‹ Un million de bouffonneries, ou, Le blagorama françaisChapitre 13 sur 63 · DOUZIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

DOUZIÈME SÉANCE

Une foule immense encombre les couloirs, tes dortoirs et les parloirs du collège Louisle-Grand (prononcez Descartes), où de très* vieux barbistes se sont donné rendez-vous. MM. Grasset, Taschereau, Ravel, Mortimer- Ternaux et autres casquettes de la littérature s'étaient entendus pour venir jeter cette année à la tète des lauréats et lau-^ réates des couronnes , des livres de toutes sortes et des paniers de chasselas de tous les Fontainebleau possibles.-— D'ordinaire, c'est l'élève qui a remporté le prix d*hon« neur qui reçoit les projectiles à la figure.

DR BOOPTOlfTIBllICS. 8$

M. Kernen, garni de breloques qui ne doivent rien à personne, arrive d'Asaières |M>ur présider la séance, au triple galop d*un roussin d*Arcadie. Cet illustre vieillard a revêtu ce costume et choisi celte monture pour n'être pas reconnu. Tous les professeurs, lauréats et lauréates le reconnaissent cependant et s*écrient, avec un enthousiasme très-facileà décrire : Vive

M. Kernen et son auguste famille!!! A

ces mots,

r/âne qai l'apporta recale épouvanté.

M. Gillot, pharmacien, se porte en; foule pour lui demander la parole.

M. Kbrnbn. Tu vois bien, raoncer, que mon &ne il brait, et que vous ne pouvez pas vous faire entendre tous. les deux à la.

86 tN HILLIOH

fols, ifoun dé DUou ! Tu alteirneras a^ec lui, mon pichoun.

M. GiLLOT, sinclinant. Vieillard, j'ai Tamour-propre de croire que je m'en ac- <]uitterai aussi bien que lui. {Rires.)

M. Kbrnbn. Oh I ze suis trop poil pour te dire le contraire.

M. GiLLOT, d*un air excessivement matin. Asinus asinum,.,

M. Kbrnbn. Asinum! Troun déVair!

«st-ce que tu fréquentes Zules Vayin?

M. GiLLOT. Je ne me flatte pas de fréquenter ce journaliste ; mais , comme lui, j*ai le droit de parler mal le latin ; comme lui, j'ai le droit d'en saupoudrer mes discours et mes écrits. Je prends, comme lui, le latin dans les poches du premier venu, et je m'en sers, si je veux, à contretemps...

M. Kkenbn. Mes pichouns ! ce maroufle de Zillot me donne l'idée d'ouvrir la séance par un discours latin ; cela donnera un air Sorbonne à la çose, et Mortimer-Temaux n'y comprendra rien. ( Vive approbation. )

« DilBctissimi elevi! ecee iierum magnus eoncursus generalis, qui semper in hane elt'

DE BOVrrOMNIRU». 87

§wtam^ enoemtam brillanti$smum foulam cttirare victum Fallouxem...

Une voix. Falloutum,

M. Kbrnbn. Bagasse ! ze veux dire Fa(t&uxem. {Rires.}

M. DE Falloux. Je m*y oppose. Je yeux qu'on abaudonne la langue de Virgile pour celle de Corneille ou de ClairviUe. (Bravo f)

Tous les pères des élèves se permettent de pleurer d'attendrissement en écoutant les éloquentes paroles latines prononcées d'une voix mâle et onctueuse par M. Kernen.

M, Kernen suspend la séance pendant dix minutes pour laisser aui pères de famille présents le temp^ de se livrer à des flots de larmes et d'harmonie. L'orchestre joue l'air des Lampions ! ce qui fait que tou4 les élèves se lèvent comme un seul gamin pour demander la Marseillaise,

Pendant que l'orchestre s'occupe k ne pas faire droit à leur demande, H. Kernen «'adressant aux élèves avec la douceur de son thon habituel, leur dit :

. <« Mes sunes piçouns, en attendant la réouverture de la séance, amusez-vous^ ébattea-vQiis. *

88 UN 1IILLI0N

^ Les étèves ne se le foDt pas dire devx fois ; ils se lancent des pierres el des professeurs à la tête.

M.'KBRNBN(/'urteua;). Troun dé Diou! zunés élèves, quand ze vous ai dit : Ebattez-* TOUS, ze ne vous ai pas conseillé de vous battre... Ze vous ai permis de vous ébat* tre. {Hilarité.)

Le silence se rétablit.

En ce moment, plusieurs marchands de soupes universitaires entrent dans la salle.

Les charcutiers littéraires de l'époque actuelle prennent place sur des bancs réservés. Les pions, ces sergents de ville de la grammaire, donnent le bras aux élèves qui vont être couronnés.

M. Kbrnbn. Ze rouvre la séance. Ne craignez pas que ze m*entoure d'institutions républicaines, n'ayez aucun trac^ ze ne veux m'entourer que d'institutions blagopbiles. Ne confondez pas autour avec alentour. Le cef de 4a pension Benrrefort il a la parole.

M. BBVRRBFomT. Mou institution n^avait l'année dernière que 248 élèves, et cependant l'élève Fortenthème, que Je vous pré-

DB MOFPOlINBltlBS. 80

sente, a remporté, depuis quatorze ans qu'il est dans mon institution, 685 acoessiis. VeuiHez l'interroger; il lit couramment les feuiUets polissons de madame de Girardin. li est très-fort en histoire sainte^ M. Kbunbn, à l'élève, Zune piclioun , se irends 4u vin de Noé. (Bruit.) Dis nous rhistoire de Noé.

L'ÉLÈYB FORTBNTHÈHB. A pOlnO aU SOT-

tir de l'enfance, Je sus que Noé s'abandonnait souvent à l'ivrognerie. Cet honmie montrait sa nudité à ses enlMits. Dans cet

eut, 80B 6l8 Gham s'en moquait Sem el Japhet, qui ne s'en fichaient pas, Hiar* ebaient à recalons, au contraire, et êtes* daient sur lui un épais manteau pour !• soustraire à leurs regards sacrilèges. ~* Voilà ce que dit Thistoire sainte.

M. BBUREBPonT* Vous le voyez, Keme», j^élève mes enfants vers les choses sainte». Je vous demande, pour cet élève de quatorzième année, le prix de calembour.

M. Kbrnbn. Ze le couronne. Seulement, ze te ferai observer, moun pichoun, que tu as eu tort de lui (aire lire la Bible. Ze trouve que Noé, pour être un peu casquette^ n'était pas suffisammeQt vêtu.

M. Bburebfort. liais puisque c'est de rhistoire sainte.

M. Kbrnbm . Du moment que c'est de l'histoire sainte, ze te pardonne. Qu'on m'apporte un autre professeur.

L'huissier apporte M. Vero.

M. Kbrnbn. Etes-vous parent du passage Vero?

M. Vbro. C'est mon oncle. {HUarUé.)

M. Kbrnbn. Baga$»ef z'ai traversé ton oncle ce matin , meun pitikoun, (Rirei,) On

DE levnramFmiBs. 01

sait que tons les ans à certaines pensions les EonrnauX'Caçalots donnent 3,545 nomi* nations de plus qu*aax autres, et que leurs élèves ils entrent tous à TEoole polytechnique, où ils ne sont que 500.

M. Vbuo. Vous êtes bien bon. L'élève que je vous présente est' déjà un eulotteur de pipes très-distingué. Ce Jeune homme, d'une orthographe intermittente, se nomme Goussepin ; il est très-fort sur Thistolre de France. C'est le même qui, tous les ans , a failli remporter plusieurs premiers prix au collège Charlemagne. Veuillez l'interroger.

M.Kbrnbn. Zune cuiotteurde pipes,dite8^ moi ce qu'était Anne d'Autrioe.

93 6N HiLLHHI

ViiMfE G0U88BPIN. ÀBiie d'A«4ridie?

Elle en faisait diablement porter ^ ce paavre Louis XIU 1 c'était ane lorette de ce temps-là, une Lola-Montès.

Elle était femme légitime de Louis XIIL Elle fut nommée régente sous la minorité de Louis XIV. Le cardinal de Richelieu fut son amant ; elle eut deux fils avec son mari peu sain , Philippe d'Orléans et Louis XIV. {Violenté murmures.)

M. Kbrnbn. Qu'entendez -vous par ces mots : Richelieu fut son amant? (Rires.)

M. Vbro. De grftce. Monsieur, n'adressez pas cette question à Goussepin.

M. Kbrnbm. Mais, troun dé Diéou! c'est de l'histoire.

GoussBPiN. J'ai cherché le mot amant^ j'ai trouvé amoureux qui, à son tour, veut dire faire l'amour. {On rit.) 11 7 a des dictionnaires excellents dans la maison Vero. i)e m'ai beaucoup instruit. (Rires.)

M. Kbrnbn. Ze te couronne toi et ton élève. A un autre.

M. Malsin. L'élève Cricquart , que |e vous présente, se faisait remarquer par sa persévérance k ne pas remporter d'ac-

eessit. Ecce Crispinus Cricquart. Veuillez rinteiToger sur l'histoire en général et sur Orléans en particulier. 11 a eu le prix de santé Tannée dernière; il a profité d'un voyage que j'ai fait pour engraisser.

M. Keuhen. Parle-nous de Zeanne-d'Ârc, moun pichoun. {Sensation.)

H. Malsin. y pensez-Tous, Kernen? parler à cet»enfant de Jeanne-d'Are!

H. Kbrnbn. Troun dé l'air! puisqu'il a reçu une instruction classique.

L'ÉLÈVE Cricquart. Ab ! ah ! la Pucelle d*Orléans. Je sais ce que c'est ; j'ai cherché dans Napoléon Landais la qualification donnée à Jeanne d'Arc et je me suis écrié :

tfft UN HILUON

Gré iH>in d'un chien! que e*esl agréal»le d'avoir ub dictionnaire complet! (HUarUé,)

M*KMKtnv.BagûS8e! l'instruction est une Mie çose. Z*acèterai un dictionnaire Landais, lou troun dé Diéou ! Ze Yous covron-r nerai en tas. A un autre eef dinsUtution.

M. Gastagmbttb. Le jeune Grafinet, q«i fait ma gloire» est très-fort sur Thistoire grecque. Il a déjà remporté le prix de ton* pie; il a eu raccessit de chevaUfonda, plusieurs mentions honorables d^école buissonniëre et le premier prix de piston.

Veuilles Tinterroger sur le supin, le gérondif ou la Guerre des dieux.

M. Kbrnbn. Bagassel z*aimerais mieux entendre un discours Mortimer. Voyons, Graûnet, quel fut le théâtre d'Athènes?

DB BOUIVeiINBlUSS. 06

VtLkfm Grafinbt. L'Odéoo! FôrkiësAt Mtir ce tàéàtre, qui avait toujours beaucoup de monde et pas de subvention» Il y a eette différence avec i'Odéon de Paris que tons les savants s'y donnaient rendezvous dkaque fois que les acteurs y étaient passables. Voulez* vous que je vous parle de la Guerre des dieux que j*ai dans ummi pu* pitre?

M. Kshnb». ZmetnrIfmiréi.Ui es trop instruit pour ton âkce ; ze te donne le prii d'histoire grecque ei zê décore ton pre^ fesseur.

M. Sauttubt, professeur. Gtutiffat rtdendo mores.

M. Kbunbn. Le rideau cace les mœurs; connu, connu, lou troun dé Diéou! Tas de professeurs, et vous, zunes élèves, ze suiscontent de vous. Huissiers, faites venir le zune Gobinet, premier prix de maigreur et de vivacité, de la pension Gavart» que le le couronne et que ze Tembrasse comme zénéral des élèves ayant le pluè^ profité.

On introduit Gobinet, qui est embrassé d'abord par toutes les mères présentes.

nusasinum.SiMez tous TOUS promener. Ze vous couroDue tous,

professeurs etprofesseuses, lauréats^ et lauréates. Ze vous donne à tous un tas d'accessits, et ze me plonze dans un immense blagoclysme universitaire qui fait les beaux zours des malmouchés qui nous entourent.

Mais zezure sur les cendres de Zillot que si zamais z'ai un fils, ze le laisserai en sevraze zusqu'à sa cons-

SB BOVrFONNBBlBS. 97

ori|ftioB; un père n'étant zamâis sûr de placer ses fils dans Tinstitution qui rem- ^rte le plus de prix au concours.

Après tant d'émotions, il m*est permis de 4ever la séance. Ze la lève et le m'évanouis.

M. Kernen tombe en syncope dans les bras de M. dllot, qui le rappelle à la <vie uniquement pour lui demander la parole.

JkmtuMÈ de Benilste».

TRClZllME SÉANCE.

11. Kernen, q«i n*a pour tout vêtement qu'un paoatelas à la bouche, s'excuse sur la légèreté de ^on costume, il ouvre incontinent la séance.

M. KsRMBN. Gillot, ze te donne la parole.

H. GiLLOT. Sapristi ! comme ^ se trouve! le ne puis pas en profiter. J'ai une fête à souhaiter ; je vous demande la permission de m'absenter.

M. Kbbnsn Acève ta cocote, et va-t'en.

M. Gillot quitte la salle.

Ud huissier remet une lettre k M . Kernen ; elle est ainsi conçue :

« Illustre président,

« Quand on est parvenu comme moi k distiller la réclame à sa quarantième puissance, on a besoin d'un oreiller pour reposer sa tôle. Permettez que je me serve de votre cœur pour reposer cette lôte affaiblie qui m'embarrasse; soyez mon oreiller, je serai votre bonnet de coton, et puis Je vous raconterai de ces choses qui font frémir la nature ; vous, vous me direz :

« Ce que dit Toreiller au bonnet de «Qton .

« Tout à vous,

« Mattbt. »

« P. S. J'attends avec mon domestique, dans votre escalier, que vous ayez prononcé sur mon sort. Dites un mot, et je vole sur mon oreiller. .. je veuxdire sur votre cœur. »

M.KBBNBN,avec émotion. Huissier, allez dire à Mattet que ze voudrais dézà lebénifr

DE BOUFPOlfNEBIES. 99

etrie YOir roupiller sur mon cœur. (L'huissier sort,)

M. Kbbnbn. Mespichouns,

L'boinine qui Ta venir est très connu à Paris; il s*est fait dentiste après avoir re-> nonce à ses fonctions cubiculaires. C'est le solécisme fait homme, mais aussi c'est le dentiste des élixirs et Téiixir des dentistes. Il francit avec le môme succès toutes les règles de la grammaire. Il fut le monneron de Rogers...

M. Gaassot. Il a été reconnu l'autre jour k Sedan. (Rires.)

M.Kshnbn. Ses dents sontosanores. Z'estime assez Grasset pour ne pas faire un calembour moyen-àze, dont Glairville n'oserait plus se servir. Mattet, cédant ses dents à Sedan... Ah! lou troun de Dioul ce Grassot il est cause que ze ra'enberlificote !... Eh bien, ze n'aceverai pas mon discours.

M. Gillot rentre en séance.

M. Kbrnen. Gillot, il me pousse une idée zigantesque, ze ne te dis que cela.

M. GiLLOT. Je demande la parole.

M. Kbrnbn. As-tu mal aux dents, Gillot?

100 UN MILUON

M. GiLLOT. Pourquoi cette question ?

M. Kbrnbn. Z'ai mon idée.

En ce moment, un monsieur jeune en* core quoique myope, biond et légèrement -désagréable au premier al)ord, entre dans i*hémicycle ; il est suivi d*un interprète.

LMnterprëte. Vous voyez devant vous le célèbre Mattet , inventeur de la dent d*éléphant dite osanore. Son succès est dans toutes les bouches qui ont l'honneur d'avoir des dents osanores. — C'est le plus petit nombre. Il aurait pu travailler la dent <dtt rhinocéros, il ne l'a pas voulu. L'élé-pbant était son lot, sa denrée coloniale. Il avait une dent contre le rhinocéros. Recevez mon client, bénissez le, bénissez-moi, bénissez-nous en tas.

M. Kbrnbn. Voyons d'abord les qualités <lo ton client.

Hattet, quelle est votre opinion ?

H. Mattbt. Actionnaire de naissance.

(BiresJ

M. Kbrnbn. Tu as commencé bienzeune.

Et ton domestique?

M. Pbrnin. Moi, monsieur, je suis bla-

DE BOOPFOIVNBRIBS. 101

g«eur de la veine, dentiste du lendemain. J*ai servi dans les gardes françaises...

M. Kbrnen. Tu as commencé bien zeune.

(ChanUint,)

Pans les gardes françaises, Savais an amoareax.

M. Pbrnin. Pas celles-là, monsieur. i*é* tais dans les gardes françaises quand je distribuais les prospectus de M. Mattei. Mais depuis j'ai fait des études approfondies sur la prothèse, et je suis honoré de la. clieotèle de plusieurs princesses d'Allemagne auxquelles j'arrache les dents par correspondance. (Affranchir,)

M. Kbrnen. Troun de Vair! c'est fort.

Sais -tu ce que c'est qu'une toupie d'Allemagne?

M. Pbrnin. Permettez-moi de mépriser cette question captieuse. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je suis le sou monaeo de M. Mattet, petit maître à moi. Je fais aujourd'hui des osanores comme lui, et, eomme ce général des Achéens, je scie mon bois moi-même et je fais un élixir * 10 tt, le flacon.

102 UN MItUON

M. Kbrnbn. On dit même que tu as plus d*élixir que d'orthographe , bagasse ' Mais, ▼ois comme on est méçant ; on dit encore que tu crois que c'est le duc de Wurtemberg qui a invenlé l'imprimerie ?

M. Pbrnin. Je le crois, parce queMAx- TBrme Ta assuré. ^^t7ari^é.) Mais revenons k mes osanores, sans crochets et sans garantie du gouvernement, que je pose par la pression atmosphérique.

Y a-t-il parmi nous quelqu'un qui soit privé de mes osauores ? y a-t-il une mâchoire qui veuille m'honorer de sa confiance?

Un monsieur, la tête embéguinée, se présente et s'assied. M. Pernin retrousse ses manches, extirpe la dent malade.

M. Pebnin. Maintenant, messieurs, que la dent est arrachée, je pose une osanore à monsieur. Ouvrez la bouche. Mordez ce livre.

M. Kbrnbn. Bagasse! que fais- tu là, mes cert

M. Pernin Je le fais mordre dans «ne tragédie de Ponsard, pour vous prouver que mes osanores, messieurs, sont telle-

DE BOUFFOUNERIBS. 103

ment à Tépreuve que je ne quitte jamais mon client sans lui avoir fait mordre la poussière. Monsieur va sortir pour subir la dernière épreuve, pour mordre la poussière. (Sensation prolongée.)

M. Mattbt. Je demande la parole.

M. Kbrnen. Parle, moun pichoun.

M. Mattbt. Pernin n^est qu'un indigne imitateur ; mais Je suis plus fort que lui, car je rassemble tous les clients qui ont de mes osanores et nous allons aux Tuileries, tous les jeudis, mordre les pieds de Spartacus. M. Pernin n*est donc qu'un pâle imitateur en ne faisant mordre que la tragédie de Spartacus.

Voix NOMBREUSES. C'est vrai ! (Vive hilarité»)

M. Kbrnen. Vous êtes aussi forts l'un que l'autre, mespichouns; mais vous êtes deux arraçeurs et ze ne vous crois pas. Huissiers, tpportez-moi Vivier, professeur d*tlgontine.

M. Vivier est apporté.

M. Kbrnen. Pour toi, mon bizou, ze donnerais mon sang, ma vie et mes fausses '

1041. 9tt MILUOlt

dents. Ze parie que lu £aâ& partie d'iioeinÛDité de sociétés savantes?

M. ViTnn. Ma brocliure et ma nu)destie me font un devoir de tous l*avoaer. Je n*arraebe les molaires q^'k mes amis ; les dents que je pose facilitent; la prononciartion anglaise.

M. Kbrnen. Oh rbagasse !

M. Vivier. C'est comme j'ai Thonneur de vous le dire. Vous avez pu lire dans ma. brochure que j'a?ais un homme à mon set^ vice qui avait un râtelier complet servant de montre à mes clients. Eh bien, je n^ar pas tout dit ; ce qui va laisser bien loin les tragédies de M. Ponsard et le Spartacus des Tuileries; cet homme, à Taide de mes dents minéro-adamantine, mord, devant les personnes qui lui en font la demande, un ewieu de chariot

M. Kbrnbn. Ze te crois. Mais dis-moi, Hkon cer, ze me suis laissé dire que mméro-^ adamantine signifiait poudre à diamant?

M. Vivier. Ma brochure le dit : Je pose

des dents en diamant aux nigdouilles qui

en demandent. Le public est si bétel...

» M. Kbrnen . Le Mont-de-Piété prêterait i I

DE BOUFfOMNEBIBS. 1(H^

qtielqiie'ÇOBe sur les râteliers en diamant ^

M. VnrnR. Ce n*est pas gentil de me Caire cette question devant le monde. Mes riteUers prôtcst à la plaisanterie, mais le ttDnt^-de^Piété ne prête rien sur mes rftteliers. {Vive adkésUm.)

M. GiixoT. Je demande la parole.

M. Kbrnbn. Ze te l'accorde si tu veux te dire poser une dent par ce cer Vivier.

M. GiLLOT. Si c'est un moyen d'obtenir kl paroieplus focilement, que monsieur Vivier, qui ne m*a jamais mis de dents, qu'il commence. Je lui livre ma tête.

M. KwÊMMS.Pichourir tu as un grand courage; c'est le devoûment de Décius, ze dis plus, c'est le dévoùment de Décius.

M. ViTiBR. Vous venea de le dire.

M. Kbrmen. Ze ne saurais trop le redire^ {OnrU,}

M. GiixoT. Je me livre sans défemes ib vos minéro-ttdamantines.

M. Vivier fait asseoir M. Giilot, lui farfouille la m&cboireet lui extirpe les quatre molaires ; ce qui lui fait faire des contorsions qui bouleversent la régularité de se& irails.

106 DN MILUON

La seule difBculté que M. Vivier a¥tit k vaincre, c'était de trouver uo homme qui voulût bien se faire extraire des dents pour se faire poser des adamantines par la simple pression de l'air atmosphérique.

Des cris affreux se font entendre; M. Vivier continue à farfouiller.

M. Kbrnbn. Troun de l'air ! que faitesvous à ce pauvre Gillot? il a l'air d*étre sur les dents.

M. ViYiBR. Eh non, c^est moi qui suis sur les siennes. (Rires.) Remarquez que c'est par la simple pression de l'air. Si j'appuie si fort, si ze provoque sa douleur et ses cris affreux, c'est qu'il n'y a pas absorption complète d'air atmosphérique. (Cris épouvantables.) J*aide la nature, je ne la force pas. Ouvrez donc les portes, il n'y a pas assez d'air ici. {Cris nouveaux.) Oh ! je ne vous l&cherai pas que vous n'ayez subi Tapplicatlon de mes diamants. Je veux que cette mâchoire soit mise en état de défense. (Cris.) Gillot, vous pourrez nous montrer les dents ensuite avec 6erté, et avec d'autant plus de raison que, plus vous aurez la bouche béante, plus l'air atmosphérique

DE BODFFOIINBIIIBS. 107

qui entrera fera pression. (Cris atroces.) Oh ! criez tant que vous voudrez. Voyei mon prospectus; je pose une dent minéroadamantine en vingt-quatce heures ; je ne vous quitte pas. (Cris : A la garde l) Oh ! si vous êtes pressé, votre dent ne l'est pas encore assez. Criez, criez, cela provoquera l'air atmosphérique, et de là la pression que j'attends.

M. Kbrnen. Ah ! fistre ! c'est zénant.

M. ViYiBR. Remarquez, messieurs, que je n'emploie ni crochets, ni ligatures pour

poser une dent ; j'emploierais plutôt la

force armée. (Hilarité et cris féroces de M. Gillot.) Allez, vous l'avez maintenant

M. Kbrnbn. Mon pauvre Gillot, ze te donne la parole.

M. Gillot fait signe qu'il ne peut plus parler.

M. Kbrnbn. C'est égal, ze te la donne.

M. ViTiBR. J'ai aussi un élixir que j'appelle algontine, d'où j'ai fait algontinisatùm. Ces mots ne sont français ni l'un ni l'autre, mais ils sont chloroformés. {Rires.)

M. Kbrnbn. Là, ze t'arrête, tu es un blagur ! Le chloroforme ne peut s'allier à un

t08 UN MILLIOIV

élisir iiveloonque, il s*évapore. Mais nous reviendrons sur cette bla^e noaveUe.

Huissier, apportez-moi le dentiste Zulien.

Les huissiers apportent M. Julien et sa mtebine Tous les deux se placent dans llémicyde.

M. KsRinEN. Picbouns! Ze vous ai annoncé un quatuor de dentistes (trois bécasses à la clef). Vous avez vu successi?ement trois dentistes avec çaeun un système et \m élissir, bagasse ! Eb bien, voici un quatrième qui emploie le feu. Quel est celui d'entre vous qui brûle de se faire opérer le nerf dentaire?

M. GiLLOT, qui a recouvré la |>arole, s'écrie : Moi !

M. Kernbn. Quel courage, troun dé Vaki C'est le dévoûment de Décius. Z'éprouve le besoin de le redire. (On rit.)

Ceci vous représente le PHILO-THERA- PEUDONTE pour TADUSTION (tout le monde dirait cautématUm) par le ga% %drogène.

M. KiRifiif. Aquo puo pas dura ! troun dé DUou ! Vous me brûles mon GiUot 1

DE BOOiWOliNgaiBS. Idd

M. iVLfur. Ne faites pas ttt^Uan. La flamme cherche le nerf dentaire, elle le cautérise, elle radastionne...

M. Kbrnbn. Bagoêse! vous incendiez mon Gillot

M. JuuBN, atec calme. N*ayez donc pas peur ; yoyez s'il crie comme a^ec le sys« tème Vivier.

M. Kbrnbn au désespoir. Il ne peut plus crier, il est trop tard peut-être?

M. JuuEN. Iln'estjamaistrop tard pour faire le bien. La flamme que vous voyez traverse les voies palatines et sort par les fosses nasales. La trompe d'Eustache se racornit pour faire place à l'hydrogène; voilà pourquoi vous voyez la flamme sortir par les oreilles. J'oserais maintenant parier que son nerf dentaire ne le gêne plus et qu'il renonce pour toujours à vous demander la parole. {Vive terreur,)

M. Kemen fond en larmes. Ses vieilles paupières coulent plus de pleurs que n'en conleront jamais les fontaines du faubourg Saint-MifftiD.

M. Kbrnbn. LouiroundélHéou! z'y pense, Gillot qui devait partir par le cemin de fer.

M. JuUBNdTec calme. TranquiHitez-vous, vieillard ; je vous Tai mis en état de partir par le premier convoi. (Sensations diverses.)

En ce moment une musique ferrugineuse dirigée par M. Berlioz se fait entendre; ce sont les élizirs des dentistes qui se livrent à une froteska échevelée.

M. GiLLOT. Je demande la parole.

M.Kbrnbn. Qu'entend-se. ze te retrouve.

Oh ! ze te l'accorde, motm pichoun. Mais ze lève la séance. Tu me parleras en cemln.

He choses et d*aiitres«

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