‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 35 sur 44 · ALBERIC SECOND · texte numérisé non relu

ALBERIC SECOND

Il est moins élégant par la mise; il est fâché avec la Belle Jardinière ; il a trouvé le Prophète inflexible. Il est riche de talent et pauvre d’argent.

11 possède son Code et un bouquet de violettes; — pas autre chose.

ALBÉR1C SECOND

Albéric, si l’on en croit les langues venimeuses, aurait englouti quelques oncles d’Amérique pour se produire favorablement dans le monde. C’est un on dit que je ne veux pas vérifier. Il cultive l’arbalète avec un art merveilleux, porte de beau linge et la tête haute comme un homme qui a du 4 1/2 au plus haut cours. Il a toujours des gants beurre frais aux mains et dans sa tête une érudition profonde; et bien qu’il ait des goûts aristocratiques pour la société des femmes, entre le tablier du pont des Arts et celui d’une gentille ouvrière, Albéric n’hésiterait pas pour reposer sa tête. Pour lui, le cœur d’une lorette est un passage où l’on trouve des boutiques à louer ; il s’y incruste. — Je ne connais de lui que deux petits chefsd’œuvre : Les Contes sans prétention et les Mystères de /’ Opéra. Mais il est jeune encore et donne

de grandes espérances aux femmes et à la littérature dont il est l’ornement.

Voyez Nadar, ci-contre, pour le complément de sa binette. Nadar a consenti à lui raccourcir le nez, pour ne pas détruire l’opinion qu’on a qu’Albéric Second est un assez bel homme.

BIBLIOPHILE JACOB

Hippocrate descend d’Esculape par Héraclide. Paul Lacroix descend des prés Saint-Gervais — par la barrière de Belleville. D’autres disent qu'il descend en droite ligne des Mérovingiens, et qu’il aurait vu naître sainte Geneviève, bergère de Nanterre. Non, ce n’est pas possible, il n’est pas si vieux que cela.

Je tiens d’une source certaine que sa mère, honnête épouse d’un marchand de draps d’Elbeuf, mit au monde à Sedan, le 16 juillet 1793, trois enfants jumeaux du sexe masculin : un avoué, un poète et un prosateur.

La déclaration à l’état civil fut faite sous les noms d’Édouard, de Paul et de Jules Lacroix .

Édouard fut voué de bonne heure à la cravate blanche. On en fît un avoué.

BIBLIOPHILE JACOB

Le second, Jules, fut agréé — en sevrage — chez la nourrice de Scarron.

Paul, celui qui nous occupe, fut allaité par huit sociétés savantes qui lui firent sucer le lait des vieilles chroniques, et lui donnèrent, dès l’âge de cinq mois, le la des romans moyen âge et adultérins.

Le lait des huit sociétés savantes venant à manquer, le petit bonhomme tétait tant, qu’elles l’abandonnèrent dans un coin obscur de la rue de rHomme-Armé,où une nuée de truands, qui hantaient le voisinage, s’empara de lui et l’exposa pendant trois mois aux clartés de la lune pâle, pour faciliter sa dentition ; aussi, dès que le pauvre innocent commença à zézayer, la lune n’était pour lui que le pain à cacheter de la nature.

Cette manière d’élever les enfants convenait peu à la frêle organisation du jeune Paul; aussi ne voyait-il pendant son sommeil agité que des danses macabres, des goules, des vampires, des nuées de salamandres, beaucoup de licornes, pas mal d’hippogriffes, et à l'age de sept ans il avait pris le parti de se renfermer comme César au camp, dans les plis de cette fameuse houppelande velue si formidable par le nombre des romans qu’elle contient ; il ne dormait plus, ne se bougeait plus, si bien qu’après un long silence de six mois, on pensait que, calfeutré de la sorte, prenant décidément en

pitié les petites choses d’ici-bas, il avait cessé de préméditer quoi que ce fût ; qu'il ordonnait à ses archaïsmes gaulois d'aller se faire inventer ailleurs; enfin, qu’il ne songeait plus à multiplier la race du Maugrabin , lorsqu’il lui prit subitement la fantaisie de créer avant sa majorité :

Le roman vertueux ;

Le roman floréal ;

Le roman calcaire ;

Le roman métallurgique ;

Le roman phalanstérien ;

Le roman d’eau douce ;

Le roman gris ;

Le roman bleu ;

Le roman opale, — conjugal, — matrimonial et légal.

Si bien que son frère Jules, voyant le petit drôle posséder son Virgile par cœur, et des idées si pompeusement romanesques, lui décocha ce sonnet entre cuir et chair pour tâcher de le dissuader et le ramener à la vertu que donne la saine littérature.

Nous extrayons ce sonnet d’un beau livre intitulé Pervenches :

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