‹ Un million de bouffonneries, ou, Le blagorama françaisChapitre 54 sur 63 · GiLLOT. Vieux portier · texte numérisé non relu

GiLLOT. Vieux portier

Le jeune Crinoline (durée un an) prévient rassemblée qu'un coiffeur en renom se présente pour être admis membre de la société.

M. Kernen. Entrez, zune bomme; si vous avez les qualités nécessaires pour être reçu pirffiste , zé vous embrasserai et zé vous couronnerai, sinon, zé vous recevrai comme un cien dans un zeu dé quilles.

Voyons, moun pichoun^ vos noms et qualités?

Lb Récipiendaire. Je m'appelle Patin , voilà mon système.

M Kernen. kh ! lou troun de Dièou !

M. Patin. Je coupe les cbeveux par le système Patin. (Hilarité.)

M. Kernen. Zé prie les rieurs dé conserver un sérieux dé glace en présence de Patin. (Rires.) Continuez . monsieur Tapin, zé mé trompe, continuez monsieur PaÛn.

M. Patin. Mon système consiste à couper las cbeveux peu et souvent, afin de lescon*

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server el de les faire pousser ; v^à ce que je dis sur man prospectus; mais en réalité, si j'en coupe peu, c*est afin de conserver des cheveux soix clients, et pour les voir plus souvent. {Sensation prolongée.)

M. Kernbn. C'est une bonne çarze ! Que signifient trois tôtes à perruques qui sont sur votre prospectus?

M. Patin. Elles vous représentent trois

personnes coiffées de mon système je

me troHipe, coiffées par mon système; elles portent perruque , parce que je leur ai coupé les cheveux si peu et si souvent qu'elles n'en ont plus. Par ce moyen ingénieux , je gagne force monnaie en coupant les cheveux ; j'en gagne encore quand mon système m'oblige à faire une perruque.

{Cris d'qdmiration.)

M. Kernbn . Zé vous envoie un baiser, moun pichoun. Âvex-vous eu souvent des démêlés dans votre salon ?

M. Patin. Ce calembour est indigne d'un homme veuf et frise la politique {Sensation.)

M. Kernen. Histoire dé rire ; zé suis guilleret, hagasse! voilà tout. Continuez mon petit.

M PâtuH. Je vends aussi de Teau Patinique qui fait pousser les cheveux avec une vitesse prodigieuse, k tel point qu*un malheureux jeune homme, coiffé à la malcontent, ayant eu Timprudence de s'en servir, Vautre jour en venant me voir, s'en retourna chez lui avec des cheveux comme Théophile Gautier; il était fort laid. (Rires.)

M. Kbrnbn (à part). Ça mé parait fort. (Haut.) Trùun de Vair! quelle vitesse! Dé combien ses céveux ont-ils crû , et od demeurait ce zune homme?

M. Patin, vivement. Quarante-huit centimètres. Au dessus des Invalides. {Hilarité générale.)

M.Kbrnen. Bagasse! quelle gasconnade!

M. Patin. Sans cela où serait la farce?

M. Kernen s*élance d*un seul bond sur M. Patin, qu'il presse sur son cœur, et lui adresse ces mémorables paroles :

Zune homme, zé té couronne

L'assemblée des pufQtes ^e saura dé.

sonnais sur quel pied danser quand zé né serai pas-là. Elle a trouvé un second moimême, elle aura un Patin pour la conduire, et quand nous serons réunis, elle pourra

DB BOUPFONIfBRIES. &4&

sé dire : nous tvoos une paire de Patins. — Zé finis la séance par un calembour, et zé la lève sans donner la parole à Zillot.

SOIXANTE-SIXIÉIÈ SÉANCE.

M. Kernen, craignant que M. Gillot ne prenne la parole sans autorisation, arrive en toute hâte à la séance. Il est entouré d'une nuée de puffistes, curieux d'assister à la réception d'un Chinois de la rue Laffitte.

M. KsmNBN. Zé né sais pas si c'est parce que K'ai bu du campagne, bagane! mais z'ai une envie dé rire qu'elle mé coupe en deux.

M. Laurent -Cinq, chantant :

Plus on est de foas, plus ou rit. {(tit,)

M. KsfltNBN. Leu troun dé Biéùu! z'&i eiH vie dé çaoter aussi, mais zé mé retiens zus^ qu'à ce que M. Blagonofr, lé cornac d*un arbre quMl appelle V orgueil de la Cine, il soit reçu puffiste. Gé cornac il nous est adressé par M. Vincent Troublé, rue.. .

M. GiLLOT. Je demande la parole.

M. Kbrnen. Zé vous la donnerai avant dé m'en aller. (M. GUlot paraît triomphant.)

M. Blagonoff est introduit par le père Crinoline, qui l'accompagne en qualité d'interprète.

M. Kbrnbn. Né vous intimidez pas, moun pichouni voyons, quels sont vos titres et vos qualités?

M. Blaoonoff. Faiseur de réclames pour Vorgueil de la Chine, arbre que les Indiens appellent flouerica, et que les Natchez, dont parle M. de Chateaubriand, n'ont jamais connu, ni moi non plus. (Rires.)

M. Kbrnbn. Alors, vous venez les planter en France, mon cer?

M. Blagonoff. On m'a dit qu'en France où la graine de niais est si abondante, je trouverais le moyen de me faire de cinq à

DE BoorFOimeRiBs. km

six mille bettes de cette graine, doDt Tabsence fait la honte de la Franee. {Sensation,}

M. Kbrnbn. Arboriste, mon ami, espli • quez à la société la propriété de cet arbre qui est la vôtre. {Rires.)

M. BLA60N0FF. Voilà» bourgeois. Cet arbre, dont la croissance est des plus rapides, acquiert en peu d*années une hauteur de vingt à trente pieds. Son bois, de couleur jaune, moins serré que l'acajou, est fort estimé des fabricants de chaufferettes. (Hilarité,) Les branches en sont jetées avec profusion et presque horizontalement ; leurs extrémités sont garnies de fleurs à reflet doré et exhalant les plus Kuaves parfums. Les abeilles en sont très friandes. (Rires.) La pulpe de cette graine est onctueuse et peu agréable au goût. (Rires) Les oiseaux, surtout les grives et les serins, s*en gorgent avec avidité. On les voit souvent tom^ ber de l'arbre pour s*en être trop repus.

Une Yotx. Les serins!

M. Blagonoff, continuant. Après s*êlre débattus quelques instants sur le gazon, ils se raniment et reprennent ordinaire-

kkS tm MILLMHI

meot leur vol ; mais quelquefois tussi ils étouffeDl de leur gloutonnerie.

M. Kkrnbn, chantant :

Les oiseaox dans la plaine Sont en danzer des loaps.

Continuez, moun pichoun.

M. Blaoonoff. Chaque noyau est naturellement percé au centre dans toute la longueur de l'ovale, ce qui le rend propre à faire des chapelets. Les botanistes rappellent arbor sancta.

M. Kbrnbn. Pourquoi les bàtonnistes ils l'ont-ils appelé arhor sancta?

M. BLA60N0FF. J*ai dit les botanistes.

{Sensation.)

M. Kbrnbn, chantant :

Là haat, là bas, sar ces grands arbres. (JKrw.)

Troun dé Diéou! zé bu du campagne; zé sens que VorgueU de la Cine il m'ennuie. Voyons, moun pichoun, faites rire la société qu'elle vous écoute ; continuez votre récit, ça la déridera. {Chantant,) La déridera, la déridera, tra, la, la... {Hilarité générale.)

BE BOOPPONNERIBS. hU9

M. Blagonoff. V Orgueil de la Chine •ime le soleil...

M. Léo-Lespès, interrompant. GhéDier a ^it :

L'orgaeilest maUieareiii sMl ne sait point aimer.

M. Blagonopp, avec dignité, VOrgueil -dont je parle aime le soleil el les niais qui en achètent les graines... de l'orgneil. (Mar^ ques d'approbation.)

M. Laurent-Cinq. VorgueU de la Chine^ par hasard, parviendra-t-il jamais à donner des chênes à ma belle patrie? (Cris à la porte.)

M. Kernbn. Faites pas attention, papa Blagonoff; si Laurencinq il a dit cette bêtise, c*est l'histoire dé placer un bon mot. (Chantani :)

A rombre d'an vieux cène, la déri déra, tra. la, la.

M . Blagonopp. Monsieur Remen, votre ^atté bienveillante m'honore ; je continue. Une décoction de Tœuvre des racines de Tarbre est un excellent vermifuge, et en

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Amérique, à Taide de quelques euillerées, prises pendant la nuit, on fait rendre aux enfants le lumbria, ou ver rond.

M. Trubbrt. Tiens, tiens, les enfants sont poètes dans ce pays !

M. Kbrnen. Fais pas attention, Blajfonoff, Trubert il né sait pas, ce pauvre bonhomme, que les vers blancs ils né riment pas (Hilarité.) (Fredonnant:) Zaimele campagne, la déridera, la, la. Continue, mon cer Blagonoff, et dépôce-toi, car tu m'ennuies.

M. GiLLOT. Je demande la parole.

M. Kernbn. Zé vous la donnerai avant de m'en aller. (Af. Gillot paraît joyeux.) Continuez, mounptchoun.

M. Blagonoff. Cet arbre donne souvent des fleurs et presque toujours des boutons. {HilaHté.)

M. Kernen. Des boutons! troun dé Voir ! si c'est là lé fruit qu'on en rétire, hagasseX (Fredonnant:) Bouton dé rose, la déridera...

M. Blagonoff, en colère. Jamais de boutons, jamais de Qeurs, jamais de feuilles, jamais de fruits, Jamais d'ombres, jamais de racine, jamais d'arbre... je me trompe.

DE BOUFFONNERIES. /i5l'

c'est Tarbre de la Bible, l'arbre de vie, Tarbre de la science du bien et du mal, l'arbre de la liberté, ainsi nommé parce qu'on a la liberté... de ne pas en acheter les graines à 1 fr. 25 c. la boite, rue Laffitte, 14. Demandez, faites-vous servir. {Sen^ saiion,)

M. Kernbn. Eh ! eh ! mon vieux, lu finsurzes; tu n'es pas un arboriste, tu n'es qu'un herboriste, qu'un çou colossal! Zé té dirai comme La Fontaine, histoire dé placer un bon mot :

Ta veax faire ici l'arboriste, Et né fus zamais que boocher.

Zé né té couronne pas, et zé «donne la parole à Zillot, parce que zé m'en vas. La séance est levée.

Un peu de tont.

SOIXANTE-SEPTIÈME SÉANCE- M. Kemen , vêtu d'un simple gilet de

flanelle . entre dans la salle des séances. Sa présence n^est pas saluée par les vociférations de l'enthousiasme le plus désordonné.

Les puffistes arrivent à la queue leu leu- Unedixaine de gardes nationaux décorés — de leurs buffleteries — sont requis pour porter désormais le récipiendaire en triomphe.

M. Crinoline Fouyoux remplit les fonctions de secrétaire. 11 donne lecture du procès-verbal de la dernière séance. — Il n*est pas adopté.

M. Kernen fait retentir les échos d'alentour des paroles suivantes :

Vieux!

Z'ai eu une annonce dans lé Zoumal des Débats dé zeudi» que c'est moi que z'en ai fait la rédaction (pas du Zoumal des Débats, «on, dé l'annonce) ; moi, pas trop béte, hanasse ! z*ai protité du saint temps du carême pour offrir mes ançois, mon bon thon et mon HUILE D'AIX. troun de Diéoul

Bien que lé Zourml des Débats il né par-

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taze pas mes opinions politiques et mes croyances reiizieuses, il a eu la zénérosité d'insérer mon annonce et ma réclame, et m*areçu comme un anze... quand zé lui ai donné mon arzent. Mais ce n'est pas dé cela qu'il s'azit; nous avons auzourd'hui un récipiendaire qui rerefait un répuff.,. Il va veni.

M. GiLLOT. Je demande la parole.

M. Kbrnen, avec amour, moun pichoun^ trop parler cuit, trop gratter nuit. (Rires.)

M. GiLLOT. Alors taisez- vous et donnezmoi la parole.

M. Kernbn, chantant : Va-t'en voir s'ils viennent Zean, la déridera...

Le récipiendaire est introduit; il déchire se nommer Korton, et se dit importateur d'une substance laxative connue de lui seul dans l'Afrique septentrionale, sous le nom iïavalenta.

M. Kbrnen. Zé vous resouhaite lé bonzour, mounpichoun. Z'ai dézà eu le bonheur dé vous presser sur mon cur en 1840; zé vous y répresserai en 1842, troun dé Diéou\

M. KoRTON. Yes! in the year 1840, y had

U^ll UN MILLION

also the very great favour to be received in this chicocandarde society. I was tbeoan englishman,now...

M. Trcbbrt. Il devrait être défendu de parler latin, c'est fort impoli. {Rires,)

M. Kernbn, à M, Korton. Do y ou speak english?

M. Korton. Yes, sir.

M. Kernen. Alors répondez en français.

{Sensation.)

M. Korton. Je ne demande pas mieux; je ne suis pas plus Anglais que vous, et je ne sais pas plus le latin que M. Trubert ne sait le français. Je m'explique. En 1840, j'ai été reçu puffiste pour plusieurs procédés dentaires quo je subdivisais sous les différentes dénominations, de spécifique, de complicateur, etc , etc.

J'aurais pu inventer le Blagomètre-KoT' ton, mais j'avais une course à faire; je n'en ai pas eu le temps. {Hilanté.)

M. Kernen. Lou troun dé Vair !

M. Korton. Quand, en 1840, vous m'avez pressé sur votre vieux cœur, monsieur Kernen, j'étais sur le point d'inventer cinq eaux dentifrices que j'ai depuis désignées

dans mes annonces sous les noms de Parisienne^ Algérienne, Caucasienne, Indienne et abyssinienne. Un beau matin, mon épouse me dit : Korton, laisse tes eaux en France et ya en Afrique chercher quoi que ce soil pour la santé du corps (absolument comme le cresson). Ce que je lis. Je rapportai VAvalenta. {Sensation,)

M. Deshery, prosateur. Je ne connais pas cet air-là... (Rires.)

M. Kern EN. Monsieur Dennery, nous né sommes pas ici pour faire dé l'esprit. Continuez, mon cer, votre récit il m'intéresse.

M. KoRTON. Vieillard, vous me flattez horriblement. Je continue. VAvalenta est un laxatif des plus puissants sous le soleil d'Afrique, car :

A peine le Soleil vient-il da sein de l'onde. Éclairer les mortels de sa source féconde,

qu'on voit les Bédouins et Bédouines de l'endroit s'ingurgiter l'avalenta, puis aller aussitôt...

M. Kernbn, vivement. N'allez pas trop loin, moun pichoun, mesurez vos paroles.

M. KoRTON, continuant. Aller aussitôt à

leurs affaires, comme si de rien o'éuit. (Sourires,)

M. Trubbrt. En 1840, monsieur Korton, TOUS étiez sur les dents; il n'en est pas de môme en 1842. A propos J'ai remarqué que l'anagramme d'avalenia est, a l'enyers.

(Sensation.)

M. Kernbn. Fais pas attention, moun piclumn, Trubert il est aussi toqué qu*en 1840. (Rires.) Continue.

M. KoRTON. Oui, vieux. Vers ie commencement de ce siècle, deux des plus grands hommes qui aient jamais orné les sciences médicales, Aberneiby et Hamiiton : le premier, médecin anglais, le se> cond, médecin écossais, ne connaissaient pas ce précieux aliment. (Hilarité géné^ raie,) ie vous ferai observer qu'Aberneihy et Hamilton ne son^ pas les seuls qui ne se soient pas aperçus de l'absence de VAvalenta (Rires.) Vers le commencement du siècle présent, Cabanis, un des médecins les plus célèbres de France, dans ses Rapports du physique et du moral de Vhomme, et Turner Cooke, médecin anglais, dans ses Ohservattonsr ont oublié ce susdit ali-

meut. (U hilarité gagne les gardes natiomux.) Tous nos plus célèbres médecins partagent à cet égard les mêmes errements. {Rires homériques,)

M. Kernen. Zé t'envoie des baisers, continue.

M.KoRTON. A mon arrivée en France, je me dis : plus de ces enfants délicats et faibles, plus de ces personnes petites et maigres, plus de ces gens flétris si longtemps avant l'âge. Au contraire, les enfants deviendront forts, les adolescents grands et robustes, les hommes et les femmes sains et vigoureux, et les vieillards rajeuniront. [Ah ! ah!) U ne s*agit que de leur faire avaler mon Avalenta, et mes prospectus par dessus le marché.

Une voix. C'est un peu dura digérer.

M. Gasseun. Pardon, monsieur; la garde nationale à cheval peut-elle en prendre sans inconvénient? {Rires.)

M. Kernen. Bagasse !

M. KoRTON. Monsieur, VAvalenta convient à tout le monde, aux bonnes d'enfants comme aux sapeurs-pompiers, à plus forte raison à la cavalerie, qui en ressent

plus vile les terribles effets. {Trépigne^ ments d* enthousiasme.) Vous voyez que je me déboutonne devant vous, messieurs, avec une entière franchise ; aussi je vous demanderai la permission de m'absenter un instant.

M. Kernbn. Allez, moun pichoun, allez.

{Rires.)

(M. Korton sort précipitamment.

M. GiLLOT. Je demande la parole.)

M. Kernbn.

PoDrqnoi, comme la pie, chercher à jacasser.

M. GiLLOT. Que cette image est amère !

M. Kernbn. Gillot, zé vous prie dé né pas me tutoyer.

M. Gillot. Si cette image n'est point amère, pourquoi...

M. Kernbn. Encore une fois, zé vous défends dé mé tutoyer.

M. Gillot. Âh ! que je bisque !

M. Korton rentre en séance sur les épaules des gardes nationaux, qui le portent en triomphe. M. le président le recouronne et le represse sur son cœur.

La séance est levée.

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li'arbor sancta.

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