TRIOLET
Pleurez le jeune Champfleury,
Cloué sous une pantomime ;
Gens d’Auvergne et de Chambéry,
Pleurez le jeune Champfleury,
Il est mort d’un succès d’estime.
Pleurez le jeune Champfleury Cloué sous une pantomime.
Le poète funambulique fit longtemps les délices de la mère Moreaux et du caféMomus où s’assemblait le cénacle des pipes littéraires et culottées, et fit mourir de chagrin, dit-on, le père Pélaprat, de l’avoir eu pour locataire. — Avant de mourir, il avait chargé son intendant de lui dire : « Je n’aime pas chez moi les littérateurs, je vous donne congé. )> Pélaprat était unhommed’argent; Champfleury vit avec plaisir, le 8 janvier 1829, mettre un terme à ses rigueurs ; il accepta le congé et profita des loisirs que lui donnait la recherche d’un logement pour déposer le long des murs de la Revue de Paris ses deux derniers ouvrages, dont l’un s’intitule les A ventures de mademoiselle Mariette , dans lequel il fait l’apologie des hoijimes mandarins; l’autre, les Souffrances de M. le professeur Delteif roman réaliste dont l’éloquence pèse, un chapitre portant l’autre, une moyenne de 350 kilos, bon poids, — sans le papier.
On dit, mais on est si méchant, on dit qu’il a cherché vainement à se faire guérir de ses excentricités par l’hydrothérapie. — Sa maladie me paraît incurable. C’est le cas de rappeler ici son épitaphe anticipée :
Ci-gît sous ce maigre terreau
Un critique à la basse vue ;
De chaque scène à vol d’oiseau ,
Une fois par semaine, il faisait la revue.
Du pâle moribond, éreinté, sur le dos,
La mort brisant la plume, hélas! bien inutile,
Lui cria : «Tes lecteurs ont dit : Nescio vos ,
« En voyant ton filandreux style ;
«Crois-moi, Fleury, le champ le plus fertile « Est celui du repos! »
LÉO LESPÈS
Léo fait courir le bruit qu’il est né en 1815, de parents pauvres, mais épiciers. — Si le fait est vrai, il y a des gens bien méchants, car ils m’ont assuré avoir combattu à ses côtés dans la garde nationale de Chatou, où il était pompier, lors de la défense de Paris en 1814.
Léo ne se sera jamais pardonné d’avoir laissé
LÉO LËSPÉS
LÉO LESPÈS
envahir la France, ou bien il aura voulu passer l’éponge sur les gloires de l’empire pour ne commencer sa vie qu’avec l’ère nouvelle qui ramena les Bourbons. — Respectons sa toquade!
Qu’importe, après tout, si Léo Lespès cherche à se rajeunir? Quand, comme lui, on joue les jeunes premiers dans la littérature et qu’on est membre de la jeune orthographe, on a les mêmes droits que M. Dressant, qui, malgré son âge avancé, joue encore les amoureux de Molière?
N’en déplaise à M. Eugène, né à Mirecourt (Vosges), je lui couperai la biographie de Léo sous le pied, et je dirai avant lui que le pseudo-nom de Léo remplace celui de Napoléon qu’il portait avant 1815; qu’il l’a quitté pour ne pas humilier Louis XVIII, et aussi pour n’avoir pas l’air d’avoir inventé le dictionnaire de Napoléon Landais.
Léo Lespès est un garçon trapu, bien bâti, — bâti par les Romains. Il a une érudition profonde, profonde comme le puits de Grenelle.
Son père était bouvier et ne connaissait nullement la tenue des livres; mais il connaissait son fils pour un paresseux sterling dont le bonheur* dès l’âge de seize ans, fut de quitter la maison bouvine et paternelle. — Son tendre père ne manqua pas l’occasion de lui exclamer un soir ces consolantes paroles : « Va te faire homme de lettres ailleurs; écris-moi. »
Léo part.
Il fait ses débuts littéraires dans les bas fonds du journal l'Audience , en 1837. Léo Lespès, forcé par le malheur et par M. Millaud de prendre un pseudonyme, s’octroie celui de Commandeur . Tous les Béotiens abonnés à l'Audience crurent que les tartines dont était chargé le rédacteur Léo Lespès étaient signées d’un commandeur de Malte, de la Légion d’honneur ou de Don Juan. Point. Léo disait à qui voulait l’entendre qu’il avait battu des esclaves dans les colonies.
Il fallait bien vivre :
Secrétaire, greffier, procureur ni sergent
N’ont jamais pu, dit-on, tenir contre l’argent.
Léo s’adonna à bouche que veux-tu? à la littérature cadavéreuse; et, de 1837 à 1840, il fit paraître et applaudir environ 360 mètres de feuilletons, sous les titres : Les Yeux verts de la Morgue ; le Commerce des larmes ; le Crapaud incestueux ; le Fossoyeur dans l'embarras ou le Cadavre récalcitrant; Entre quatre planches et la Saint-Philippe au bagne.
Léo sentait le besoin de ressusciter les terreurs d’Anne Radcliffe et les spectres de Ducray- Duminil, pour stimuler les appétits littéraires des marchands de bougies qui lisaient V Audience.
Lespès a perfectionné l'annonce industrielle et
LÉO LESPÈS
blagophile; il a élevé la réclame transcendante à sa vingtième puissance. Girardin n’est auprès de lui qu’un petit polisson jouant à la gobille.
De 1840 à 47, Lespès n’a écrit que des histoires à faire peur . Il quitta ce genre de littérature pour créer la Gazette des femmes et se vouer à la poésie cotonneuse :
On peut être honnête homme et faire mal des vers.
La Gazette des femmes obtint un succès de sommeil qui rappelle celui de la Belle au bois dormant dans l’exercice de ses fonctions, parce que Léo faisait un usage immodéré du far niente habituel du rédacteur en chef.
Léo Lespès inventa les comtesses de Renneville et les marquises de Saint-Loup, rédactrices à souspieds et à bottes éculées qui rédigent les articles de modes. Léo Lespès a créé la spécialité des