‹ Un million de bouffonneries, ou, Le blagorama françaisChapitre 41 sur 63 · QUARANTE-UNIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

QUARANTE-UNIÈME SÉANCE

Le fauteuil de la présidence est plus que Jamais occupé par' M. Kernen, directeur général des anchois de France, propriétaire du BaMr Oriental^ inventeur des sau* cissons d'Arles, et rédacteur en chef et unique en son genre du Journal du bon ihon^ y annexé.

M. Kernbn. Messieurs, ze vous ai anmoncé pour auzourd*hui une réception importante; mais tel est le prodizieux retentissement de nos séances, qu*au lieu d*tm candidat nous en avons dux

M. GiLLOT, pharnMcien. Je demande la parole.

M. Kernbn, impatienté. Laissez-moi tran* <iuille. vingt-cinq mille troun de Diéou!...

DE BOOFrONNBRIBS. 203

Oui, messieurs, dux. Déià le premier il est ici : c'est le cÉLfeBRS tailleur Rodolphe.

M. DE Balzac. Pardon, monsieur le pré* sident, il me semble que si le candidat est tailleur, il ne peut élre ici. {Oh! oh!)

M. Kbrnbn. Aquo poou pas dura ! Bagasse ! Taisez-vous ou ze m'en vas!... M. Rodolphe il a la parole. Dites-nous vos litres, mon cer M. Rodolphe. {Profond silence.)

Le célèbre tailleur Rodolphe. Je suis lecÉLfeBRE tailleur Roooodolphe. C'est moi que j'ai inventé {Rires.) les nouveaux modèles d'habils et l'élégante coupe par laquelle les fashionables de nos jours se distinguent espécialemenl. {Hilarité.) Qui ne connaît pas le cÉLfeBRE tailleur Roooodolphe!

Toute l'assemblée faisant chorus. Qui ne connaît pas le cÉLfeBRB tailleur Roooodolphe !

Le CÉLÈBRE TAILLEUR RODOLPHE. Décidément, messieurs, les hommes ont abandonné dans leurs toilettes ces goûts élri- (lués et mesquins qui, trop longtemps, hélas! ont été considérés comme l'expres-

«ion du beau. Je suis un des praticiens auxquels reviennent les honneurs de cette révolution. Consultez nos dandys et nos lions, messieurs, tous ils me proclameront le Lafayette et le Washington de la garderobe moderne. C'est qu'en effet je leur-z-en ai fait des habits comme on n'en fait plus. (Rires.) Du reste, est-il besoin que je vous entretienne longtemps de moi? Qui ne connaît pas le CÉLÈBRE tailleur Rodolphe !

Toute l'assemblée faisant chorus. Qui ne connaît pas le célèbre tailleur Roooodolphe !

Le célèbre tailleur Rodolphe. El la coupe de ses fracs .'

L'assemblée, en chœur. Et la coupe de «es fracs !

Le célèbre tailleur Rodolphe. Et le style de ses gilets 1

L'assemblée, en chœur. Et le style de ses gilets!

Le célèbre tailleur Rodolphe. Et la finesse de ses draps !

L'assemblée, en chœur. Et la finesse de ses draps !

DE BOOFFONNERIBS. 295

LB t:ÉLfeBRE TAILLBUR RODOLPHE. Et la

grftce de ses boutons!

L'assemblée, en chœur. Et la grâce de ses boutons!

M. Kbrnbn. Messieurs, c'est très inconvenant de répéter ainsi les parohs de l'orateur.

M. Madapolam. Nous ne répétons que ce que nous avons lu dans vingt journaux.

Le célèbre tailleur Rodolphe. A vingt sous la ligne.

L'assemblée, en chœur. A vingt sous la ligne! à vingt sous la ligne!

M.Kernbn. Mon cer monsieur Rodolphe, vous êtes un grand homme. Ze suis étonné que vous n'ayez pas la décoration.

Le célèbre tailleur Rodolphe. Moi aussi, car c'est moi que j'babille tout le Jockey'sClub.

M. DE Balzac. En revanche, il faut voir comme il vous habille. (Hilarité.)

M. Rernen. Encore un calembour! vingtcinq mille irounde...

M. Gillot, pharmacien. Je demande la parole.

M. Kbrnbn, en colère. Plus souvent! Vous

396 ON aiLuoii

ne L'auret pas. 11 est désagréable» ee pharmacieoià! Mon cer monsieur Rodolphe, ▼enez bien vite recevoir Taceolade de réception. Vous êtes digne de faire partie de notre illustre société. {M. Rodolphe s'approche et se laisse embrasser avec effusûm.) Oui, mon cer monsieur Rodolphe, vous possédez un talent admirable ; et cela est si vrai, quf ze connais uneiniinitéde zeunes zens qui ont une foule de tailleurs, mais dès qu'ils ont tâté de vos habits, ils n'en veulent plus. (Rires et chuchotements,}

Lb célèbre tailleur Rodolphe. Cknnment l'entendez-vous?

M. Kbrnbn. Ze l'entends comme vous voudrez. {Hilarité,)

Nous allons procéder, messieurs, à la réception du duxième candidat. Â{)pros~ sez, monsieur Parlemant.

M. Parlemant. Me voilà, monsieur le président.

M. Kbrnrn. Qui étes-vous?

M. Parlemant. Je suis le directeur de la Bayadère, charmant journal de modes qui a 21,497 abonnés.

M. Kernbn {s'adressant à l'assemblée).

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Ceonaissei-TOtis, messieurs, le zournal la Baifadèref

M. Madapolam. Connais pas.

M. Dalionon, graisse d'ours. Connais pas.

TooTE l'assbhbléb, en chœur. Connais pas.

M Kbenbn. Vous êtes un grand homme, monsieur Parlemant; ze vois d'avance que vous êtes digne trentrer dans l'illustre corps des pufUstes... Dites-nous quelque Qose au suzet de votre espécialité, mon ser monsieur Parlemant.

M Parlemant. Au dernier bal de M°<^« la comtesse de P.... nous avons vu une déli cieuse coiffure sortie des brillants magasins de Maurice Gallay ..

M. Kernbn. Monsieur Parlemant il a donc été au bal de la comtesse de P...

M. Parlemant. Jamais, monsieur le président; on me ferait jeter à la porte par les laquais. {Hilarité,)

M. Kernen. Continuez, monsieur Parlemant, vous êtes un grand puffiste.

M. Parlemant. On sait généralement que les toilettes d'élite réclament impérieusement une soosiupe-Oadfnot. (Bravo !)

M. Kernen. Vous voulez dire une souszupe-fromaze ; ze sais ce que c'est : c'est l'ouvraze de notre ser confrère Griooline, actuellemeni sur les bords de la Sioe.

M. Parlemant. La crinoline est pass^ désormais pour nous à l'état de besoin. (Rires.)

M. Kernen. Très bien. Votre zournal la Bayadère paraît parfaitement rédizé.

M. Parlemant. La Bayadère ne se con tente pas d'être un charmant journal de modes, «lie veut devenir une revue littéraire fort aristocratique ; son dernier numéro contient une lettre que M. le marquis de Soliveau adresse de Baden-Baden, Bad, Bad, Baden, à M. de Vilainfront; c'est une causerie de grand seigneur, pleine d'une douce mélancolie, et où l'on respire presqu'à chaque ligne la sérénité du philosophe et le calme de l'homme heureux.

M. Kernen. Et cœtera pantouffle. {Hilarité générale.)

M. Parlemant. On s'abonne au bureau de la Bayadère^ rue...

M. Kernen. Assez, mon ser monsieur. {A

DE BOOPPONNBKIBS. 299

part.) Si on le laissait faire ce M. Parlemant, il n'en finirait plus.

M. Parlemant. Tous les lions du boule - ▼ard des Italiens et tous les rats de l'Opéra sont abonnés à mon journal.

M. Kebnen. Vos lions et vos rats ils sont des animaux; mais vous n'en êtes pas moins un grand homme... Venez que zé vous embrasse, et que cela finisse

M. Parlemant reçoit à la tête des couronnes de roses, des guirlandes de dahlias, des sous-jupes>Oudinot.

M. DE Balzac. Avant de lever la séance, M. le président me permettra d'adresser une question au directeur de la Bayadère.

M. Kernen. Ze le veux bien, si M. de Balzac il me promet de dire des çoses raisonnables.

M. de Balzac Je veux faire l'impossible... Veuillez me dire, monsieur Parlemant, si vous avez jamais vu des sylphides?

M. Parlemant. Des sylphides? non , puisqu'elles sont invisibles.

M. DE Balzac. Mais pourquoi sont-elles invisibles?

M. Paelbmant. Parce qu'elles n*ont pas de corps.

M. DE Balzac. Alors elles a'oot pas besoin de pédicure. (Eclats de rires prolongés.)

M. Kernbn, avec fureur, Vingt-cioq raille trotm de Voir, ze lèye la séance.

Le Dentiste éclairé*

QUARANTE-TEUXIIIIE SÉANCE.

Le fauteuil de la présidence est plus que jamais occupé par IVI . Kernen, directeur général des anchois de France , propriétaire du Ba^ar oriental , inventeur des saucissons d'Arles et rédacteur en chef, et unique en son genre , du journal du bon thon y annexé.

Douze chefs d'institutions dont les élèves ont remporté 80 prix et 200 accessits aux dernières distributions des collèges, demandent à faire partie de la Société.

M. Kbrnbn. Azoumé à la séance prossaine !

M. le président oommunique h rassemblée la lettre suWante :

« Monsieur le président ,

« Éprouvant depuis deux jours une YÎYe douleur dans les membres, je prie ceux qui composent notre honorable société (rires) de vouloir bien m*excuser si je ne me rends pas à la séance.

« Gomme on m*a imposé les médicaments de notre confrère le pharmacien Gillot... il ne sera guère possible de préciser l'époque de mon rétablissement. (Hilarité.) Aussi j'invite M. Barentin^ directeur du Gymnase presque enfantin , à me remplacer pour la partie des calembours

« DE Balzac ,

« Auteur de Richard cœur d'épongé. »

M. GiLLOT. Je demande la parole.

M. Kbrnkn. Allez la sercer. Messiurs, e'ai dézà dit quarante fois que nous ne voulions pas de calembours. Ge M. de Balzac il est ostinê comme un citoyen

302 U9i M1LL10^

d'A On dit pourianl qu'il a du bon

seifs et qu'il ne manque pas de zuzement.

M. Barentin, directeur du Gymnase presque enfantin. Il a beaucoup de jugements. (Rires.)

M. Kbrnbn. Troun de l air! si M. Barentin il fait des zeux de mots, ze le rappellerai à Tordre... Messieurs, ze vous annonce un nouveau candidat. (Ecoute'k.) C'est le célèbre dentiste Siment, qui cueille une dent comme on cueille une rose. (Bravo l ) k^tossez , monsieur Siment. . . On dit que vous zouissez d'une grande réputation dans le quartier Saint-Denis. ( A part. Sapristi ! quel bel homme!) Comment avez-vous acquis cette réputation? Est-ce par volgre talent de sirurzien-dentiste ?

M. Siment. Quelle plaisanterie!

M. Kernen. a la bonne heure !. . . Alors espliquez-nous votre m-iniëre d'opérer.

M. Siment. La voici. Gomme j'avais entendu dire que quelques un^ de mes confrères trompaient leurs clients et voulaient leur faire prendre des vessies pour des lanternes, je me fis le raisonnement suivant: Les dentistes font croire au public

que des vessies sont des lanternes, donc le

public méprise les vessies et estime les

lanternes.

, M. Barentin. C'est clair.

M. Kernen. Bagasse! Continuez, mon ser monsieur Siment; votre raisonnement il est très orizinal.... Et qu'est-ce que vous avez fait?

M. SiMBNT. Ce que j'ai fait ! Vous n'avez donc pas vu ma maison , rue de Bondy , derrière la Porte-Saint-Martin ?

M. Kernen. Ze ne vais zamais dans ce quartier-là

M. SiHBNT. Mon l^r étage porte pour enseigûe les mots : CHIRURGIEN-DEN- TISTE , flanqués de quatre lanternes; mon â« étage : FABRIQUE DE DENTS , avec quatre autres lanternes ; mon 3<^ étage : ATELIER DU DENTISTE, avec un égal nombre de lanternes.

M. Kernen. Cette illuminatiou elle doit être éblouissante, mon cer monsiur Siment. Vous devez être le meilleur sirurzien-dentiste de votre arrondissement.

M. Barentin. Et le plus éclairé.

M. Kernen. Troun de l'air! Mon cer

30/i UN MIU.ION

monsieur Siment. ze vous demande pardon pour ce monsieur-là. ... ». il a un zenre d'esprit dont il ne peut se défaire

M. SiHBNT. Je n*y fais pas attention. ,

M. Barbntin. Que vous êtes charmant.

(Rires.)

M. Kbrnbn. Vingt-cinq mille tnm»/...

Continuez, monsieur Siment. {A part. Quel bel homme !) Ze suis sÉr que vous avez pour clients toutes les mâchoires de votre quartier... (Hilarité générale.) Eh bien! est«oe que z'ai dit quelque bêtise?. . .

Plusieurs toix. Non! non!

M. Kernen. a la bonne heure Ze

disais donc, mon cer monsieur Siment, que vous deviez ètie bien occupé.

M. SiHSNT Je me promène tous les m^ tins sur les boulevards . les bras croisés , «omme feu lempereur Napoléon !«'.

M. Kernen. C'est f^sseux! Et si quelque «lient venait chez vous pendant votre absence?

M. Siment. Mon domestique a soin de m'en avertir. Une serviette blanche attachée à la fenêtre du !2« étage est le signal convenu.

DE BOePrONNERIBS. 305

M. Rodolphe. G^est dong bour ça que che né fois chaînais de serfleltes planches à fotre groisée. (Rires.)

M. SiMENT. Plaît-il?

M. Kernen. Escusez le zargon de ce monsieur. Il n'est pas de notre pays.

M. Rodolphe. Ghe suis dailleur.

M. Gustave Barbu. U est d'Allemagne

M. Rodolphe. Che suis dailleurî

Che suis le célèbre dailleur RODOLPHE.

(Hilarité,)

M. SiMENT. Permettez- moi, messieurs, de vous offrir maintenant mon ÉLIXIR BALSAMIQUE SPIRITUEUX.

M. Kernen. Offrez, mon ser raonsiur.

(A part. Quel bel homme ! )

M, SiMENT, lisant:

ÉLIXIR BALSÂMiaUE SPIRITUEUX.

l.E DENTI8T8

Seul auteur de ce produii chimique végétal,

ainsi que de plusieurs autres procédés,

tant pour In composiilon des dents, que pour

leur pose, enhardi par la confiance

que le pnhlic lui a déjà accordée ,

ose de nouveau solliciter sa bienveillance.

ProyrlétéB.

Ce denlifrice a la propriété de foriifier le» gencifes, de rafTermir les dénis, de les rendre très blanches, saines; de rendre la bouche fratche, de détruire la mauvaise haleine en lui donnant une odeur agréable.

Les femmes enceintes en useront aussi , afin d'éviter le mal de dents et le gonflement dea gencives, auxquels elles sont fort sujettes

Dés le lever de l'aurore, on prendra un demiverre d'èau fratche ou liéde, selon qu'on pourra la supporter, dans laquelle on versera cinq ou six gouttes de cet Elixir, le tout bien mêlé en semble, dont on fera trois gorgées-

M. Kbrnbn. Zuste trois ?

M. SiMENT. Juste trois, en gardant chacune d'elles cinq minutes , en s'en rinçant bien la bouche. On ne mangera qu'une heure après.

M. Kbrnbn. Une heure xuste?'

M. -SiiiBNt. Une heure juste.

Jkwtm lii^ortaai.

Dans le cas d'un excissip mal de dents seu<

DB BOUfFOHWBRIBS. 997

lemeaty on trempera du colon dans TElixir pur, qu'on posera sur la gencive, en s'inclinant du c6té de la douleur. {Uassembiée n'incline )

Nota. Les personnes qui ne pourront se procurer t'Eliûtir seront guéries sans aucune rétribution, seulement de ià 4 heures.

M. KsHNEN. Ce prospectus-là il est magDiflque.

M. GiLLOT. Je demande la parole.

M. Kbrnbn. Taisez-yous doDc, phar> macien

M. Dalignon, graisse d'ours. Je me permettrai de faire une obseryation au candidat. Il dit que : les personnes qui ne pourront se procurer l'Elixir^ seront guéries satt»\ rétribution^ seulement de 2 à 4 heures. Si ' ellessont seulement guéries de !2à 4 heures, elles redeviennent donc malades aprèsî* (Rires.)

M. SiMBNT. C'est une mauvais- chicane;

M. Kbrnen. Le candidat il a raison, ceci il est une mauvaise cicane... Ze reçois M. Siment k l'unanimité... (Il monte sur une chaise et embrasse H. Siment, aux applaudissements de rassemblée, et il dit, |>en-

dant que M. Gillot demaDde la parole.: La séance est levée.

Les Pi-nsions Beurrefort.

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