‹ Un million de bouffonneries, ou, Le blagorama françaisChapitre 42 sur 63 · QUARANTE-TROISIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

QUARANTE-TROISIÈME SÉANCE

Trenie pensionnats, ornés de leurs instituteurs et suivis de quatre cents élèves, plus ou moins couronnés, défilent devant MM. les membres de l'assemblée, et s'installent devant le bureau du président Kernen.

M. GiLLOT, pharmacien. Je commencerai par vous demander la parole.

M. Kernen. Ze commencerai par vous la refuser.

M. GiLLOT, pharmacien. Ma remarque subsiste. {Hilarité générale.)

M. Kerxbx. Messieurs, le moderne çarlatanisme que nous avons baptisé du nom énerziquc de pw/f, ne se contente pas aujourd'hui de se glisser dans le monde industriel; il a su pénétrer avec un éiçal suc'cèsdans le sanctuaire de la science et de

DE BODFFONN BRIES. 309

renseiguement. Placé par la volonté et le libre suffraze de mes sers concitoyeDs à la tête (les puflistes de France, ze manquerais à ma mission si ze ne me rézouissais vivement de cet état de çozes. {Bravo! bravo!) Voici trente pensionnats qui réclament, en bloc, rhonnenr insigne d'être admis dans notre sein. Ceci vous prouve, messieurs, combien le puffW a de puissance dans notre beau pays de France... Approssez, messieurs les inslituteurs, et déclinez-nous vos titres et qualités.

Un iNSTiTCTBUR. L'instilution Bavard a remporté, au collège Charlemagne, 12 premiers prix, ^.j seconds prix et 49 accessits.

Un â« INSTITUTEUR. La pension Gosse a obtenu, au collège Louis- le-Grand, 20 premiers prix, 42 seconds prix et 83 accessits.

Un 3« INSTITUTEUR. L'institution De Crac a été nommée 16 fois au collège Henri IV.

Un 4« INSTITUTEUR. L'institution Blague a remporté, au collège Bourbon, 58 premiers prix, 70 seconds prix et 150 accessits.

M. Kbrnbn. Ze me dispenserai d'inier-

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rozer les vingt-six autres iastituteurs , parce que ze présume que c'est touzours la même çose... {Rires.) Dites-moi, s'il vous plaît, mon ser monsieur De Crac, est-eédans rinlérét de vos élèves que vous faites annoncer cela dans les zoumaux?

M. DE Crac. C'est dans l'intérêt de mon établissement, monsieur le président, car lorsque les pères de famille voient la multitude des prix qu'on remporte dans mon institution, ils se forment une haute idée de mon système d'enseignement, et ils ne manquent jamais d'y envoyer leur progéniture, car ils ont une grande prédilection pour les prix. C'est un fait constant que les parents tiennent plus aux prix que leurs enfants.

M. Kernbn. Vous êles un profond observateur, /mon ser monsieur De Crac. Puisque vos élèves, et ceux de vos honorables confrères ici présents, ont remporté tant de prix, ze suppose qu'ils sont très savants. Peut-on lesinterrozer?

Les instituteurs. Sans doute, monsieur le président.

M. Kernen. Je regrette vivement que

DB BeOFPONNBRlBS. 311

noire ser eollègue CriDOline-Oudinot soit occupé en ce momoDt sur les bords de la Sine, il aurait interrozé vos élèves sur la langue latine; mais nous nous bornerons à des questions d'histoire, de littérature et de zéograpbie. Z'autorise messieurs les membres ici présents à questionner ces moutards, si c*est possible... Approsses, moutards, on %a vous interrozer.

M. BAmiNTiN (à «n motilard). Gonnais-tu rbistoire de France?

Ls MOUTARD. G*te farce I

M. Barbntin. Nomme-moi le successeur de Lapin VI.

Lb Moutard. Connu! connu! c*est la pincette. (Rires.)

M. Kbrnbn. Mais... ze ne connais pas ces deux rois. [Hilarité générale.) Ze. parierais que c*est un calembour. (Oui! oim.') Trûuu de Vair ! monsieur Barentin, ze vous défends d*interrozer les moutards!

M. Gustave Barbu (à un deuxième m&U' tard). Sais-tu ce que c'était que Lucullus.

Lb Moutard. Oui, m*sieii. Lucullus était un agent de change romain qui a inventé les cerises. (Bravol)

M. Barribr« géographe {à un troisième moutard). Gonoals-tu la Marche d^Ancône?

Lb moutabd. Nous n'avons pas appris la musique.

M. Bernard-Latte. Tiens, je tfe connais pas cette marche! qui l*a éditée?

M. Dalignon, graisse dours (à un quQ' trième moutard). Sais-tu qui a inventé ia poudre?

Le moutard. C'est Cliristophe Colomb.

M. Dalignom. Pas celte poudre-là, la poudre à poudrer?

Le Moutard. On ne nous a pas appris ça.

M. Baremtin. Notre confrère Dalignon ferait mieux d'interroger le moutard sur la Grèce.

If. Dalignon. Connais-tu la graisse d'ours, moutard? {Hilarité générale.)

M. Kernen. Troun de Diéoul monsieur Barentin, ze vous avais défendu de faire de l'esprit. Nous ne sommes pas ici pour cela.

M. Gasselin (à un cinquième moutard).

Connais- tu le poëte Lucrèce?

Le moutard. Paidi, je crois ben : c'était

DE B0UPP0PIMERIB8. 313

une femme de Rome qui s*est asphyxiée parce que Tarquin-le-Superbe avait voulu...

Un instituteur. Hum ! hum!...

Lb moutabd, continuant. Lui faire du mal. {Très bien.)

Lb docteur Duvitibr (à un sixième moutard). Qu'est-ce que c'était que Plutarque?

M. Kernen Vous voulez dire Pétrarque.

M. DuviYiBR. Non, Plutarque.

M. Kernen. Z'ai toujours entendu dire Pétrarque.

Le moutard. Nous l'appelons Plutarque, C'était un historien romain, qui vivait sous...

M. Kernen. En ce cas il y a un autre Plutarque, qui a fait de zolies poésies; z'en ai entendu parler dans le département de Vaucluse.

Lb docteub Duvivibr. C'est Pétrarque.

M. Kernen. Pétrarque ou Plutarque, ça m^est bien égal.

M. Barentin (à un septième moutard).

Sais-tu pourquoi Pétrarque ne tenait pas. beaucoup à l'argent.

Le moutard. Est-ce que je sais, moi?

314 ON MILUON

M. Barbntin. Parce qo*il D^aimaii que Lanre. {Explosion,)

M. Kbrnbn. Bagassel.,, c*est comme si ze çantais. Mesaieura, nous allons sus* pendre cet essamen, car nous sommes suffisamment édifiés sur ressellencerdes trente pensionnats ici présents. Tous ces élèves sont des petits prodizes, et leurs instituteurs méritent notre suffraie ainsi que notre admiration. Ze les proclame puffistes de premier ordre, et ze vais les enibrasser l'un après Tautre.

M. Kernen donne I*acoDlade aux trente pensionnats , au bruit des applaudissements.

La séance est levée.

lies Bonbons harmoniques.

QUARANTE-QUATRlÈiE SÉANCE.

M. Kbbnbn. Messieurs, voici ce que z'ai lu dans le dernier numéro d'un petit zoumal hebdomadaire qui coûte 20 fr. par

, DB BOUPPOlfNBàlBS. 315

ao, et qui a détà deux abonnés en province :

« Ceux qui font fl des annonces sont souvent plus çarlatans que ceux dont les produits se prélassent franssement à la quatrième paze des zournaux ; car ces vertueux sismatiques distribuent à leur domicile, à propos d'une pincée de lierre terrestre, le catalogue zénéral de toutes les drogues de leur établissement, et une cinquantaine de panacées dont pas une se trouve dans le Codex. »

Ce petit zournal il a dit là une grande vérité, et zé lé prouve par la broçure lilliputienne que voici. C'est un petit cahier in-32, orné d'une lithographie, et que Tinventeur des bonbons africains il distribue avec çacune de ses bottes de bonbons. L'illustre inventeur il est ici présent. (Sensation.) Approssez, monsieur Piédru, et déclinez-nous vos titres.

M. Piédru. Présent! Piédru, ex-médecin de la marine, ex-pharmacien de l'Ecole de pharmacie de Paris, membre de plusieurs académies et sociétés savantes, etc., etc., etc., etc., etc.

M. MaTRIMONIUM DlEULAFOY. Et (U* ta

société du Pufp

M. PiÉDRU. Pas encore

M. Kernen. Mais digne de l'être. {Assentiment général.) M. Piédru ii va nous lire son petit cahier-prospectus.

M. Piédru. CONFITURE SÈOHE faite avec le CHAROËPHILLUM ODORANTUM des Alpes.

M. Crinoline (durée cinq ans). C'est un titre latin.

M. Kernen. Vous croyez?

M. Crinoline. Parole d'bonneur.

M. Kernen. Est-ce quelque çosc à manier?

M. Piédru. Oui, monsieur le président.

M. Barentin. Alors c'est du latin de cuisine.

M. Kernen. Bagasse!... voilà que celuilà il recommence à faire des calembours... Continuez, mon cer monsieur Piédru.

M. Piédru. Cette plante a des propriétés incisives^ détcrsives, apéritives, diurétiques et anti-scorbutiques.

M. Kernen. Ces propriétés elles sont magnifiques, troun dé Dieou!

DE BOUFFONNBRIBS. 317

M. PiÉDRD, continuant Elle est divisée en pastilles pyramidales appelées Bombons AFRICAINS, nom qui tient à ce qu'ils ont l'apparence d'un bédouin. [M. G. Barbu se cache sous une banquette.)

M. Kernen. Votre bonbon il ressemble à un bédouin.

M. PiÉDRu. Il ressemble à un véritable bédouin, monsieur le président. (Continuant,) Un des plus beaux dons que la nature peut faire k rhotfnme, c'est celui d'une éloculion facile, en donnant de la mobilité aux organes de la parole et de la voix. [Tous les regards se portent Sur M, Kernen, qui baisse modestement les yeux.)

M. GiLLOT. Je demande la parole.

M. Kernen. Ne faites pas attention, c'est une iofirnriité.

M. PiÉDRU , continuant. Les bonbons africains facilitent l'élocution et la vocalisation. {Sensation ) Ils facilitent l'élocution eu ce sens que tout en titillant légèrement les glandes salivaires, ils ont aussi la propriété d'être anti-spasmodiques, effets qui conviennent à merveille pour donner à la bouche et à la langue leurs mouvements

les plus faciles. Il suffit, pour obtenir cet effet, d'en manger un de temps en temps, et même pendant qu'on parle. {EUmnemetU général.)

M. Kernen. Cet effet-là il est admirable. Voulez-vous me passer un de vos bédouins, mon cer monsieur Piédru? ze veux essayer.

(M. Piédru offre de ses bonbons k M. le président, ainsi qu*à plusieurs membres, et aussitôt ils parlent tous à la fois avec une grande volubilité.)

M. GiLLOT. Je demande la parole.

(M. Piédru lui offre un bonbon. M. Gillot ouvre la bouche et dit des choses tellement extraordinaires qu'oncsi obligé de le mettre à la porte.)

M. Kernen. Vos bédouins i\s soni merveilleux. Continuez, mon cer monsieur Piédru.

M. Piédru. Mes bédouins conviennent aussi parfaitement pour aider la vocalisation, parce qu'étant légèrement incisifs ils divisent rapidement les parties muqueuses qui s'attachent à la gorge et qui occasionnent des enrouements et des erreurs de voix ; ce qu'on n'aura pas à craindre si, avant de chanter, et même |>endant le re-

pos du chant, on mange un ou deux bédouins, et que par dessus on boive doucement un peu d'eau. {Eeoute%\ écùtite%\) Nos plus célèbres virtuoses et les professeurs de chant en renom en font généralement usage. (Rires,)

M. Kbrnbn. Est-ce que M. Vartel il ne s'en sert pas?

M. PiÉDRU. Pardon, monsieur le président, mais celui-lk est incurable. [Rires.)

M. Barentin. Il parait que vos bédouins donnent le ton à l'estomac.

M. Kernen. Lou troun de Dieou micurel si M. Barentin H ne finit pas, z'appelle la garde. Continuez, mon cer monsieur Plédru.

M. PrtBRU, continuant. Voici deux billets de demande. Nous aurions pu en mettre un plus grand nombre ; mais cela eût rendu notre prospectus trop volumineux.

M. Kernen. Il Test dézà assez comme ça. (Rires.)

M. PiÉDRU, continuant à lire :

« Monsieur, <« Depuis quatre mois que j'ai fait con-

naissance avec vos AFRICAINS, il m'est presque impossible de m'en passer. Je n'en use pas tous les jours ; mais aussitôt que je me sens quelque embarras dans la gorge, je mange dans la journée cinq ou six de vos bonbons, et, en vérité, je n'ai jamais si bien chanté.

« Remettez-en, s'il vous platt, une demidouzaine de bottes à ma bonne.

« Votre dévouée,

» « D"e L. COLLIGNON.

« Paris, le 10 décembre 1840. »

« Mon cher monsieur Wédru,

« Malgré le temps pluvieux, malgré le temps froid et brumeux qu'il fait de|)uis deux mois, malgré les enrouements auxquels je suis assujetti dès que l'atmosphère varie, je chante avec la plus grande facilité! Je crois que vcs AFRICAINS font merveille : envoyez-m'en donc encore une couple de douzaines de boites. Cette

fois, c*est pour moi et pour plusieurs demoiselles auxquelles j'en ai prontis.

« Tout à vous,

« A. BUTTO,

«c Amateur de chofd et wmposiieur,

^ Paris, 5 décembre 1840. *

M. Bbanard-Latte. Je ne coBDais,pasde 'Compositeur qui se nomme Butor.

M PiÉDRU. Vous^vez mal entendu ; c'est Butto.

M. Bernard-Lattb. J'en connais encore moins... Du reste, si vos bédouins ^ni les propriétés musicales que vous dites, je vous •conseille de vous mettre en rapport avec rOpéra--Gomique, o<i nous avons une ind- -nité d'enrouements et dMnnombrables erreurs de voix. {Ouil ouil)

M. PiÉDRU. J'ai rendez-vous ne soir avec les directeurs.

M. Kbrnbn. Ges bédouins ils m*amusent 4>eaacoiip. ( Hilarité générale. ) Troun dé DUou ! l'assemblée eHe rit pour la moindre

çose... Il s'azit maintenaat de conronoer le récipiendaire. ( Bravol ) Ze suis d'avis que nous lui rendions cet hommage avec toute la pompe et tous les honneurs que mérite un aussi célèbre puffiste. ZMnvite par conséquent M. Bernard-Latte à nous cantonner un çant national pendant que ze couronnerai ce cer M. Piédru.

M. Bernard-Lattb prélude en faisant

plusieur gammes chromatiques et vocales ;

près s*ôtre ainsi longtemps gargarisé de

triples croches il entonne l'air de Marlbo-

rough.

L'assemblée fait chorus.

M. Kbrnbn. La séance est levée. Dimance prochain ze vous présenterai un de mes amis intimes, inventur des caleçons hiziéniques, qui est lé plus drôle de corps que z'aie zamais vu.

DE BOUFPONNERIBS. 323

Paff * la reeonnaissaiiee.

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