QUATRIÈME SÉANCE
E.e Spécifique Korton.
Lî PLOMBATÏUR.
M. Kernen, propriétaire du Ba%ar Oriental , président titulaire de la Société , est au fauteuil, et M. Crinoline-Oudinot , inventeur des sous-jupes-fromages, secrétaire, rédige le procès- verbal.
M. Kbrnen. La parole est à M. Korton, puffiste-dentiste. (Mouvement général d'attention.)
M. LoisoN, pharmacien.. Je demande la parole.
M. Kbenbn. Parlez.
M. LoisoN. Il me semble, Messieurs,.
sauf meilleur avis, que notre Société étant toute française, nous ne pouvons y agréger des étrangers. (Si! si! Non! non!)
M. Ck>R80N, directeur de 1* Ambigu. Dans tous les cas, je propose formellement l'exclusion des Anglais.
Db toutes parts, à la porte les jeux de mots !
M. GiLLOT. Je demande la parole.
M. Kernen. Parlez.
M. GiLLOT. Je cède mon tour à M. Korton.
M. KoRTON. Quelle que soit la décision que vous prendrez à Tégard des étrangers, je puis, Messieurs, rassurer complètement, en ce qui me touche, ceux qui s'opposent à mon admission : malgré le nom que je porte . je ne suis pas plus anglais que M. Robertson, le professeur, ni que M. Robertson, le marchand de cirage. Mais vous comprendrez que lorsqu'on veut affrioler un peuple qui se distingue autant que le nôtre par son patriotisme, un nom étranger est d'un puissant secours. (On rit.) Quoi qu'il en soit, Messieurs, je crois que vous auriez tort d'exclure les étrangers , et
DE BOUFFONNERIES. âS
particnlièrement les Anglais. Les Anglais sont les inventeurs du puff, et jusqu'ici, malgré les immenses progrès que nous avons faits dans cette branche de la philosophie, nous sommes encore bien loin de les avoir atteints. (Murmures sur tous les bancs.)
Une toix. A l'ordre! à Tordre!
Db TOUTES PARTS. Oul! oui ! à Tordre!
M. Kbrnen. Monsieur Korton, vous avez émis une doctrine subversive de tous les principes ; vous avez ravalé la France I Nous ne contestons pas que les Anglais ils ont poussé le puff à un haut degré de perfection ; mais les Français ils sont sous ce rapport, comme sous bien d*autres, incomparablement supérieurs à tous les peuples. Ze vous rappelle à Tordre. (Très-bien!)
M. LoisoN. Je demande qu'il soit statué, séance tenante, sur la question que j'ai soulevée. Admettons-nous ou rejettonsnous les étrangers?
M. Kbenen. Cette proposition n'étant pas à Tordre du zour, ne peut être disculée auzourd'hui. Il sera ultérieurement fisse un zour pour se n'en occuper. N'oublions pas que M. Korton il a la parole.
M. KoRTON. Messieurs, tout le monde sait, premièrement, que le mal de dents est le plus cruel de tous les maux ; secondement, que le meilleur moyen de le faire durer, c'est de chercher à le guérir. Ceux de mes confrères qui le traitent par l'extraction de la dent malade sont des imbéciles ; ils font comme l'homme de la fable qui tua la poule aux œufs d'or. D'autres appliquent sur la dent une liqueur quelconque, Paraguay y créosote, ou toute autre. Ceux-là se montrent prévoyants ; ils spéculent sur le retour du mal et se créent une rente.
C'est bien. Mais j'ai fait mieux. Je n'attends pas que le mal se déclare, je le provoque. Je n'attends pas qu'il vienne, je l'empêche de partir. Les précautions que je conseille font naître la douleur qu'elles ont pour but apparent de prévenir ; et, en attaquant successivement le mal par mes procédés et mes topiques, on arrive infailliblement à l'irriter, à l'entretenir, à le rendre plus intense et plus intolérable.
Qu'un homme qui souffre de ce mal vienne à moi, et je me charge de le blagoter si je ne le rends pas fou! C'est ainsi qu'il faut
DE BOeFFONN^RIES. 35
entendre les afTaires! (Profimde sensation./ Ainsi , non seulement j'ai mon spécifique , mais j'ai encore mon subsidiaire , mon arréteur, mon préservatif, mon plombateur, etc., etc., etc. A Taide de ceux-ci, je fais ¥enir le mal sous prétexte de combattre la carie; avec ceux-là, je l'excite, je l'augmente, je Tentretiens, sous prétexte de le guérir. Tout mon système est dans ce mot : Trifouillons, (Ah ! très-bien l parfait \)
J'ose espérer, Messieurs, que le puff au moyen duquel j'agis sur le public ne méritera pas nuMus voire approbation. Je m'attache d'abord à donner de mes pro« duits ridée la plus avantageuse en les présentant comme universellement adoptés et comme infaillibles. J'appelle même à cet égard les expériences publiques et la critique des médecins. Je traite ensuite ex professa de l'anatomie, de l'hygiène et de la pathologie de la dent, et j'indique la manière de se servir de mes divers spécifiques. I^rmettez-moi de vous citer quelques extraits. (Mouvement d'attention,)
« Un dépôt du spécifique Korton est placé clans presque toutes les villes de France et
aassi dans un grand nombre de tillagest II guérit le mal de dents sûrement, à riostant et radicalement! » Ce début est ronflant, il faut cela.
«r Pour qu*il ne reste aucun doute sur son succès extraordinaire et qu'il soit bien constaté qu'il n'existe plus aujourd'hui au-* cune raison pour arracher une dent malade, tout médecin est inyité à demander une boite au dépôt de sa localité, pour pouirofr mettre ce spécifique à l'épreuve , et une boite lui sera fournie gratuitement. >
Vous comprenez , Messieurs , que l'é* preuve venant à constater que le spécifique, au lieu de guérir le mal , a pour effet de l'irriter, tout médecin un peu versé dans l'arithmétique ne manquera pas de le recommander à ses pratiques. Mais dans le cas oii il ne se déciderait pas à tenter cette expérience, dans la crainte qu'elle ne réussit à guérir le mal de dents , il acquerra la preuve du contraire dans la suite de mon puff.
En effet, le lecteur ordinaire ne remarquera pas la contradiction qui existe entre ces mots : « Spécifique qui guérit le mal
DE BOOPrONNBKlBS. 27
de dénis aûremerUt à Vùutant et radicalement^ » et ceux-ci , qui viennent quelques lignes plus loin : « Si le mal de dents se fait ressentir , répéte% immédiatement IV pération jusqu'à parfaite guêrison, » Jiais elle n'échappera pas au médecin, qui en fera son profit.
Notez encore que le malade qui se servira de ma drogue ne pourra pas m'accuser de l'avoir induit en erreur sur la vertu que je lui attribue : il comprendra que s*il continue de souffrir, il doit prendre patience et faire usage du spécifique jtMçu'à parfaite guérison, ce qui lui donne une aS' sez belle marge. (Hilarité,)
M. CoRSON. Messieurs, voici longtemps déjà que nous nous occupons de dents; si maintenant nous allions nous occuper dehors?
De toutes parts. Il est incorrigible avec ses calembours.
M. Kbrnen. Que lou troun dé Diéou ! An reste, il a raison. Si vous m*en croyez, nous azoumerons à la proçaine séance la suite du remarquable discours de M. Korton.
Voix NOMBREUSES. Approuvé !
M. KoRTON. Quant à moi, je ne m'y oppose pas.
M. Kernen. Eh bien donc alors, la séance est levée.
M^GiLLOT. Ah! diable! diable! moi qui allais demander la parole.