‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 34 sur 44 · PAUL FÉVAL · texte numérisé non relu

PAUL FÉVAL

dû mouiller au moins trois chemises par chapitre pour accoucher, à l’aide d^un forceps, de ce néologisme allemand. On s’apitoie sur les efforts surhumains qu’il a dû faire, quand il lui était si facile de ne pas écrire en français .

M. Féval est Breton de naissance, mais il exagère la Bretagne dans toutes ses œuvres au point d'en dégoûter les touristes et les personnes qui seraient tentés d’y aller faire leur beurre sur leurs vieux jours. Le breton de M. Féval transpire comme un scieur de long et fait suer, voilà mon opinion.

Air : du Tra la la.

On sait qu’la comédie exerce sur les gens Quelqu’abrutis qu’ils soient des efforts surprenants, Qu’elle adoucit les cœurs, et que l’art théâtral Rend l’Anglais bien plus sobre et l’Français plus moral.

Sur l’air du tra, etc.

Aussi M. Paul Féval s’est-il empressé de travailler pour le théâtre, dans le but de moraliser son siècle et d’adoucir les cœurs de ses contemporains abrutis. Il a fait le Bonhomme Jacques et les Trois Auberges pour F Ambigu, et Frère Tranquille pour la Porte-Saint-Martin. Les succès ont été honnêtes et modérés. — Aujourd’hui il se repose dans les plis du journal la Presse , où il exécute, de la façon la plus tralalable du monde, le

Paradis des Femmes , feuilleton-roman qui obtient un certain succès sur le même air :

Ce journal sans rival, au format gigantal,

Moral, original, au total fort jovial,

Grâce à monsieur Féval, dont la prose fait mal. Obtient en général un succès colossal,

Sur l’air du tra Déndéra Tra la la.

LOUIS LURINE

Avec un nom comme le vôtre, quand on se met à la fenêtre, on crie : Gare là-dessous! Ces paroles peu sonores pour l’écrivain , dont l’impitoyable Nadar vous donne ci-contre la pourtraiture fidèle, lui furent jetées par un de ses confrères connu par ses nombreuses chutes au théâtre. — Son nom ne lui a pas porté malheur.

Louis Lurine, si je ne me trompe, a vu le jour devant la cathédrale de Burgos. Sa naissance date de la même année que son paletot, de 1813. Il est issu d’une des plus riches familles de Castille. Son père, qui s’y répandit en belles œuvres, fit construire l’hôpital de Burgos qui porte son nom. Lurine, qui a fait toute sa vie la chasse au roman,

LOUIS LURINE

LOUIS LURINE.

y doit trouver un lit sur ses vieux jours. Sa chambre est prête.

Lurine vint en France après avoir fait ses humanités à Burgos. Néanmoins, pour terminer son éducation à Paris, il se mit à étudier le cœur des femmes, à 3,000 fr. le cachet. Il s’est ruiné avant d’avoir fait ses classes. Les femmes sont cosmopolites.

Lurine n’a jamais contesté aux femmes la puissance de faire des chefs-d’œuvre, bien qu’une femme l’ait créé d’une laideur à grand orchestre. Cette laideur qu’il s’exagère est un des tourments de sa vie. Il a eu longtemps la faiblesse de croire qu’un homme devait plaire par le cœur et l’esprit à ce sexe qui ne veut que de la jeunesse et de la beauté, dans ce pays où la beauté rançonne la laideur en lui présentant un miroir — et la facture de son tapissier.

Cependant un jour, Lurine, ardent comme ces jeunes cœurs de vingt ans qui font feu à la première capsule, avise dans un bal une brune Lycoris née plutôt à Palaiseau qu’à Tibur. Il lui offre un verre d’anis; elle accepte : ce fut son Waterloo; elle se rendit et 11e mourut pas. On prend le cœur des femmes par les pieds et par la gourmandise. Son brillant caquetage, son esprit toujours endimanché plaisaient à la jeune fille du bal. Elle semblait oublier les irrégularités de son galbe dans

les doux épanchements de son cœur d’amant aimé. Leur bonheur commun logeait dans le septième ciel. — Dans les entr’actes de sa passion pour la brune Lycoris, Louis Lurine composa de beaux livres : la Vierge du travail; Icïï on aime ; le Talisman du cœur. Rien ne pousse tant à la méditation, à la guitare et à la poésie du cœur, comme les baisers de la femme dont on se croit aimé. Mais le cœur des femmes et les flots sont changeants. Après six mois d’un bonheur en participation, un soir qu’il rentrait courbé sous les bravos enthousiastes que sa char mante comédie le Boudoir avait excités au Théâtre-Français, il ne trouva plus chez lui que le bouquet de violettes traditionnel et un billet tracé au crayon sur lequel il lut :

« Adieu, mon seul Louis au monde, ne m’attends plus; je vends tes meubles et je passe aux Anglais pour fonder une institution de bienfaisance, sous le titre : Société du libre échange. Adieu, tout à moi. »

Comme on le pense bien, le bouquet de violettes oublié par Lycoris ne fut pas trouvé suffisant pour la garantie des loyers. Le propriétaire donna congé à Lurine, qui alla demeurer rue Notre- Dame-de-Lorette, dans un grand appartement où il ne manque que des meubles. C’est là, en tête à tête avec son bouquet de violettes, qu’il composa le charmant volume sous le titre : le Treizième

LOUIS LURINE.

Arrondissement de Paris , livre plein d’humour, de sel attique et d’esprit.

Pour Louis Lurine, la lorette n’est que la grisette réformée. La recherche de la paternité est interdite dans la rue Bréda inclusivement. Le treizième arrondissement est la ceinture dorée de Paris; le nouveau pays de Tendre, moins la tendresse de l’ancien; où l’on rêve sans dormir ; où l’on dort sans rêver; où un amant est un mari donné par la nature ; où l’on a découvert le bonheur à vendre et des usurières qui aiment à la petite semaine ; où enfin l’amour et l’amitié sont frères ... sans être jamais du même lit.

Pour notre Castillan désappointé, humilié, la lorette qui prie fait des avances à Dieu pour donner de la jalousie au diable; et je suis sûr que, comme moi, quand il la voit agenouillée à Notre- Dame-de-Lorette , le dimanche, dans son invocation, elle doit dire : « O Marie qui avez conçu sans pécher, faites-moi la grâce de pécher sans concevoir. »

Mais il laisse les femmes pour ce qu’elles sont et les hommes pour ce qu’ils valent, et se livre tout entier à la littérature ; l’amour n’est plus pour lui que l’omelette soufflée au dessert. Il fait paraître successivement : les Rues de Paris , les Prisons , F Histoire 'politique de Lamartine , les Couvents , le Train de Bordeaux , le Palais-Royal et l'Histoire

de Napoléon. Ce beau livre le fait décorer de la croix de la Légion d’honneur, sur la demande de M. de Salvandy, alors ministre.

Mais il fait une halte. Le moyen de faire reposer son esprit, c’est d’occuper son cœur; il courtise, pendant trois mois, une des plus jolies actrices de Paris qui a l’air de lui rendre amour pour amour. Lurine veut précipiter un dénouement heureux et demande une hospitalité dans le cœur de l’artiste.

« L’hospitalité, lui dit-elle, est une vertu écossaise....

— Soyons vertueux, lui dit Lurine.

— Restons Français, lui dit l’artiste. Je ne puis pas me figurer votre tête sur mon oreiller.

— Si j’éteignais la veilleuse?...

— Non. — Je vous écouterais parler; c’est tout ce que j’aime en vous. »

Ce que Lurine envie dans les gloires de ce monde, c’est la gloire dans l’amour, la bonne fortune, la femme à son bras, les seules gloires qui l’éblouissent et le fascinent.

Il reprend ses travaux littéraires, et le succès le console de ses déceptions en amour véritable. Cha bert , la Vieillesse de Richelieu , la Chasse aux maris , Mme Basile et le Vieux Bodin sont représentés au Vaudeville; Caliste au Gymnase et la Comédie à Fernéy à la Comédie-Française. Lurine est un de nos plus élégants écrivains.

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