteur Véron qui, pour s’en faire un ami, lui confie le feuilleton du lundi; Lireux se condamne à dix ans de Constitutionnel.

Lireux prend la direction de l’Odéon, et donne essor à l’école poitrinaire du bon sens qui expectore sur cette scène tous les alexandrins dont elle était malade depuis longtemps. Il se raccommode avec le classicisme et avec le quartier latin. Il reçoit Ponsard et fait jouer sa Lucrèce. Il rentre dans le journalisme, dont il est l’une des plus vaillantes plumes. — Lireux n'est riche que d’esprit et de courage ; — il n'a jamais rien mis de côté — que son chapeau.

Il mange à grand orchestre et ne met pas de corset.

DE LAMARTINE

En 1791, un poète nous est né, à Mâcon, le 21 octobre, sous le nom d’Alphonse de Lamartine. Alphonse se vit dès le berceau traité comme un enfant des dieux. Sa mère, un de ces anges de la terre au front calme et doux, avait vu poindre sous son aile sainte le génie du poète chrétien, et son âme pieuse et tendre l’éleva en lui apprenant à croire et à aimer.

Il quitta, dès l’âge de huit ans, le toit solennel et les vieux tilleuls de Milly, pour aller commencer ses classes au collège de Belley, dirigé par les jésuites. Il y fit des études brillantes, et ses premiers débuts poétiques furent encouragés par ses professeurs. Il alla achever son éducation au collège de Lyon, et à son retour il partit pour Rome sans attendre le consentement de sa mère. Ce collégien émancipé, ce touriste de dix-huit ans fit la rencontre d’un premier ténor qui allait débuter au théâtre de San Carlo, à Naples. — Ce ténor, dit un biographe, était accompagné de son neveu, beau voyageur du même âge que Lamartine. Les

DE LAMARTINE

DE LAMARTINE

jeunes gens s’éprirent l'un pour l’autre d’une amitié fort vive, causant, riant, dormant en voiture et se prêtant tour à tour leur épaule pour oreiller.

On arrive à Rome ; ils descendent dans la même auberge.

Le lendemain, Lamartine est réveillé par la voix de son compagnon de route, qui frappe à sa porte et lui crie que le déjeuner est prêt.

Il s’habille, court ouvrir et jette un cri de stupeur.

Au lieu du neveu du ténor, il aperçoit une charmante figure de jeune fille romaine élégamment vêtue et dont les cheveux noirs, tressés en bandeaux autour du front, étaient rattachés derrière par deux longues épingles d’or à têtes de perles, comme les portent les paysannes de Tivoli...

C’était son ami, qui avait repris, en arrivant k Rome, le costume de son sexe.

(( L’habit ne change pas le cœur, lui dit en rougissant la belle Romaine ; seulement, vous ne dormirez plus sur mon épaule. »

Lamartine fit à la jeune Italienne des propositions anarchiques, qui ne lui oppose qu’une défense honnête et modérée .

ce Laissez-moi, Alphonse, ou j’appelle à mon secours.

— Non, ma Graziella, mon doux ange, ma pervenche, ne crie pas, ou je meurs à tes pieds.

Sein charmant Et farouche,

Où se couche Un amant !

Doux aimant Où ma bouche Yole et touche En dormant!

Molle chaîne Qui m’enchaîne Ardemment !

Oh! demeure!

Que je meure En t’aimant!!!

Et ils s’aimèrent, mais ne moururent pas. . «, .

Un jour qu’il accompagnait dans ses voyages et sur la guitare la belle Romaine, ils s’arrêtèrent tous deux sur le golfe et le long de la Mergellina. Pendant le doux sommeil de la Graziella, Lamartine ne tarda pas à rencontrer de brunes Napolitaines, « dont le regard a cette teinte céleste que les yeux des femmes de l’Asie et de l’Italie empruntent au feu brûlant de leur jour de flamme et de l’azur serein de leur ciel, de leur mer et de leur

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nuit ». — Il avise une pauvre jeune fille de pêcheur, belle comme les anges du bon Dieu... Et Graziella dormait toujours!... Mais comme le poète a du velours, et de la soie, et de l’or pour toutes les idées qu’il met en œuvre, notre poète s’approche de la jeune fille du pêcheur ; sa parole près d’elle est le miel du mont Hymète!... elle l'écoute et s’enfuit avec lui sous un berceau chauffé à ce soleil ardent qui fait mûrir l’amour ! Elle succombe ; la fille du pêcheur devient pécheresse !!...

Ah ! Graziella, pourquoi vous êtes-vous endormie ! !

Pour M. de Lamartine, en Italie, la femme est un abricot, — il ne l’aime qu’en fleur. Il prend la fleur et abandonne le fruit, et retourne près de sa mère où il est reçu comme l’enfant prodigue, avec des festins et des caresses, mais flétri dans la sève de son âme et de son cœur. — Son excellente mère lui fit de la morale, et, tirant du dernier de ses écrins un gros diamant monté en bague, le seul, hélas ! qui lui restait des bijoux de sa jeunesse, elle le glissa secrètement dans la main de son fils en lui disant : « Va chercher la gloire ailleurs ! » — Et le jeune homme prit le chemin de Paris.

Mais le jeune homme crut bien faire de rêver la république, de maudire César et d’honorer la royauté tour à tour. Il opta provisoirement pour le

faubourg Saint-Germain. Il eut toujours un faible pour le provisoire.

Lamartine, entraîné par sa nature rêveuse, repasse les Alpes pour aller pleurer sur la tombe de sa tendre Graziella. Et, sous les orangers en fleurs qui abritaient leurs amours, dans les anses solitaires où le flot les berçait ensemble, il compose le premier volume des Méditations ; sublimes et mélancoliques élégies dictées par ses regrets et sa douleur : Lamartine se rend coupable du double crime de poésie et d’éloquence, et demande pardon à la mémoire de Graziella. Ses Méditations font fureur.

Sur les bords du golfe de Naples, notre poète apprend l’envahissement de la France, il revient à Paris et sollicite du service. Aux Cent jours il jette l’épée pour un amour sérieux et profond. Il a une Elvire qui lui fait comprendre toutes les ivresses, tous les délires de l’amour passionné. La mort lui prend son Elvire comme elle lui avait pris Graziella, et dès ce jour Lamartine brûle toutes ses poésies profanes et se fait poète chrétien. L’hippogriffe l’enlève dans les plus hautes sphères de l’éloquence — et le laisse retomber du ciel dans la carrière — politique. — Lamartine est nommé diplomate in partibus. Il est envoyé en Toscane comme attaché d’ambassade, et deux mois après, il épouse une charmante Anglaise qui, éprise de sa

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gloire et de son magnifique talent, lui donne son cœur et une dot splendide.

Il coule des jours heureux et se livre à une poésie frénétique, religieuse et militaire, et publie successivement le second volume des Méditations , l'Ode à Bonaparte et le Chant du Sacre . — Il est décoré chevalier de la Légion d’honneur. 11 s’en venge en publiant les Harmonies poétiques et religieuses. Il songe à l’Académie et se dit :

« L’Académie est un corps immortel, en ce sens que, quand la mort lui casse un membre, on lui en remet un nouveau. »

Va par l’Académie 1 II y entre.

Le canon de 1830 gronde; la vieille couronne de Charlemagne et de saint Louis change de propriétaire et tombe en partage à Louis-Philippe,qui fait un bail de trois six neuf. Il renouvelle son bail pour neuf autres années à titre de principal locataire, jusqu’en 1848.

C’est pendant ces dix-huit années que se dessine la vie politique de M. de Lamartine.

Il fait des agaceries aux électeurs de Toulon et de Dunkerque, qui font semblant de ne pas le comprendre. Il met cinq ans à ne pas entrer député à la Chambre, semblable au pommier de Tantale qui se relève toujours quand il va l’atteindre. Il boude sa patrie en général et les électeurs de Toulon en particulier, et part en Orient

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sur un navire assez frais (à ses frais). Il s’embarque à Marseille avec sa femme et sa fille Julia. Le pays perd, à ce départ, un homme politique et gagne un beau livre de plus : Le Voyage en Orient.

Jocelyn est le dernier jalon de sa route poétique: c’est un chef-d’œuvre. On rencontre là plus d’une pierre précieuse ciselée avec amour, et il est aisé de voir que le sublime ouvrier aime l’œuvre pour elle-même, et qu’il s’efforce de l’embellir et de l’orner comme un amant sa maîtresse.

Purs tableaux De Valneige !

Oh! que n’ai-jç Un enclos !

Nid bien clos;

Perce-neige,

Dans la neige Frais éclos !

Solitaire Sur la terre,

Orphelin !

Quelle vie!

Je t'envie,

Jocelyn.

Sur les rives du Jourdain, il rêve Palais-Bourbon et portefeuille des affaires étrangères. — Les murs de Jéricho sont sourds. — Son grand dé-

DE LAMARTINE

sespoir est de penser que la France puisse se passer sans gémir d’une illustration comme la sienne. Mais un matin il apprend que, pendant son absence, les électeurs de Dunkerque viennent de confier au poète un mandat législatif. Il quitte Athènes et Jérusalem, dit adieu à sa muse, au Jourdain et au ciel bleu de l’Orient, et vient siéger prosaïquement au milieu de 458 autres législateurs, après avoir souffleté la noble fille du Pin de qui l'avait élevé. — L’ingrat 1

Mais il ne remonte pas vers les cieux. Les cieux, se disait-il, sont probablement fort bien organisés, mon devoir est d’organiser la terre en remuant tous les systèmes, en fouillant dans les doctrines, à l’aide d’un bagage bizarre et d’une opinion bariolée. Il monte à la tribune (sensation) ; pousse à droite la métaphore et l’antithèse, à gauche l’hypotypose et la catachrèse, et au centre, le syllogisme et l’enthymème : il joue àl’orateur politique avec les figures de Quintilien et les tropes de Le Batteux et de Du Marsais, et soulève des arguments de 300 kilos qu’il laisse retomber — sur sa tête. — Son âme de poète quand il parle de ruines, de gloire, de malheur, de génie, on devine qu’elle pleure en dedans : alors Lamartine ne quitte plus les nuages où il s’est élevé : on dirait qu’il y a loué un entresol pour la belle saison.

En 1848, M. de Lamartine se trouve tout natu-

Tellement porté sur le pavois. Il est r un des cinq membres du gouvernement provisoire. Orphée s’est fait roi. — Le rêve a été court. Aujourd’hui Lamartine n’a plus son hôtel, sa cour est dispersée. Il travaille, à soixante-quatre ans, quand il devrait se reposer dans sa gloire I

Oui, il travaille ; il travaille à l’achèvement du Louvre — de la postérité ! I

PAUL FltVAL

Paul Féval, ainsi que vous le représente Nadar, est doué d’une calvitie naissante. Il a plus de rides à l’esprit qu’au visage. Il n’a, dit-on, que 36 hivers. Il en a employé seize à faire du style lugubre comme une tragédie de l’Odéon. Paul a commis le Loup blanc , la Fontaine aux perles , les Mystères de Londres (son meilleur ouvrage), le Banquier de cire , les Chevaliers du firmament , la Quittance de minuit , les Amours de Paris et le Fils du Diable . — Le seul tort qu’il ai t eu , à mon avis, c’est de n’a voir pas appliqué à ce dernier roman l’air charmant du tra la la aux principaux chapitres qu’il a saupoudrés de germanisme, mais pour les personnes qui aiment à entendre râcler du sucre, ce roman n’est pas désagréable, — on sent que M. Paul a

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