‹ Un million de binettes contemporainesChapitre 8 sur 44 · MODISTES DE LETTRES · texte numérisé non relu

MODISTES DE LETTRES

Le mot est neuf, je l’invente et je demande un brevet d’invention au ministère du commerce et de l’agriculture.

Modistes de lettres ! — Le mot est dur, je l’avoue. Mais c’est la faute des écrivains-modistes, lesquels ne seront jamais des écrivains à la mode. Léo Lespès avait trop de grammaire pour persister

à se retirer du monde des lettres et vivre en anachorète dans les arcanes d’un journal de modes. — Il secoua la poussière qui ternit ses nobles couleurs et fît paraître en 1848 l’histoire du prince Napoléon et les mystères du grand Opéra. En 1849, il fit les romans intitulés : Marguerite, les Esprits de Vâtre et les Contes du jour de U an.

Léo a une imagination puissante, j’oserai dire de la force de 600 chevaux, une plume honnête et modérée. Il a des aspirations élevées et des goûts et des gants communs. Il croit au système de Zoroastre, adore les pommes de terre frites et continue à faire aimer le veau d'or , — qu’il acheva après la mort de Frédéric Soulié.

Léo Lespès a été tour à tour caporal de voltigeurs au 1er de ligne, fabricant de tours indéfrisables, teneur de livres chez un lampiste, membre de la Société des inventeurs et de la Société protectrice des animaux; il ne paye jamais ses cotisations, c’est par là qu’il se distingue.

Pour les femmes enceintes qui ne voudraient pas regarder sa portraiture si frappante de ressemblance, elles n’ont qu’à lui demander son passeport, elles le reconnaîtront à ces indications :

Chaînes d’or fantastiques à son gilet;

Voix presque toujours enrhumée du cerveau;

En cabriolet, n° 371, circulant dans Paris de six heures du matin à minuit.

AUGUSTE LUCHET

AUGUSTE LUGHET.

Signe particulier. Toujours suivi d’un chien jaune.

AUGUSTE LUCHET

Doué d’un physique agréable — pour chasser les oiseaux à rapproche des vendanges, — Auguste. Luchet avait entendu dire qu’Ésope avait été mis à mort à Delphes pour cause de laideur. Il eut peur pour lui-même, tout d’abord, mais ayant lu un autre historien qui fait précipiter d’un rocher Esope par les Delphiens, après sa fameuse fable des Bâtons flottants , il se rassura ensuite; pénétré qu'il n’existe à Paris, où il réside, aucun rocher d’où Ton puisse le lancer dans l’espace.

Auguste Luchet naquit le 14 juillet 1789, à une heure du matin. Comme il était venu au monde avec un tempérament très belliqueux, on raconte qu’il s’échappa violemment des bras de sa nourrice pour aller pulvériser la Bastille en compagnie de Camille Desmoulins. Après trois jours d’un combat des plus acharnés, il revint chargé de la dépouille des vaincus, mais décoré d’aucune croix d’honneur.

Pendant les jours les plus orageux de la tourmente révolutionnaire, il ne cessa de se tenir au premier rang des enfants terribles.

C’est lui qui versa dans la coupe de Rouget de l’Is le le vin généreux qui fit naître la Marseillaise .

C’est lui qui fourbit avec grâce l’illustre poignard dont une jolie fille brune se servit pour couper Marat en plusieurs morceaux.

Si Luchet eût voulu alors de son énorme pied . frapper la terre, il en eût fait sortir quatorze armées pour la défense du pays. Mais Napoléon s’en était chargé, il a eu peur d’être assigné en contrefaçon.

Auguste, qui ne pouvait supporter les conditions de l’état monarchique, se construisit immédiatement un brick de cent canons et s’exila sans pitié et sans argent pour la Pensylvanie.

Cependant, comme en raison de l’aménité de ses mœurs, de l’élégance de ses manières et de sa jolie figure, il voyait, non sans crainte, les Chactaws, les Chasseurs et autres sauvages très cuivrés, disposés à parodier sur son élégante personne les massacres de Saint-Domingue, il profita, pour regagner en toute hâte, de l’occasion de rentrer dans la rue Maubuée, pays de ses pères, — je veux dire de son père.

Une lois à bout de ses pérégrinations, Luchet se fit tour à tour caissier, marchand de rouenneries, teneur de livres et vécut pauvrement pendant la Restauration.

AUGUSTE LUCHET

Il était toujours à sec, même quand il pleuvait.

Un beau soir, il lui prit subitement l’envie de s’abandonner à la confection des romans à trois collaborateurs. Un mois après parut Thadéus le Ressuscité , roman terrible où un mort assassine tous les vivants.

Lassé bientôt des déboires de la vie littéraire, il s’en fut conquérir la Normandie et réduisit à son autorité Rouen, Falaise, Bolbec et le manoir d 'Ango, dont il fît un drame pour le théâtre de l’ Ambigu.

Luchet ne savait que faire pour vexer la royauté. Son unique désir eût été de s’introduire aux Tuileries en débardeur. Cette entreprise eût été téméraire, il y renonça.

Arrivèrent les. fameuses ordonnances de 1830 ; Luchet entra au journal le Temps , où il fît merveilles en faveur de ses opinions. J’oublie de dire que pendant ces longs jours bourbonniens notre poète fît le roman de Frère et Sœur , qui obtint un grand succès littéraire et de procureur du roi. Le Brigand et le Philosophe , grand drame en collaboration avec Félix Pyat, fit presque émeute et obtint un succès immense. Il collabora au Bon Sens avec Rodde, qui venait de le fonder.

La garde nationale fut formée et reconstituée, Luchet entra dans l’artillerie; ce qui lui fit dire par son sergent : «Luchet, on ne peut pas dire en

parlant de vous : Il a plus d'artillerie que de génie. » Luchet, dès ce jour, méprisa son sergent et son affreux calembour; Louis-Philippe n’eut rien de plus pressé alors que de licencier l’artillerie de la garde nationale.

De 1830 à 1840, Luchet rédige V Almanach populaire , fait des drames au plus juste prix, écrit dans le Commerce , l'Esprit public et la Réforme , et fait un pamphlet énergique, une satire violente, sous forme de roman, avec ce titre tout mièvre : le Nom de famille.

Malheureusement cette partie de la société attaquée par le style vigoureux et incisif d’Auguste Luchet s’inquiète peu d’un pamphlet, et toutes les satires de Juvénal ne parviendraient pas à galvaniser un cadavre si le parquet ne s’était mêlé de la partie.

Voilà Luchet s'expatriant en Belgique et se condamnant à cinq ans de faro de Bruxelles pour purger sa contumace. — Mais le faro, la bière de Louvain lui donnent des idées, celles surtout de voir la Belgique en république. Par malheur, il n'était pas assez lié avec le roi des Belges pour lui conseiller de s’en aller ; ce fut le roi des Belges qui le fit partir, en trois temps et dix-huit mouvements.

En février 1848, Luchet offre au Gouvernement provisoire son cœur, son bras, ses rhumatismes et, son chapeau tromblon. Le Gouvernement pro-

visoire accepte avec bonheur son cœur et son bras, et lui donne les fonctions de gouverneur de Fontainebleau pour guérir ses rhumatismes et saluer la République — de son chapeau tromblon.

Luchet est aujourd’hui marié et confectionne des drames; il est sage et rangé comme une jeune fille : c’est Caton en redingote de castorine, avec un chapeau tromblon.

L’homme au chapeau-parapluie, que Nadar a photographié ci-contre, est né page de l’empire et à Saint-Hilaire (Charente-Inférieure).

En se regardant dans son miroir, un jour, le jeune Marco s’aperçut que ses dents étaient séparées en embrasures de canons et que, dans cette tête qui avait l’honneur de les posséder, il y avait une mine de blagues militaires à exploiter alors que le grand homme n’était plus là pour les démentir. Dès ce jour, il pensa qu’il devait être aux yeux de la France ébahie le Mathieu Laensberg épique des Souvenirs intimes de l'empire. Il crut devoir refléter dans sa glace, pendant qu’il se mirait, une tête de vieux grognard, et s’écria avec transport : « Plus de doute, c’est 'ma destinée 1 Cet homme infirme

qui passe est un avertissement du ciel ; les grognards ont besoin de moi comme de tabac, je les sauverai. » Puis, se penchant à sa fenêtre, il jela au détraqué ces motsducœur: «Mon vieux, je suis content de toi ! je narrerai ton histoire, je raconterai tes batailles; va, repose en paix, ombre chérie; je veux que l’éloquence de mon style fasse pleurer toutes les gendarmeries départementales et les concierges de la France entière; va, vieux, j’irai pleurer sur ta tombe et m’essuyer les yeux avec ton mouchoir d’invalide. »

L’ombre s’était évanouie. — Le cerveau de Marco, de la ville de Saint-Hilaire (Charente), dansait la froteska. Marco était grognarophobe!

Marco devinait à cette vision que sa destinée l’appelait à tatouer sans pitié l’immortelle renommée du vainqueur d’Iéna et du martyr de Sainte- Hélène! Dès ce jour, la patrie comptait un historien de plus. Il croyait avoir assisté à toutes les grandes batailles impériales ; il s’imaginait qu’il s’était toujours trouvé là pour entendre les confidences intimes de Napoléon et, dans sa toquade infiniment prolongée, il pensait avoir souffert de ses brusqueries, veillé pendant le sommeil de son héros et puisé dans sa tabatière.

Émile, c’est le prénom du jeune homme, était le fils de M. Marco, cordonnier en vieux et en Sicile, qui aima mieux s’expatrier que de payer ses con-

tributions. Le père Marco vint en France avec Émile, le fruit de son amour, et le plaça dans un collège jusqu’à l’âge où l’on pouvait impunément dire qu’on était entré page de l’Empereur. Il entra effectivement dans les pages du grand homme; mais était-ce une raison pour nous en écrire tant que cela?

Laissons Marco épier, écouter le grand homme et apprendre par cœur l’histoire de ses batailles; laissons mûrir Marco, ne l’arrachons pas de l’arbre de science; nous le cueillerons mûr et cuit à point.

. Il commence à mûrir, à jaunir. . . .

. Il est mûr . .

. Il est page gris pommelé .

Ma foi, je le cueille.

Il entre homme chauve au journal le Siècle , où il sut être chiche envers la syntaxe. Il y fonde une spécialité, la spécialité napoléonienne .

Il mène son style militairement pendant plusieurs années. — LeS portiers pleurent. — Qu’on s’étonne si, au milieu de tant de combats divers, il laisse quelques phrases impotentes sur le champ de bataille.

Qu’il prenne ma tête : c’est moi qui ai eu l’hon-

neur de changer son nom en celui de Blago Saint- IIilaire !

Et Blago racontait toujours. Il se livre avec frénésie à sa spécialité. — Il invente un style à l’Empereur.

Ah ! si là-haut, dans les Champs-Ëlysées, la police se faisait mieux, Émile Blago ne vaguerait pas sans être muselé !

Les feuilletons du Siècle sont un torrent qui déborde. Non content d’avoir initié ses candides abonnés au bagout, aux mœurs et aux culottes de la grande armée, aux habitations, aux dialogues et aux monologues napoléoniens, M. Blago Saint- Hilaire se mit en tête d’infester la librairie française des produits de sa spécialité.

Certes, si Napoléon pouvait revenir sur la terre, son premier désir et son premier devoir seraient de faire administrer quelques douches à cet infatigable confectionneur de canards.

Mais Napoléon dort d’un éternel sommeil! M. Émile Blago le sait : de là son magnifique aplomb.

Hélas 1 hélas ! à force de tailler ses paletots dans le manteau de l'Empereur,* M. Émile a usé la pourpre impériale. M. Émile Blago, si nous n'étions pas le peuple le plus spirituel de l’univers, eût fait cent fois plus de mal à Bonaparte que la saintealliance et Hudson Lowe.

La littérature blago-saint-hilarienne coule à pleins bords ; cela commence à sentir mauvais.

MINUIT. Un paysan de Carpentras me rapporte la collection hilarienne du Siècle et me dit :

« Pour moi j’aimons ben mieux, mossieu, notre vicaire, Je ne savons ce qu’il nous dit;

Il n’a pas dit trois mots, bredouillant son affaire,

Que tout le monde s’assoupit.

« Je n’dormions que les dimanches, et avec c’tit papiais-là, j’mendormons tous les jours. Reprenez-moi ça, dru I »

Ce brave paysan avait raison .

Un vieux soldat comme M. Émile doit savoir souffrir et se taire ; — M. Émile n’a su que souffrir, voilà tout.

Nous terminerons la biographie de cette binette impériale par la reproduction de cette petite pièce suivante, surprise par nous dans la tente de cet illustre page intime, qui sait si bien nous dire comment le grand empereur éternuait. Ce sont les dernières paroles d’un vieux grognard retiré sur la place Maubert, adressées à son fils. Ce touchant morceau aura parmi nos lectrices un succès de larmes ; nous les prions instamment de les recueillir et de nous les adresser sous enveloppe, afin que nous puissions les offrir dans une coupe d’or à M. Émile M^rco de Saint-Hilaire, qui le mérite bien.

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les binettes contemporaines.

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