‹ Un millionnaireChapitre 3 sur 6 · TT · texte numérisé non relu

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Quelque démon ennemi de mon bonheur soufflait à cette coquine toutes les paroles qui pouvaient le mieux me séduire et me désespérer.

J’ai fait signe à un cocher de remise. Nous sommes montés dans sa voiture, Justine et moi, et elle a tiré de sa poche la lettre que voici :

« Mercredi matin.

« Mon bon ami,

« Tu t’alarmes à tort. Je n’ai pas envie de suivre ce « vieux singe en Orient ou en Occident. Qu’il parte, « qu’il se donne de l’air, si c’est son plaisir ; qu’il aille « voir les Turcs et les Moldaves, je m’cn contre-bats « l’orbite, comme tu dis si bien. Pour moi, Paris est « mon terrain ; j’y suis par ma volonté ; je n’en sortirai « que par la force des baïonnettes.

« Tu me reproches mon mariage, ingrat! Mais c’est « la plus belle marque de dévouement que puisse te « donner ta pauvre Rosine. Figure-toi ce vieux Céladon « avec sa mine rougeaude, ses manières de caniche qui « veut minauder, sa fatuité, son air vainqueur, sa cer- « lilude d’être aimé pour lui-même, juge si je suis à la « noce, aujourd'hui môme qu’il me conduit devant « M. le maire. Une noce, ce mariage ! Mais ce serait « un enterrement si tu n’étais pas là pour me consoler « cl me dédommager.

Oioiti:

« Voyons, sois raisonnable, mon cher Léon. Si je « n’avais pas pris un parti décisif, tôt ou tard ce « sapajou, qui a la manie de fureter partout, aurait « découvert quelques lettres ou serait rentré trop « tôt, ou m’aurait fait suivre quand je vais, con- « duite par Christian, passer une heure avec toi. Or, « cette découverte me ruinait, car il est assez rusé, le « vieux ladre, pour ne m’avoir permis de faire aucune « économie, de sorte que je retombais sur tes bras...

« Grâce à Dieu et à ma feinte retraite, tout va bcau- « coup mieux. Pour me garder près de lui il m’épouse, « et pour montrer sa grandeur d’âme il me donne d’a- * vance la moitié de sa fortuue ou à peu près, car il n’a « p*as dit le chiffre, mais je le devine.

« Adieu, mon bon Lolo, je l’aime autant que je le « hais.

« Ta Rosine. »

« Dès demain, si tu veux, je le planterai là; mais « c’est un parti violent qui causerait du scandale. € D’ailleurs, il faut ménager ma mère et les apparences. « Il sera toujours temps d’envoyer les sermonneurs « au diable si notre amour est découvert. *

Je suis resté confondu de tant d’ingratitude et de noirceur.

— Eh bien ! Monsieur, doutez-vous encore ? a demandé Justine.

— Mais toi, infâme coquine, ai-je répliqué en la prenant à la gorge, pourquoi ne m’as-tu pas averti plus tôt, — hier matin, par exemple?

— Monsieur, a répondu cette effrontée, je n’aurais jamais rien dit de madame si elle ne m’avait pas renvoyée par'défiancc de moi. Ne rien dire, en pareil cas, c’est garder la probité de notre métier. Mais quand j’ai vu qu’elle me mettait à la porte avec une gratification, j’ai préparé ma vengeance... Maintenant, Monsieur, rendez-moi ma lettre, si vous voulez que je la porte à son adresse.

Je ne sais .ee qui me retenait de tordre le cou à Justine ; mais j’ai pris un meilleur parti. Je lui ai donné cinq à six napoléons en disant :

— Garde-moi le secret jusqu’à ce soir sur cette aventure, afin que j’aie le temps de prendre un parti, et laisse-moi ta lettre.

Elle est alors descendue de voilure, et je suis revenu sur mes pas. J’étais si furieux que je ne me possédais plus.

Trahi ! trahi par elle ! Après de si douces paroles ! Après un si grand sacrifice !

Au coup de sonnette Christian est accouru le sourire sur les lèvres, et a voulu prendre ma canne et mon chapeau comme à l’ordinaire. J’ai cassé ma canne sur ses reins ; mon chapeau est tombé à terre, mais il n’a pas perdu de temps à le ramasser, et s’est enfui dans l’office, où il s’est barricadé en criant à la cuisinière :

« Monsieur est fou ! »

Et, on effet, j’étais fou de rage et d’indignation.

Rosine est accourue au bruit.

— Infâme ! ai-je crié, reconnais-tu cette écriture ?

Elle a regardé la lettre, et tout à coup j’ai vu son visage se contracter. Ses yeux, ordinairement si doux, sont devenus étincelants. D’un geste plus prompt que la pensée, elle a saisi la lettre, l’a déchirée en mille pièces, et m’a dit ensuite avec un sang-froid effrayant :

— Qu’avez-vous, mon ami ? Vous n’êtes pas bien. Je vais faire appeler le médecin.

J’étais, en effet, hors de moi en voyant une pareille impudence. J’ai saisi une chaise et je l’ai levée sur sa tête pour l’en frapper; mais elle, reculant un peu, a crié :

— Au secours, maman ! au secours ! Mon mari veut m! assassiner.

A ce cri, Juliette, qui avait déjeuné avec nous, s’est montrée. Rosine s'est jetée dans ses bras.

— Maman ! il est fou, maman ! Il va me tuer ! Vois ses yeux égarés ! Christian ! Christian ! Marguerite ! au secours ! à la garde !

Ses cris achevaient de porter ma fureur au comble ; j’ai fermé à double tour la porte du salon, j’ai mis la clef dans ma poche, et déjà j’allais me précipiter sur elle, mais Juliette m’a retenu :

— Ne la touchez pas ! C’est ma fille !

— Votre fille ! Mais savez-vous, Juliette, l’infâme action qu’elle vient de commettre ? Savez-vous qu’elle écrivait hier à ce Bernadet, son digne complice, qu’elle

était prête à le suivre, qu’elle n’attendait pour cela que de m’avoir épousé, qu’alors elle serait maîtresse de sa dot et d’elle-même ?... Savez-vous ?...

— Je sais qu’elle est ma fille, a répondu Juliette d’un air si froid et si dur que j’en ai été épouvanté. Je sais, si elle est infâme, que c’est vous qui l’avez flétrie, corrompue, avilie dans l’intérêt de vos propres vices ; je sais que tout le monde peut lui jeter la pierre et lui cracher à la figure ; oui, tout le monde, excepté vous, misérable ! Vous lui enseignez la débauche, le mensonge et la bassesse, et vous vous étonnez qu’elle tourne ces vices-là contre vous !... C’est la vengeance de Dieu 1

A ces mots, j’ai entendu un grand tumulte dans l’escalier, et le bruit des crosses de fusil qui tombaient sur les planches. Ce coquin de Christian était allé chercher la garde au poste voisin. <

— Ouvrez I a crié le caporal.

J’hésitais. Devais-je d’abord tuer Rosine et lui ôter ainsi le fruit de son crime ?

Elle a lu sans doute ma pensée dans mes yeux et a crié de toutes ses forces :

— Au secours I au secours I II est fou !

Au même instant cinq crosses de fusil ont frappé à la fois la porte du salon et l’ont enfoncée. Les soldats sont entrés, caporal en tête. Christian les suivait prudemment par derrière, et, à côté de Christian, Marguerite s’avançait avec une curiosité mêlée de fràyeur.

Ce spectacle m’a rendu tout mon sang-froid. Je me suis approché de Juliette, et je lui ai dit a demi-voix :

— Voulez-vous que l’histoire de voire fille et la mienne deviennent aujourd'hui l’entretien de toute la France ? Renvoyez ces gens-là, je vais sortir moi-même le premier. Ce soir, je vous ferai savoir ce que j’ai décidé. Dans tous les cas, je ne vous reverrai plus.

Juliette m’a compris. Elle s’est avancée vers le caporal, et lui a dit :

— Monsieur, je suis fâchée qu’on vous ait dérangé. Mon gendre n’est pas plus fou que vous et moi. Il est vrai que tout à l’heure, pour je ne Sais quel manquement à son service, il a cassé sa canne sur le dos de Christian, que voilà, ce qui est peut-être un peu vif ; mais aussi Christian est insupportable !... Si vous voulez me permettre de vous offrir des rafraîchissements ?

Le caporal et ses hommes, qui étaient sans doute fort altérés, se sont contentés de cette explication et de deux ou trois bouteilles de vin de Bordeaux que Marguerite était allée chercher à la cave. Pour moi, je suis sorti sans affectation, comme un bon bourgeois qu’on a dérangé pendant qu’il déjeunait.

(Que faire maintenant ? Je suis lié. Rien ne peut défaire mon mariage. Rosine est riche et n’a plus besoin 4e moi. Je puis donc m’attendre à tous les scandales. U est bien vrai que je puis encore la tuer... À quoi bOH ? Vais-je devenir le sujet d’une cause célèbre 1 Ma »vie passée sera la pâture de- tous les journalistes, l’eniretien de toutes les familles. D’un autre côté, souffrir

en silence ce que je ne puis empêcher, ou me séparer de Rosine et la voir étaler sa honte devant tout Paris, quel rôle !...

Non. U vaut mieux en finir. Un coup de pistolet... Oui, c’est cela.

Ici s’arrête le manuscrit de M. Puyvelay.

Le lendemain, on lisait dans le Constitutionnel l’entre-filets suivant:

« Un douloureux événement vient d’attrister le fau- « bourg Saint-Honoré. Un honorable financier, M. P..., c depuis longtemps connu et estimé du meilleur monde, i s’est brûlé la cervelle, hier au soir, vers onze heu- « res, dans son bel appartement de la rue d’Anjou- « Saint-Honoré, 375 .

« On attribue ce suicide à un accès de fièvre chaude, c Le défunt, possesseur d’une grande fortune, venait c de contracter, la veille même de sa mort, un mariage « qui comblait tous ses vœux.

« La jeune veuve, qui aimait passionnément son « mari (l’on dit que de part et d’autre c’était un ma- « riage d’inclination), s’est enfermée et ne veut] voir « personne.

* La fortune du défunt, qui est considérable, appar- « tient tout entière à M mc P..., qui l’a reçue de son « mari par contrat de mariage. »

TROP TARD

Il m’est arrivé ce matin quelque chose d’inexplicable et d’imprévu. Dans l’embarras où je suis, je vais suivre le conseil de Franklin et me raconter à moi-même mon histoire sans aucun déguisement. En voyant le pour et le contre alignés sur le papier, je connaîtrai mieux la force de l’un et de l’autre, et je saurai mieux quel parti je dois prendre. Je ne puis tenir en place. Ce soir Alice m’a dit: « Qu’avez-vous, mon bon ami? Je ne vous reconnais plus. » J’ai allégué je ne sais quelle distraction. Après dîner, elle s’est assise au piano, et a chanté toute la soirée, pendant qu’assis au coin de la fenêtre, et regardant à travers le feuillage des chênes la lune qui montait à l’horizon, derrière la colline, je suivais le cours de mes réflexions.

TROP TARD

Enfin, dix heures ont sonné. Tous les bruits ont cessé dans la maison. Au dehors on n’entendait que les aboiements des chiens dans la campagne et le murmure du ruisseau qui coule au bas de la prairie sur un lit de rochers. Alice m’a souhaité le bonsoir en m'offrant, comme d’ordinaire, son frais et gracieux visage à baiser, et elle est allée se coucher. J’en suis bien aise, car je me sentais incapable de soutenir la conversation et de penser à autre chose qu’à cette malheureuse demande en mariage.

Alice est trop jeune, c’est certain. Elle aura dixneuf arts à peine le 15 octobre prochain. On ne marie pas une enfant de dix-huit ans ! — Et avec qui? Est-ce que je connais ce garçon qu’on m’a proposé pour elle ! Il est grand, robuste, bien constitué et il a de l’argent, dit le vieux Chiraz. C’est vrai. Et après?... Est-ce qu’il suffirait d’être riche et bien portant pour épouser Alice? Est-ce que je vais livrer au premier venu cette fleur si délicate que j’ai élevée avec tant de soin et sur qui j’ai veillé comme un père? — Il a de l’argent ! Belle raison ! Moi aussi j’en ai, et Alice n’a pas besoin de l’argent de ce monsieur.

Mais j’oublie la première règle de conduite que je me suis imposée, et je raisonne d’un air de mauvaise humeur qui ne convient pas à mon caractère. Soyons calme s’il est possible... Oui, mais comment demeurer calme quand on voit son bonheur menacé par un intrus?

Avant tout, reprenons l’histoire de ce matin. Il était environ six heures, et j’étais allé visiter les faucheurs

TROP TARD

dans la prairie qui est à côté du petit bois de hêtres, lorsque j’ai vu venir de loin, dans le sentier, derrière a haie, le vieux Chiraz, notaire de Beaubuisson. En temps ordinaire je n’airne pas beaucoup la société de Chiraz, s qui est pourtant bon homme et surtout bon convive ; mais il aime trop à parler des affaires du voisin et à me questionner sur les miennes. Or, les affaires du voisin ne m’intéressent pas du tout, et les miennes ne doivent intéresser que moi. Cependant je prends patience, et même je l’invite à dîner quelquefois. Il a voulu me rendre la pareille, mais je l’ai toujours remercié poliment. Il ennuie Alice ; cette raison tiendrait lieu de toutes les autres. Du reste, il ne se décourage pas ; mon vin est bon, Catherine, qui a servi cinq ans sous les ordres du chef de Mgr l’archevêque de Lyon, a des

sauces exquises, et suivant la belle expression de Chiraz,

son omelette aux champignons « ferait revenir un mort. » Je no sais pas si l’omelette aurait, en effet, cette vertu, mais pour les vivants elle les tait aisément revenir, si j’en juge par celui-ci, qui demeure à trois lieues d’ici, qui n’a pas la moindre affaire dans le canton, et qui vient dîner avec moi tous les quinze jours.

Du plus loin qu’il m’a vu, Chiraz m’a crié de sa voix retentissante : Eh ! voilà ce cher Cartier ! Bonjour, cher ami Comment vous va ? Impossible de l’éviter. Je me suis retourné d’un air hospitalier et j’ai fait face à l’ennemi.

— Mon cher ami, a crié Chiraz, je viens déjeuner avec vous.

TROP TARD

Je n’ai pas osé dire non, et cependant je prévoyais une longue suite d’histoires et de cancans (toujours les mêmes) sur tout l’arrondissement de Beaubuisson. Après les omelettes aux champignons de Catherine, ce pauvre homme n*a pas d'autre distraction, quand il m’honore de sa visite, que de décrier son prochain. Cela m’est égal, car je n’écoute pas ; mais je n’aime pas qu’on raconte certaines choses devant Alice. Et cependant, comment dire à un vieillard de soixante-cinq ans qu’il devrait retenir sa langue? L’hospitalité a ses devoirs.

J’ai donc repris ma blouse d’un air résigné, et appuyant ma faux contre un chêne, j’ai suivi Chiraz jusque chez moi. Pour ne rien cacher, j’avais un secret pressentiment que sa visite me serait désagréable. Luimême, qui se met ordinairement fort à l’aise, me paraissait un peu embarrassé. Il criait et riait plus haut qu’à l’ordinaire, mais ses cris et ses rires avaient quelque chose de forcé.

— Toujours original, ce cher ami, ni’a-t-il dit d’abord. Il n’y a que vous au monde pour faucher le foin en blouse comme un journalier.

— Mais, ai-je répliqué, l’usage n’est pas de faucher avec un habit de soie et de velours.

— Sans doute ! sans doute ! mais quand on 'est aussi

riche que vous !... '

Tout en parlant, -il me regardait du coin de l’œil avec curiosité. Évidemment, ce brave homme aurait bien voulu connaître au juste l’état de ma fortune ; mais,

TROP TARD

sans rien répondre, je me suis penché pour relever et remettre en place une grosse pierre qui s’était détachée du mur. Rien n’est plus déplaisant que l’indiscrétion de ces gens qui veulent savoir à tout prix si vous êtes riche ou pauvre, et qui prennent mesure sur votre fortune de l’estime qu’ils vous doivent.

Mon silence obstiné ne faisait pas le compte de Chiraz. Après avoir réfléchi quelques minutes, il a poursuivi sa pointe, et s’arrêtant tout à coup, il a regardé d’un air d’admiration la vallée qui était devant nous, et dont ma maison forme le centre.

— Vraiment ! a-t-il dit, c’est un admirable paysage...

(Admirable c’était beaucoup dire, mais il egt en effet très-agréable, et il a cru sans doute qu’on ne pouvait jamais trop flatter un propriétaire.)

... Ce vallon est d’une fraîcheur prodigieuse ; ce ruisseau est limpide ; ce ciel est d’une pureté extraordinaire, et vos prairies sont peut-être les meilleures et les mieux cultivées de tout le département.

Ici, je l’avoue, il me prenait par mon faible. Je me flatte que mes prairies me font honneur, et mes vaches charolaises ont remporté le prix, au dernier concours, sur les vaches Durham de M. de Brancelles. Tout le monde m’a même rendu cette justice que je n’avais pas donné dans cet excès d’engraissement qui est le principal défaut des éleveurs anglais. Cependant je n’ai rien dit encore à Chiraz : je voulais le voir venir. II n’a pas tardé, du reste, à couper court et à marcher au but.

TBOP TARD.

— Combien faites-vous de coupes par an ?

— Oh ! cinq à peine dans la vallée et quatre sur la hauteur, ai-je répliqué modestement. — J’avais beau me tenir sur mes gardes, ce diable d’homme chatouillait mon orgueil.

— Cinq coupes !

Et il est demeuré en extase.

— Mon prédécesseur n’en faisait qu’une, et le regain ne servait qu’à payer les faucheurs.

— En vérité ! mais vous avez trouvé la pierre philo sopbale. Cinq coupes au lieu d’une ! mon cher ami, vous devriez m’enseigner votre secret.

— C’est bien simple : j’arrose et je fume mes prés ; voilà tout.

— Arroser, fumer ! en effet, rien n’est plus simple ; mais qui est-ce qui sait arroser et fumer dans ce paysci ?.. . Ah ! vous devez avoir de belles récoltes ! Quatre-

vingt-dix-sept hectares de prairies, sans compter cent quinze hectares de prairies et de vignes où l’on ne trouverait pas l’ombre d’une hypothèque ! Ce n’est pas vous qui serez embarrassé pour marier M" e Alice.

A ces mots, nouvelle pause. J’ouvris un couteauserpette et je coupai une belle branche de houx pour m’en faire un bâton. Chiraz me regardait attentivement et s’attendait sans doute à être interrompu, ou approuvé, ou contredit ; mais j’étais décidé à ne pas lui donner ce plaisir. Il fut donc forcé de continuer.

— Car elle aura dix-neuf ans bientôt, M llE Alice, et elle est blanche comme un lis et fraîche comme un

TROP TARD

buisson de roses... Je connais Lien des gens à Beaubuisson qui voudraient l’avoir pour belle-fille ou pour femme. Pas plus tard qu’avant-liier, un grand garçon bien fait, bien placé, de bonne mine, de famille honorable, qui aura cent mille francs le jour de son contrat et le double en espérances, me disait qu’il ferait son bonheur de lui donner la main. — Ma foi, ai-je répliqué, tu n’es pas dégoûté. M" c Alice est la perle de l’arrondissement, et M. Cartier doit être riche, car lorsqu’il est venu s’établir ici, il a payé sa propriété deux cent mille francs, recta, rubis sur l’ongle ; depuis ce temps, c’est-à-dire depuis dix ans, il l’a beaucoup •améliorée, et il ne dépense pas plus de sept ou huit mille francs par an, de sorte qu’en supposant qu’il n’ait pas d’autre fortune (ce que je ne crois pas, car je le vois donner beaucoup d’argent pour les souscriptions d’écoles, de bibliothèques, déroutés et d’établissements charitables), la succession vaudra, au plus bas mot, deux cent soixante à trois cent mille francs. Reste à savoir ce qu’il voudra donner de son vivant.

Cette fois, les batteries du notaire étaient démasquées.

— Et, demandai-jc d’un air assez froid, comment s’appelle ce grand garçon bien fait et de bonne famille?

— C’est mon fils Georges, répliqua Chiraz d’une voix un peu émue.

Je m’en doutais. Ce nigaud est venu cinq ou six fois se jeter dans mes jambes, m’offrir ses services et chasser sur mes terres. Que le bon Dieu le bénisse ! ou, pour parler plus franchement, que le diable l’emporte !’

TROP TARD

Ayant fait ce dernier souhait du fond de l'âme, je me retournai vers Chiraz, qui attendait ma réponse avec inquiétude, et je lui dis :

— Mon cher ami, je suis très-flatté.... Vous comprenez... Voici Alice qui vient... Nous causerons après déjeuner.

Si Alice avait été ma fille, ou ma sœur, ou ma nièce, ma réponse aurait été plus claire et plus prompte, mais je n’ai sur elle aucun droit, pas même celui de tuteur. J’espère, d’ailleurs, qu’Alice aura trop de goût et de bon sens pour épouser le premier venu.

En rentrant dans la maison, comme j'ouvrais brusquement la porte, Catherine est accourue.

— Pas de bruit, Messieurs, pas de bruit !... M"* Alice a la migraine et s’est recouchée, il y a une heure... Bonjour, monsieur Chiraz. Vous venez déjeuner avec Monsieur ?... Il n’y a pas grand’ chose aujourd’hui. Nous sommes si loin de Beaubuisson. On n’a la viande de boucherie et le pain frais que deux fois par semaine. Nous en avions avant-hier... C’est égal, je ferai de mon mieux... La plus belle fille du monde ne peut donner quec' qu’elle a... Hi ! hi ! hi !...

A la nouvelle que le pain frais et le veau allaient manquer, Chiraz a failli tourner bride, car il n’était pas encore descendu de cheval ; je l’ai vu hésiter et presque pâlir, mais le .sentiment du devoir l’a soutenu sans

TROP TARD

doute, car il a rais pied à terre d’un air assez gai, et m’a suivi dans la maison en disant :

— Allons, allons, tu veux m’effrayer, Catherine. Si le veau manque, nous aurons du gigot de mouton. Un bon gigot bien mortifié , bien bourré d’ail, mis à la broche ot saisi par un feu très-vif, n’est pas à dédaigner. Tu dois bien avoir aussi quelques pommes de terre nouvelles que tu feras frire dans la graisse d’oie ? Et l’omelette aux champignons ? Et la fricassée de poulets avec une goutte de jus de citron ? Et... ?

La conversation me paraissait si vivement engagée sur ce sujet intéressant que je n’ai pas cru nécessaire d’en écouter davantage. Je suis allé voir Alice, qui dormait dans le salon, toute habillée, sur un canapé. Je suis entré sans bruit. Une demi-lumière filtrait à travers les persicnnes. Ses beaux cheveux d’un blond cendré étaient presque détachés et couvraient à demi ses joues et ses épaules . Elle souriait dans son sommeil à quelque être invisible — aux anges sans doute, car les hommes ne sont pas dignes... Et d’ailleurs qui pourrait-elle voir ici ? Excepté le vieux curé qui fait une fois par semaine ma partie de dominos, et son neveu, un enfant de vingt ans, qui fait des vers sur la brise et les papillons, je ne lui laisse voir personne. J’ai bien ri, l’autre jour, lorsqu’Éticnne est arrivé tout essoufflé, rougissant, cachant sous son chapeau une couvée de jeunes perdreaux qu’il avait trouvés dans les champs et qu’il apportait à Alice. Elle s’est jetée sur ce présent avec l’empressement d’une pensionnaire. Innocents enfants l Étienne se ca-

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chait un peu de moi. Il se prenait au sérieux ; il craignait de me causer quelque ombrage ; il n’osait môme pas lire devant moi les vers qu’il avait faits en l’honneur d’Alice ; mais le curé m’a dénoncé lui-même en riant aux éclats l’escapade de son neveu, et nous l’avons forcé de dire tout haut sa poésie. Ma foi ! c’était fort joli, mais d’un enfantillage qui passe toutes les bornes. Il ne parle que de ruisseaux, de roses, de pâquerettes, d’étoiles, du ciel et autres balivernes. Je sais bien que tout le monde a commencé par là; et moi-même... mais trop est trop... Alice a posé négligemment les vers sur son piano. Le soir, je les ai cherchés pour les mettre dans mon secrétaire, car je fais collection de tout ce qui peut servir à la gloire d’Alice, mais, je ne sais comment, ils avaient disparu. Catherine les aura balayés sans doute, ou bien le pauvre Étienne, choqué de voir qu’on faisait peu de cas de sa poésie, les aura remis dans son portefeuille. Bah ! qu’importe ? C’est un enfant.

Mais Georges Chiraz n’est pas un enfant, lui, c’est un prétendant sérieux. Il a des bottes, des moustaches, vingt-sept ans, et il arrive de Paris, où il a fait son droit avec honneur, dit le vieux notaire ; à certains gestes et à certains discours, je soupçonne, moi, qu’il a étudié les danses classiques du quartier Latin autant que le Manuel du parfait notaire ; raison de plus de me défier.

Après avoir regardé Alice pendant quelques instants, j’ai refermé la porte sans bruit ; et j’allais retrouver Chiraz au jardin lorsque la vieille Catherine m’a fait une

TROP TARD

confidence dont je suis encore tout troublé ! Elle était occupée à cueillir de la salade pendant que je suivais l’allée du milieu. En m’apercevant elle a pris un air mystérieux et m’a dit :

— Monsieur, vous mariez donc Alice ?

— Pourquoi ? ai-je répliqué assez vivement.

— Oh ! Monsieur, ce n’est pas la peine de le cacher. M. Chiraz me l’a dit... Et d’ailleurs, le parti est bon, M. Georges aura du bien, outre la place de notaire que son père va lui céder, et enfin... je sais ce que je sais...

Ce mystère m’a donné des inquiétudes.

— Voyons, Catherine, qu’est-ce que tu sais ?

— Mon Dieu, Monsieur, ne vous fâchez pas. Je sais bien que notre Alice le trouvait â son goût... C’est lui qui l’a dit à son père.

Cette nouvelle inattendue m’a coupé la respiration. Comment ! elle aime ce lourdaud, ce braillard, ce culotteur de pipes ! C’était bien la peine d’en prendre tant de soin, de la cacher à tous les yeux, de ne lui laisser voir qu’un vieux notaire et un vieux curé, tous deux barbouillés de tabac ! Le premier venu se montre deux ou trois fois, gros, gras, bête, criard, héros d’estaminet, et me l'enlève ! Car j’aurais tort de faire le philosophe. Alice est mon bien, ma propriété, mon trésor, d’autant plus précieuse qu’elle me doit tout ou presque tout, et que son mari trouvera cent raisons pour justifier son ingratitude. Si elle me quitte une fois, je la perds pour toujours.

Pour toujours ! Et j’aurai passé douze ans à l’élever,

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à l’instruire, à l'aimer, et j’aurai travaillé pour un autre ! Non, par le ciel !

Cependant, je ne peux pas la condamner au célibat perpétuel. Un jour ou l’autre elle suivra le sort commun... Quelle sotte invention que le mariage !

Pendant que je faisais ces tristes réflexions, Catherine m’a rappelé vingt choses, des coups d’œil échangés, des questions singulières, des rêveries, raille preuves qu’ Alice aime ce gros garçon et qu’il faudra céder.

Que Brahma, que Jupiter et Bouddha confondent ce fils de notaire, et son père, et sa mère, et sa sœur, et ses oncles, et ses tantes, et ses cousins et tout ce qui l’approche et tous les notaires de la création !

Comme je faisais ce vœu charitable, le vieux Chiraz ^ reparu. Il était allé, je crois, voir si ma récolte serait bonne et si la dot d’Alice...

Après tout, il est naturel que son fils aime Alice et qu’elle veuille l’épouser ; mais que dira le vieux Chiraz quand il saura quel est le lien qui m’attache à Alice? Ce mystère que j’ai si soigneusement caché, ne fera-t-il pas manquer le mariage ?... Eh ! plût au ciel ! Qu’ai-je besoin de ce benêt dans ma maison?... Oui, mais si Alice l’aime ?... Dans tous les cas, je vais parler avec franchise. Je ne veux rien avoir à me reprocher.

Chiraz paraissait très-content de sa tournée. Mes foins sont admirables, et il augure très-bien de mes blés. Quant à mes vignes, elles s’annonçenl de telle façon, que malgré la grêle qui a ruiné cette année la plupart de mes voisins, je n’aurai pas de cave assez grande pour y serrer tout mon vin. J’ai reçu ses compliments avec modestie, et j’ai remis la conversation sur les affaires privées et publiques des citoyens de Beaubuisson . Sur ce sujet il est intarissable ; il paraît que M me Dubloc a surpris, l’autre jour, sa servante Françoise en flagrant délit de conversation criminelle et lui a offert une paire de soufflets qui auraient suffi pour déraciner un sapin. Quant à l’autre coupable que menaçait un châtiment tout pareil, il s’est enfui si rapidement qu’on n’a pas pu le reconnaître ; mais on soup-

TROP TARD

çonne violemment M. le baron Rodolphe de la Maison- Verte, qui a déjà perdu de réputation trois ou quatre cuisinières. On assure que M“ c Dubloc, pendant qu’il fuyait, s’est écriée : « Fi donc! monsieur le baron! j’aurais cru que vous aviez des goûts plus relevés. »

Le soir même la servante a fait ses paquets, malgré les lamentations de M. Dubloc, qui se demande avec inquiétude par qui sera fait son pot au feu. Et il n’a pas tort, M. Dubloc (je rapporte ici l’opinion du vieux Chiraz', car sa femme est trop distinguée pour mettre la main à la pâte, et s’il n’y avait qu’elle pour faire tourner la broche, le pauvre Dubloc ne goûterait jamais de rôti.

Pendant que Chiraz racontait son histoire et discutait longuement au point de vue moral et esthétique le cas de la pauvre Françoise, de l’austère M rae Dubloc et de l’amoureux baron Rodolphe, Catherine est entrée. « Le déjeuner est servi. » Franchement, il était temps. Je suis patient et doux, j’ose le dire, mais la pesante joie de ce vieux bonhomme me donnait une envie profonde de le planter là et de retourner à mes faucheurs.

Le déjeuner a été pourtant assez gai. Chiraz, croyant sans doute me flatter beaucoup, me faisait, à propos de chaque plat, des compliments que j’ai renvoyés à Catherine. Il m’a fallu subir l’éloge du gigot, de l’omelette, de la fricassée de poulet et de toutes les victuailles dont Catherine, qui connaît le faible de mon hôte, n’a pas manqué d’être prodigue. Le vin n’a pas été oublié dans ce panégy rique. Enfin nous sommes allés au fond du jar-

TROP TARD

din, sous les tilleuls, on a servi le café et les liqueurs, et j’ai allumé une cigarette. Catherine aurait bien voulu rester et entendre la conversation : elle rôdait .autour de nous, remuant çà et là des verres et des assiettes sous prétexte de desservir, mais enfin je l’ai renvoyée assez sèchement, et la bataille a commencé.

— Avant tout, mon cher ami, ai-je dit à Chiraz, je dois reconnaître que votre demande fait grand honneur h Alice, mais il est une circonstance que vous ignorez, et qui peut-être vous fera renoncer à votre dessein. Par exemple, si j’avais des dettes...

— Impossible, mon cher ami, a répliqué vivement Chiraz, à qui le vin et les liqueurs avaient fait oublier sa prudence ordinaire ; je sais que votre propriété est pure de toute hypothèque...

A ce mot je n’ai pas pu m’empêcher de rire, et il s’est mordu les lèvres. C’était avouer trop clairement que ce mariage est pour lui une affaire d’argent. Et après tout, pourquoi m’en étonner? L’argent n’est-il ,pas le mobile de la plupart des hommes ? J’ai continué :

— Vous avez raison, mon cher ami, je n’aide dettes d’aucune espèce; maisilpeuty avoir d’autres obstacles.

.Savez- vous, par exemple, quel est le degré de parenté entre Alice et moi ?

— Comment! m’a-t-il dit tout alarmé, n’êtes-vous pas son père ?

— Son père adoptif, oui . . . Mais non son père selon > la nature. Et c’est ici que se place la confidence que je

vous devais; mais pour me comprendre il faut que

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vous sachiez ce que je n’ai jamais dit à personne... Alice n’est nia parente à aucun degré. C’est une orpheline s ans fortune que j’ai recueillie et élevée depuis l’âge de six ans.

— En vérité! s’est écrié le vieux Chiraz ! Et alors?,.

— Alors, ai-je dit en complétant sa pensée, elle n’a aucun droit à mon héritage, oui, mon cher ami.

II a paru un peu honteux de se voir deviné, et Irèsrefroidipar ma confidence.

— Du reste, je n’en suis pas moins décidé à lui laisser la plus grande partie de ma fortune, qui est bien plus considérable que vous ne pouvez le croire .

A ces mots, le pli qui commençait à froncer scs sourcils s’est effacé.

— Pouvez-vous croire, m’a-t-il dit, que je me serais laissé arrêter par de telles considérations v que Georges?...

— Mon cher ami, ai-je continué, je suis sûr de votre désintéressement et encore plus de celui de Georges ; mais enfin je devais vous parler franchement. Et, à propos, Georges s’est-il déjà expliqué avec Alice ? Saitil s’il en est aimé ?

— Oh ! pour cela j’en suis sûr, s’est écrié le vicut Chiraz. Georges n’est pas un novice. Il sait comment on s’y' prend avec les dames du plus grand monde. A Paris, il est allé plusieurs fois en soirée chez M“* la marquise de Boisserieux, et il a même reconduit, un matin, vers trois heures, seul et à pied, par un clair de . lune magnifique, M m “ Berniele, vous savez , la femme

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du banquier qui est séparée de son mari depuis sept ou huit ans.

Ce récit des exploits mondains de Georges me donnait grande envie de rire, mais je me suis retenu pour ne pas offenser le vieux Chiraz. Et d’ailleurs, qu’importe que Georges soit oui ou non un imbécile, s’il a su se faire aimer d’Alice ?

— Mais enfin, ai-je demandé, a-t-il quelque preuve sérieuse de l’amour d’Alice ?

— Il dit qu’il en a, et pour moi, je le crois. Ainsi, le mois dernier, au bal de la préfecture, il a dansé cinq fois avec elle, et elle lui a donné une rose de son bouquet. Le vendredi suivant, il est revenu ici à cheval, et il se loue fort de l’accueil qu’il a reçu en votre absence.

— Comment! Alice m’a dit qu’il l’avait rencontrée par hasard, qu’il l’avait saluée à peine et qu’il n’avait même pas mis pied à terre.

— Mon cher ami, s’est écrié Chiraz ent riant, ce sont là des secrets que les petites filles cacheront toujours à des barbons comme vous et moi.

Je ne sais comment ce vieux bonhomme s’y prend, mais il a le don de trouver toujours le mot et l’idée qui peuvent me choquer le plus. Un barbon, moi, qui ai quarante-deux ans à peine ! Et pas un poil gris dans ma barbe! Ii est vrai que j’en arrache cinq ou six par semaine. Catherine mc^ le disait hier encore: « Monsieur, vous êtes frais comme une rose et l’on ne vous donnerait pas plus de trente-six ans. » Un barbon ! Ce notaire a des expressions de l’autre siècle. Parce qu’il

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est retiré du service actif, il voudrait mettre tout le monde à la retraite.

Enfin, barbon ou non, il faudra que je souffre ce que je ne puis pas empêcher. Si Alice aime ce fils de notaire, il faudra bien que je la lui donne ; mais qui m’aurait dit que cette petite dissimulée ?.. . Si jeune, et déjà si habile à tromper !... Ah ! les femmes ! les femmes !

Chiraz triomphait, et son triomphe me troublait jusqu’au fond de l’àme. Marier Alice ! et à ce Georges encore ! Qui m’aurait dit cela hier matin ?

— Eh . bien, ai-je dit tout haut, avant que vous vous engagiez sans retour, il faut que je vous dise mon histoire et celle d’Alice. Après cela, vous jugerez.

Il a fait un signe d’assentiment.

Je suis né en Normandie, à trois lieues de Dieppe. Le chef de ma famille était, je crois, ce fameux. Jacques Cartier qui découvrit le Canada et Québec. Du moins depuis trois siècles nous avons porté ce nom et ce prénom glorieux. Mon père* qui était armateur, et qui avait fait fortune tantôt en combattant les Anglais sous le premier Empire, tantôt en faisant le commerce avec eux sous la Restauration, eut pour moi plus d’ambition que pour lui-même et voulut me faire ministre. « Le moyen est facile, me dit-il ; tu vas étudier le droit ; tu seras avocat ; je te ferai plaider quatre ou cinq procès tu as la langue bien pendue, tu feras de l’effet sur le jury et tu rèndras à la société une douzaine de coquins que peut-être, sans ton éloquence, elle enverrait au bagne ou à l’échafaud ; tu t’enrôleras dans l’opposi-

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tion dynastique, nuance Odilon Barrot, car il ne faut pas compromettre l’avenir ; tu parleras des immortels principes de 89 et du progrès, sans hasarder aucune explication trop nette ; tu donneras des dîners aux électeurs à deux cents francs, c’est moi qui en ferai les frais, et si tu n’es pas nommé à la première occasion tu le seras à la suivante. Mais surtout, n’aie pas d’ambition vulgaire. Ne te laisse pas nommer procureur général ou préfet ; va droit au but. Ministre ou rien, que ce soit ta devise. Il faut être libre ou maître. Ce sont les imbéciles qui se laissent prendre dans l’entre-deux . Une fois arrivé à la Chambre, parle hardiment sur tous les sujets, le code, le budget, le gouvernement, la marine, la guerre, la pharmacie et l’ébénisterie. Quel que soit le sujet, parle. Tu seras bientôt remarqué. Rien ne fait plus d’honneur à un département que d’avoir un député qui parle continuellement. Si parler te fatigue, interromps! Par là, tu te rendras redoutable à tout le monde et le ministère te fera des avances. Surtout ne sois pas modeste, ou si tu es tenté de le devenir, regarde autour de toi. Parmi ces ministres et ces ambassadeurs qui décident des affaires de l’Europe , combien en verrastu qui connaissait — je ne dis pas la politique , ou la philosophie, ou le bon sens , ou l’histoire — mais seulement la géographie? Pourvu qu’un niais soit comte ou duc et bien cravaté, on lui donne cent mille francs par an et on l’envoie représenter la France. Aurais-tu la modestie de te croire inférieur à ce niais? Pour être épicier, tailleur, cordonnier, ou maçon, il faut faire un

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apprentissage ; il n’en est pas besoin pour gouverner les peuples. Tu ne peux pas gâter une pièce de drap ou de cuir sans la payer, mais tu ne risques rien de gâter les hommes. Taille, coupe, rogne, mutile, estropie, égorge ; la féconde nature saura bien réparer ses pertes. Souviens-toi du mot de Condé après la bataille : Une nuit de Paris réparera tout cela. C’est à ce prix qu’ou prend place dans l’histoire . Et après tout, rien 11e t’empêche d’être utile à ta patrie, si lu en as le temps et les moyens. »

Mon père était, comme vous voyaz, un misanthrope. Pour moi, sans me soucier beaucoup d’être avocat ou ministre, ou de gouverner les peuples, je passai joyeusement à Paris les quatre ou cinq premières années de ma jeunesse. J’avais des chevaux, j’étais reçu dans le meilleur monde, grâce au nom de mon père, et je ne manquais pas d’amis, grâce à mon propre argent. Vous savez, mon cher Chiraz, que l’argent attire les amis comme le miel attire les mouches. Du reste, je ne me plains de personne, et si j’ai fait quelques expériences coûteuses, j’ai appris du moins à connaître la valeur monnayée des choses les plus précieuses de ce monde : l’amour et l’amitié.

J’en fus quitte, après tout, pour un million, c’est-àdire pour la moitié au plus de la fortune que me laissait mon père, qui mourut vers ee temps-là, un peu inquiet de mon avenir, qu’il croyait compromis. Son dernier conseil fut qu’il fallait me marier, car, disait-il, lu ne sais rien refuser à personne ni à toi-même, et si ta

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femme ne prend pas les rênes du ménage, tu finiras à l’hôpital .

Cette perspective fut un coup de foudre pour moi. Je voyais rarement mon père, qui vivait retiré près du Havre, et j’avais avec lui peu de rapports d’idées; mais il m’avait toujours témoigné beaucoup de tendresse à sa manière, c’est-à-dire qu’ayant amassé à grand’peiue et à travers mille dangers une fortune considérable, il m’avait prodigué l’argent sans compter. Il ne me demandait, en revanche, qu’une seule chose, c’était d’avoir de l’ambitton, et c’était justement celle que je pouvais le moins lui donner, car j’ai toujours fait peu de cas du plaisir de gouverner les hommes.

Il me vint alors un cuisant remords d’avoir si mal répondu à ses soins, et d’avoir sottement consumé dans les plaisirs les plus belles années de ma jeunesse. Qu’avais-je retiré du commerce des parasites et des filles entretenues ? Rien, si ce n’est le dégoût des deux plus belles choses du monde, l’amour et l’amitié. Rentrant en moi-même, je me trouvais abaissé, avili, incapable d’effort, et je me méprisais moi-même. Réaction inévitable du corps sur l’âme. Je cherchais des plaisirs plus raffinés, plus sensuels, et je me sentais le lendemain plus vide encore et plus inassouvi que la veille. Soi vent je passais des jours entiers plongé dans une morne tristesse. Les sourires des belles filles me paraiss lient d’horribles grimaces, et leurs caresses, dont je connaissais le prix, me causaient presque de la répugn tnce. Leur joie, aussi fausse que la mienne, semblait r éca-

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nique. Je prévoyais ce qu’elles allaient faire et dire. Ce sera le sourire, et un quart d’heure plus tard le baiser, et à souper la chanson joyeuse. Je souffrais de ne pouvoir éviter ni changer ce retour uniforme des mêmes plaisirs. Et quand elles ouvraient la bouche pour parler, je savais si bien de quelles plaisanteries, souvent spirituelles et même élégantes dans la forme, mais toujours brutales et cyniques au fond, le discours serait assaisonné ! Et les gestes ! De la grâce quelquefois, du débraillé toujours. Ou si par hasard quelqu’une voulait garder une certaine réserve et imiter les grandes dames, c’était pire encore. On tombait d'un excès dans l’autre ; on parlait du bout des lèvres, on prenait des airs de hauteur, on causait littérature, on jugeait les philosophes, on voulait remplacer Aspasie et l’on n’était qu’une « grue. » Il faut l’avouer, c’est un rôle bien difficile que celui d’uue femme qui vit de sa beauté. Pour moi, je n’en connais pas de plus triste.

Mon discours n’intéressait pas beaucoup Chiraz. Le brave homme n’a connu, je crois, les passions que de réputation, et s’il a, par ci par là, compromis quelques servantes, habitude assez fréquente à Beaubuisson, il n’en a jamais, je le crains, éprouvé d’autre regret que celui de s’être exposé imprudemment aux vertes remontrances de M mc Chiraz. Aussi paraissait-il étonné de voir qu’un homme jeune, robuste, bien portant, et qui n’avait rien à craindre, pas même les indigestions, pût se dégoûter d’une chose aussi facile et aussi agréable que l’amour payé. Cependant il m’écoutait d’un air de

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déférence et d’intérêt dont la cause n’est pas difficile à deviner. Il respectait en moi l’ancien propriétaire de deux millions, l’homme qui aurait pu être député, ministre, grand-officier de la Légion d’honneur, président du conseil général et tout ce qui s'ensuit. Surtout il brûlait d’impatience de savoir si le second million avait survécu au premier, et ses yeux verts brillaient de convoitise, de curiosité et d’inquiétude. Évidemment il raisonnait ainsi : « Si le million est resté, Alice est un parti magnifique, — trop beau même, car alors Cartier ne voudra pas la marier à Georges. »

Mais, plus cette partie de mon récit l’intéressait, plus il était pressé d’en connaître la suite et ennuyé de mes digressions sur le vide de la débauche et le dégoût qu’inspirent les passions. Quant à moi, je parlais sans savoir pourquoi, si ce n’est que j’avais gardé le silence pendant douze ans, et qu’il y a des jours où l’on prendrait un âne pour confident plutôt que de n’avoir personne à qui parler. — Je continuai :

— Peu de temps après la mort de mon père, je fis une rencontre qui a changé toute ma vie, qui m’a délivré pour jamais de toute ambition, et qui a été pour moi le principe des plus salutaires réflexions. Au milieu de la débauche — vous l’ai-je dit ? — je n’oubliais pas le but que m’avait proposé mon père, et j'avais autant d’ardeur pour le travail que pour le plaisir. Les gens bien constitués de corps et d’esprit peuvent mener les deux choses de front, surtout dans la première jeunesse. J’avais débuté’avec éclat au barreau de Paris ; 1®

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nom (Je mon père, très-connu à Paris, m’avait promptement donné une clientèle considérable ; deux ou trois procès bruyants me firent une réputation. Vous connaissez les succès de Paris. C'est tout ou rien. En un clin d’œil on devient célèbre, on est admiré, envié, cité; la petite presse, qui a besoin de fabriquer tous les matins un héros ou un plastron, vous prête des mots spirituels et des aventures de toute espèce ; à ce premier avantage, si vous joignez celui d’une fortune faite, vous pouvez prétendre à tout. Rien ne manquait à mon bonheur, excepté le contentement de moi-même, et cette joie intérieure que rien ne peut remplacer.

Un matin, je reçus la visite d’une jeune femme trèsjolie, très-intéressante, qui venait me prier de plaider la cause de son mari, accusé d’assassinat. Elle donnait la main à une petite fille charmante, vêtue de noir comme sa mère. Vous la connaissez, c’était Alice. Le père, ouvrier charpentier, très-estimé, était assis dans un chantier, la veille, et se reposait avec ses camarades en attendant l’heure du travail, lorsqu’une discussion politique s’éleva entre eux. Le père d’Alice, qui s’appelait Brontin, fit l’éloge de la république, et fut applaudi de la plupart de ses camarades. Un autre vanta l’empire et l’empereur. La discussion dégénéra, comme d’ordinaire, en querelle. Des arguments on passa vite aux injures. Brontin, appelé « fainéant » et « propre à rien, » riposta d’abord gaiement et sur le même ton ; mais l’adversaire ayant ajouté qu’il ferait mieux de veiller sur sa famille que de parler politique, Brontin devint

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fort sombre, et demanda ce que l'autre voulait dire par là; et, sur une réponse à double entente, il s’imagina qu’on voulait lui donner des soupçons sur la vertu de sa femme.

Il se précipita plein de fureur sur son adversaire et le terrassa. Les camarades les séparèrent; mais le vaincu, redevenu libre de ses mouvements, tira de sa poche un long compas et recommença le combat. Par malheur, Brontin se saisit d’une arme toute pareille. Dans ces sortes de duels, il n’y a point de parade possible. Brontin fut blessé au bras et tua l’autre d’un coup dans le cœur. Tout cela s’était passé si vite qu’on n’eut pas le temps de se jeter entre eux et de les désarmer.

Voilà ce qu’ Alice et sa mère venaient me raconter avec plus de sanglots que de paroles. Brontin était déjà sous les verroux, et personne ne doutait qu’il dût être condamné à des peines très-sévères, car d’abord il y avait mort d’homme, et de plus, le procureur impérial insistait vivement sur la nécessité de « réprimer les menées anarchiques des ennemis de la société. » C’est ainsi qu’en son style majestueux il appelait les républicains. La mère d’Alice, effrayée de ces grands mots, de l’appareil (les formes judiciaires, des prophéties menaçanler du procureur, et du secret où l’on avait mis son mari, se croyait déjà presque veuve et n’attendait son salut que de moi. Pour comble de malheur, elle était pauvre, quoique- économe et laborieuse aussi bien que Brontin. Son père et sa mère, vieillards infirmes qu’il avait fallu nourrir, étaient morts seulement depuis quel-

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ques mois, et les frais d’enterrement avaient épuisé le jeune ménage, car c’est une des grandes misères de Paris qu’on ne puisse y mourir à bon marché.

Personne n’aurait pu voir sans compassion un malheur si grand et si peu mérité.

— Je parie, interrompit Chiraz d’un air fiu, que je devine le reste de l’aventure. M m '’ Broutin était jolie ; sa situation était touchante ; son mari était en prison; vous aviez envie d’aimer une femme qui ne fût pas semblable à toutes celles que vous connaissiez ; vous avez rendu un grand service à toute la famille, et ce n’est pas en argent que vous avez été payé.

Ses petits yeux verts pétillaient de malice libertine. Pauvre Alice ! si elle pouvait savoir de quoi ce vieux cynique ose soupçonner sa mère ! elle qui est la candeur et l'innocence même, que penserait-elle de ces infâmes suppositions ? Pour moi, j’en étais indigné, et il s’en est fallu de peu que je ne misse à la porte cet imbécile. Mais quoi ! si elle aime Georges, ai-je le droit de les séparer? Ah ! la sotte famille que ce père à cheveux blancs qui parle si grossièrement des choses les plus respectables : et ce gros bellâtre de vingt-sept ans qui n'a qu’à se montrer pour être aimé !

J’ai relevé avec vivacité les paroles de Chiraz, et il commençait à s’excuser assez gauchement lorsque j’ai entendu le son du piano. Alice, se sentant mieux, s’était levée et faisait de la musique. Presque aussitôt j’ai vu paraître à l’entrée du jardin Étienne le neveu du curé, et je lui ai fait signe d’approcher, et de goûter d’un cassis dont Catherine a la recette. Son oncle, qui connaît, grâce à ses confrères, les meilleurs cassis de l’endroit, ne se lasse jamais de vanter celui-là. Étienne en a goûté avec modération, et s’est assis de l’air d’un homme pressé de repartir. Cela ne m’étonne pas. Il n’a pas grande sympathie pour Chiraz, qui, de son côté, le salue à peine ; et, en effet, Étienne ne paraît pas destiné à donner beaucoup d’occupation aux notaires, car il n'a pas l’ombre d’une terre ou d’un pré, et son

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oncle, qui n’est pas riche, a fait tous les frais de son éducation, et va l’envoyer au séminaire. Pour moi, je l’aime beaucoup, et à cause du curé, qui est le plus vieux de mes amis dans ce pays, cl à cause de luimême. Il est doux, aimable, un peu trop timide peutêtre ; mais ce défaut-là n’est pas désagréable daus les jeunes gens, et du moins il n’est pas pédant et fat comme Georges.

Après cinq minutes, il a commencé à s’agiter sur sa chaise et à regarder sa montre avec attention. J’ai deviné tout de suite qu’il voulait échapper à la conversation de Chiraz, qui est le plus ennuyeux bavard de Beaubuisson, et qui s’engageait déjà dans les détails d’une licitation entre les frères Carliuet et leur sœur, la veuve Vcrbcrie, de la commune de Grandcoin. Au même instant l’horloge a sonné. Etienne s’est levé brusquement.

— Trois heures ! et M" e Alice m’avait prié d’être bien exact pour sa leçon d’orgue.

— Eh bien ! allez, ai-je dit. Mais ne faites pas la leçon trop longue, Alice avait la migraine ce matin, et n’a pu déjeuner avec nous.

Et il ne sc l’est pas fait répéter, il a couru au salon.

— Ce jeune homme donne des leçons d’orgue à M" r Alice? a dit Chiraz d’un air assez singulier.

— Oh ! des leçons d’orgue seulement. C’est un instrument que j’aime beaucoup; il vaut pour moi tout un orchestre, et Etienne, qui est très-bon musicien, m’a offert...

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— Je n’aime pas beaucoup, a dit Chiraz, ces jeunes gens si zélés pour enseigner la •musique aux jeunes filles. Si elles étaient grand’uières, ils n’auraient pas taqt de passion pour les arts.

J’ai levé les épaules.

Pourquoi soupçonner toujours le mal ? Ne pouvonsnous rien faire sans intérêt? Étienne va partir dans trois mois pour étudier la théologie. C’est ce que j’ai expliqué à Chiraz, qui n’a pas quitté son air soupçonneux.

— Mais, mon cher ami, a-t-il continué, laissons ce sujet, et dites-inoi l’histoire d'Alice.

Je crois qu’il était plus inquiet de la dot d’Alice que de son histoire ; mais comme il ne pouvait guère s’informer de l’une sans connaître l’autre, il a pris patience, et comme j’étais, contre mon habitude, en humeur de

bavarder, il s’est offert du curaçao, a entamé un cigare et m’a laissé continuer.

— Pour couper court à toutes les suppositions que vous pouvez faire, je vous dirai, mon cher Chiraz, que je n’ai jamais vu plus honnête femme que M im ' Brontin. Sa figure douce et charmante, vivant portrait de celle d’Alice, était de celles dont l’honnêteté ne laisse place à aucune mauvaise pensée. Dès qu’elle m’eut dit le malheur de son mari, je fus certain de le sauver. Un mari si tendrement aimé ne pouvait être qu’un honnête homme. Je me hâtai de la rassurer et de lui faire partager mes espérances. — « S’il est condamné même à

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la prison, me «lit-elle eu pleurant, il est Domine à se tuer lui-même, Sauvcz-lc, Monsieur, par pitié, sauvezle ! » Les grands yeux bleus «l’Alice me suppliaient avec autant «l'éloquence que ceux de sa mère. Je pris l’enfant sur mes genoux, je lui offris quelques bonbons, et je les renvoyai, sinon tout a fait rassurées, du moins plus calmes et confiantes dans l’avenir. Après quoi, j’allai voir Ftroulin «lans sa prison.

C'était un homme franc et hardi, tendre de cœur, sous une apparence un peu rude. Son plus grand défaut, si c’est un défaut, était une jalousie que j’avais déjà devinée, quoique sa femme ne m’en eût rien dit. En deux mots, il m’expliqua toute la querelle. Son adversaire avait aimé la mère d’Alice avant son mariage, et avait été repoussé par elle. De là une haine corse contre Brontin, qu’elle avait préféré. De là aussi cette provocation sans doute méditée, qui avait abouti à un duel au compas.

Pour ne pas vous ennuyer des détails de ce procès, qui fit grand bruit en ce temps-là, j’eus le bonheur de faire acquitter Brontin par le jury. L’avocat général avait dit de foid b ‘lies choses sur la nécessité de punir ces fauteurs de séditions, car il ne voulut pas démordre de son idée qu’au fond de ce meurtre se cachait un complot républicain qui avait des ramifications à Londres, à Bruxelles et à Lausanne ; je n’eus, pour gagner ma cause, qu’à produire les témoins et à montrer de qui venait l’agression. Mais ce qui émut surtout le jury, c’est la vue d’Alice et de sa mère en habits de deuil ;

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dès qu’elles parurent, tendant les bras à l’accusé et suppliant les juges, sa cause était gagnée.

Tous ces détails ne paraissaient pas intéresser beaucoup le vieux Chiraz. Il prisait avec lenteur, secouait sa tête grise d’un air capable, et calculait, je suppose, combien quatre-vingt-dix-sept hectares de prairies, bien aménagées et fumées avec soin, peuvent donner de voitures de foin, et combien soixante hectares de vignes peuvent donner d’hectolitres de bon vin de Périgord à • quarante-cinq francs l’hectolitre (prix moyen de mes trois dernières récoltes).

A la fin, j’ai eu pitié de son impatience. J’ai passé rapidement sur les relations d'ainitié qui s’établirent entre Brontin et moi aussitôt qu’il eut été remis en liberté, et sur les réflexions que m’avaient suggérées la vue de cet heureux ménage. J’ai dit simplement que ce bonheur régulier, calme, paisible, assuré, m’avait fait sentir plus que jamais le vide, l’ennui et le dégoût de ma propre vie, et m’avait donné le désir de chercher dans le mariage un bonheur pareil. Puis, j’ai continué :

Vers ce temps-là, j’eus le bonheur de devenir amoureux de l’une des plus jolies filles et des mieux nées de • France. Je ne déplaisais pas à la famille, et je lui plaisais, à elle. Ma fortune, quoique très-diminuée, était encore très-supérieure à la sienne ; son père, membre de l’Institut, illustré par ses découvertes en chimie agricole, avait, suivant l’usage de presque tous les vrais savants, plus de réputation que d’argent ; mais j'étais heureux de pouvoir faire la fortune de celle que j’ai—

TROP TARD. 189

mais. J’avais renoncé à mes sottes et bruyantes amours, et j'essayais de me faire oublier dans le monde où j’avais vécu jusqu’alors. Les parents de ma fiancée l’avaient exigé comme une garantie du bonheur de leur fille, et j’étais heureux de leur donner celte preuve de la sincérité de mon amour.

Mais nul n’échappe à sa destinée, ou, pour mieux dire, aux conséquences de ses fautes passées. Le chêne sort invinciblement du gland que nous avons semé. Un jour, comme je rentrais chez moi, une femme voilée s’introduisit dans mon cabinet de travail, et levant tout à coup son voile, montra à mes yeux étonnés le visage ■d’une fort jolie fille, que j’avais quittée cinq mois auparavant avec le dessein de ne plus la revoir jamais. Mon premier accueil fut très-froid, et même un peu sévère. Franchement, j’étais fort mécontent de son retour.

— Que crains-tu ? me dit-elle en me sautant au cou, comme si j’avais dù être enchanté de la rencontre. Le beau-père n’est pas encore là, je suppose, ni la bellemère non plus. Quant à la future...

Je me hâtai de l’interrompre.

— Pas un mot sur elle, ou je m’en vais.

— Allons ! reprit-elle d’un ton ironique, je ne suis pas digne, n’est-ce pas, moi, pécheresse, de parler d’un tel ange. Ingrat ! Tu ne m’offrirais pas seulement une chaise pour m’asseoir.

— Enfin, que me voulez-vous ? demandai-je avec une brusquerie apparente. Au fond, je me sentais mollir,

TROP TARD

et ma vertu de trop fraîche date commençait à me peser. Elle s’en aperçut, et pie regarda avec des ypuç auxquels je ne savais pas résister. Ma résolution glissait déjà entre mes doigts, quoique jç fisse effort pour la retenir.

— Ce que je veux ? dit-elle. Mais d’abord donne-moi la main jusqu'à ma voiture et monte avec moi. Nous dînerops ensemble, et je te consulterai. J’ai un procès très-important.

— Eh bien î expliquez-moi votre affaire, je vous donnerai tout de suite ma consultation.

— Ici ? fit-elle avec une petite moue do dédain. Cela sent le moisi. Ces dossiers, cette bibliothèque me donnent la migraine. Allons, Jacques, mon ami, sois gentil et suis-moi.

Comme j’hésitais encore, elle tira la sonnette et dit au domestique, qui la connaissait bien :

— Pierre, Monsieur ne dîne pas ici, je Pçnîèvç.

Puis d’un geste rapide, elle prit mon chapeau, m e

coiffa de travers malgré ma résistance, et descendit l’escalier avec la légèreté d’une hirondelle, en me tenant par la main.

N’avez-vous jamais fait une sottise sans plaisir, sachant d’avance que c’était une sottise, maudissant votre propre faiblesse et ne pouvant y porter remède ? C’est justement ce qui m’arriva le soir de ce jour fatal. Je suivais cette fille malgré moi, averti par un secret instinct que ma faiblesse me porterait malheur.

Nous dlqâraes cfiez elle, et seuls. Çien entendu, elle

TROP TARD. • 191

n’av.ait de procès d’aucune espèce, et ine l’avoua, en riant comme une folle de sa ruse, que j’avais devinée. Du reste, après quelques efforts que je fis pour garder un visage sévère, je fus bientôt à l'unisson, et je repris la conversation juste au point où nous l’avions laissée cinq mois auparavant.

— Vertueux nigaud, dit-elle en se moquant de moi, tu avais donc fait le vœu de Jeanne-d’Arc en attendant ton mariage. Mais je le savais bien, moi, que tu me reviendrais... Qu’est-cc que c’est?..» Vous faites le mélancolique ? Vous pensez à la fiancée, au wergiss mrin nicht et au clair de lune ? Hegarde-moi dans les yeux, mon bel ami, et dis-moi si je ne yaux pas cette brune aux yeux d’azur ? Xe te fiche pas. Je n’eu dirai pas de mal. Elle est jolie, mais elle ne vaut rien pour tqi. Tu es d’un naturel triste, mon pauvre ami, et tu as besoin qu’on secoue un peu tes humeurs noires, mais elle, c’est pire encore. Elle alu les Nuits d’Young , ou si elle ne les a pas lues, elle les lira. Je le sais, je la connaissais longtemps avant que lu ne l’eusses vue. Son frère m’en a parlé; tu sais, le petit Léopold, ce blond frisé. Il en faisait des portraits à mourir de rire. Et la belle-mère ! Voilà une femme à faire fuir les ainour§. Longue comme une perche, sèche comme un harengsaur, haute sur pattes comme un héron, pointue comme un clou et sententicuse comme l’Ecclésiaste ; oh ! lu suivras le droit chemin, je t’en réponds, ou tu auras affaire à elle.

J’ai peine à concevoir aujourd’hui ma lâcheté, car

1!I2 TROP TARD

enfin, je n’aimais pas celte fille, je l’estimais encore

moins, et je la laissais tourner en ridicule tout ce que

j'aurais dû rcspccler. Bientôt môme, le vin de Syracuse

aidant, je me mis à ses genoux, tout comme si c’eût été

la plus belle, la plus noble et la plus grande princesse

de ce vaste univers, et je crus ma foi tout de bon, et

même je jurai que je l’aimais d’un amour éternel,

A ces mots, elle éclata de rire, se leva et me dit :

— Mon bon ami, tu seras toujours le plus naïf des hommes. Et comme j'étais un peu déconcerté : — Va, va, continua-t-elle, ne t’en corrige pas ; c’est pour cela que je t'aime.] Lève-toi, prends ton chapeau, et partons. J’ai une loge à l'Opéra. Rassure-toi, c’est une loge grillée. Personne ne te verra, puisque tu crains tant d’être compromis... Allons, viens.

J’en avais trop fait pour reculer. Je me laissai aller sans résistance et nous entrâmes à l’Opéra un peu après l’ouverture de la Favorite. On donnait, ce jour-là, une représentation à bénéfice, et la salle était remplie jusqu’aux bords. Cette vue me rendit, mais un peu trop tard, ma présence d’esprit, et je compris le danger qui me menaçait en apercevant dans la salle quarante ou cinquante personnes dont j’étais connu* Au moins, je me promis bien de relever le grillage et de ne sortir du théâtre qu’ après les pompiers de service.

Malheureusement, je comptais sans mon hôte. Ma voisine n’était pas venue pour se cacher aux y eux. du public. Aussi, vers la fin du premier acte, elle abaissa si bruyamment le grillage que toute la salle tourna le^

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yeux sur elle, et nous devînmes le point de mire de toutes les lorgnettes. Je me hâtai de m’effacer dans l’ombre, mais elle demeura intrépidement exposée aux regards et aussi (je dois l’avouer) à l’admiration du public, car elle n’était pas seulement charmante; elle était célèbre.

Au même instant on baissa la toile, et les abonnés de l’orchestre commencèrent à quitter leurs places et à se montrer au foyer. Je n’avais garde de suivre leur exemple, et je m’aperçus bientôt que l’un d’eux était resté à sa place et regardait fixement ma voisine, qui, (le son côté, soutenait bravement ce regard et semblait presque le défier. En examinant plus attentivement ce que je voyais de son visage, à demi caché par la lorgnette, je reconnus un jeune homme fort riche, petitfils d’un sénateur du premier empire, qui m’avait succédé, disait-on, dans les bonnes grâces d’Anna. C’était le nom de la dame.

— Qui regardes-tu là ? lui dis-je.

— Ça, dit-elle, c’est Henri. Est-ce que tu ne le connais pas, ou est-ce que tu en as peur ? On dirait que tu te caches pour qu’il ne te voie pas.

On tst Français, mon cher Chiraz, ou on ne l’est pas. La seule idée que cette fille pouvait me croire capable de crainte me fit bouillonner le sang dans les veines. Je m’avançai, furieux, sur le devant de la loge, et, debout, appuyé sur un coude, je regardai fixement mon rival. Celui-ci ne tarda pas, comme je m’y attendais bien, à répondre à ce muet défi. Il quitta l’orchestre et

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vint frapper à la porte de notre loge. Je l’ouvris moimême avec empressement, comme si c’eût été un ami depuis longtemps attendu.

— Monsieur, me dit-il après un salut strictement poli, je vous prie de m’excuser si je vous dérange, mais je désirerais causer seul quelques instants avec Madame.

— Nç nie quittez pas, Jacques, ne me quittez pas, s’écria Anna toute effrayée, et se pendant à mon bras. Ne ine laisse? pas seule avec lui. Je ne veux plus le voir.

— Monsieur, répliquai-je à mon tour, vous voyez vous-même qu’Anna ne veut plus de vous, et vous savez trop bien vivre pour insister davantage.

— Monsieur, cria-t-il avec fureur, mêlez-vous de vos affaires, et laissez-moi la place, oq...

Il n’eut pas le temps d’en dire davantage ; je rouvris la porte, je le pris par les épaules et je le poussai dehors.

A peine sorti, il enfonça la vitre d’un coup de poing, et me jeta sa carte. En un clin d’œil la nouvelle fit le tour du foyer, sc répandit dans les loges, descendit à l’amphithéâtre, et de là dans le parterre et Tor^jestre, franchit la rampe, pénétra dans les coulisses, envahit les chœurs et le corps de ballet, et j’entendis assez distinctement don Alphonse, assis sur son trône, sc pencher à Torpille de scs courtisans et demander s’il était vrai, carie Imiit en courait déjà, que j’eusse été blessé en duel sous le réverbère du théâtre.

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Jugez de ma consternation. Le malheur que je devais le plus redouter venait de tomber sur ma tête et par ma faute, en plein Opéra, sous les yeux de trois mille personnes. Tout le monde savait que j’avais mené cette fille en loge grillée, et que j’allais me battre pour elle. Qu’allait penser de moi pia fiancée ? Faire un tel éclat presque à la veille du mariage ! Pouvais-je lui donner une plus forte de marque de mépris ? Et quelle excuse à offrir qu’un moqientde faiblesse ! Je maudissais Anna, ma sottise et jusqu’à Donizetti, l’innocent auteur de mes peines.

Ce n’est pas tout. Il fallait se battre, car je savais bien que mon adversaire n’en demeurerait pas là. Il avait élé mis trop brusquement à la porte pour digérer avec patiencç un pareil affront. Or, se battre n’est rien, quand on a des motifs sérieux de croiser le fer, et Dieu merci, je savais teuir une épée. Mais se battre pour une fille entretenue que je n’aimais même pas, que j’qvais suivie ce soir-là sans savoir pourquoi ; rompre avec une famille honorable justement offensée, ne plus revoir (car je ne doutais pas d’en être séparé pour jamais) celle que j’adorais, et donner ou recevoir un coup d’épée ridicule^ voilà ce qui me perçait le cœur.

Anna s’aperçut de mon trouble et voulut me consoler.

— Ah ! dit-elle, je savais bien que tu n’en ferais qu’une bouchée. Mon bon Jacques, tu es ma providence. Sais-tu qu’il m’a battue ce matin, le lâche ! Il me refusait tout, jusqu’à ce pauyre cachemire que tu

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vois cl que j’ai été obligée d'acheter à tempérament.

Ces derniers mots, où perçait le métier, me dégrisèrent complètement et m’inspirèrent pour celte fille un si profond mépris que, malgré ma politesse, je 11e pus m’empêcher de le lui laisser voir. Nouvelle et plus forte sottise, car j’aurais dû dissimuler, me délivrer d’elle à petit bruit, et par-dessus tout éviter le scandale. Mais mou mauvais génie ne le voulut pas. Elle s’emporta contre moi, m’accusa de lâcheté, 111e reprocha de craindre la rencontre de mou rival ; et comme j’allais sortir, se pendit â mon bras ni jurant qu’elle n’aimait que moi, que j’étais son seul appui sur la terre, et me supplia de ne pas l'abandonner.

J’expiais cruellement ma faiblesse ; mais de peur de quelque chose de pis, je l’emmenai, croyant ne rencontrer personne dans le corridor, car les spectateurs étaient revenus à leur place. Déjà nous descendions le grand escalier de l’Opéra ; elle marchait la première. Tout à coup, au pied de l’escaüer, je vois s’avancer ma fiancée entre son père et son frère Léopold, le « blond frisé » dont parlait Anna. Machinalement, je recule. Anna la regarde, reconnaît Léopold, lui fait un petit signe d’amitié, dont l’autre se serait bien passé, je crois, et s’arrête en sc rangeant un peu pour laisser passer sa sœur, qu’elle dévisageait à loisir. D’un coup d’œil elle avait tout deviné, et s’il lui était resté quelque doute, ma contenance lui aurait tout appris.

J’espérais pourtant qu’elle se tiendrait tranquille.

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qu’elle ne ferait pas semblant de me connaître, et je m’avançai, le cœur tremblant, le sourire sur les lèvres, pour saluer ma fiancée. Mais je connaissais bien peu cette tille diabolique. Je n’avais pas prononcé trois paroles, lorsqu’elle me regarda et me dit d’un ton impérieux :

— Allons, mon cher, qu’attendez-vous pour m’offrir votre bras ?

Je l’aurais étranglée. Je fus tellement déconcerté par cette foudroyante apostrophe, que jç ne trouvai plus rien à dire. Ma fiancée vit mon trouble, comprit tout et me dit :

— Allez donc, Monsieur, cette demoiselle vous attend.

Les âmes qui ne connaissent pas encore tous les écueils de la vie ne savent rien pardonner. Je vis que j’étais condamné. Sans répliquer et sans savoir où j’allais, je me précipitai sous le péristyle, suivi de la maudite Anna, qui riait aux larmes de sou escapade.

Au même instant, mon rival, qui épiait notre sortie, s’avança vers elle, lui dit deux ou trois mots auxquels elle répondit d’un air d’assentiment, lui offrit son bras, la conduisit à sa voiture et s’y assit avec elle eu me regardant d’un air de triomphe. Je ne cherchai pas à lui disputer sa proie; il me rendait, sans le savoir, un service signalé, car Anna m’était devenue odieuse.

Je passai la nuit sans dormir, transporté de rage contre moi-m.’me, contre Anna, contre son vicomte, en

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attendant le jour avec impatience pour faire du moins payer à celui-ri sa sotie querelle.

Effectivement, dès midi, nos témoins étaient en présence, et le lendemain je lui donnai dans la poitrine un si grand coup d’épée qu’il en a gardé le lit pendant six semaines. Aussitôt après, je courus chez le père d’Eugénie pour expliquer ma conduite et demander grâce; mais dès l’entrée, le concierge me déclara que les locataires étaient partis pour l’Italie.

— Ce n’est pas possible ! je les ai vus avant-hier à l’Opéra.

— Monsieur, je dis ce qu’on m’a dit de dire.

Je sortis lentement, le cœur déchiré. Derrière moi venait, vive, fringante et leste, la femme de chambre d’Eugénie. Elle me dépassa en me frôlant légèrement le coude et fredonnant la chanson :

Nos amours ont duré Tonte une semaine.

Je l’arrêtai par le bras .

— Laissez-moi, Monsieur, me dit-elle en se dégageant ; je serais renvoyée si l’on me voyait causer avec Vous.

Nous tournâmes eusemble le coin de la rue.

— Qu’avez-vous donc fait, Monsieur ? me dit-elle. Depuis avant-hier tout est bouleversé dans la maison. Monsieur ne dit rien, mais il est indigné contre vous.

Mademoiselle ne veut plus vous voir. Madame a juré qu’elle vous mettrait à la porte si vous mettiez le pied chez nous, et M. Léopold, qui a essayé de vous défendre et de rejeter la faute sur une folie de jeunesse, a été réduit à se taire, et si vertement apostrophé par Madame, que j’ai cru un instant qu’il serait forcé dç quitter la maison . Ah ! c’est que Madame ne plaisante pas sur le chapitre des mœurs... Il est vrai qu’elle a toujours été si laide.

— Écoute, Nanine, lui dis-je en lui mettant mon porte-monnaie dans la main, tu vas me suivre chez moi et je te donnerai une lettre pour ta maîtresse.

— Oh ! Monsieur, je n’oserai jamais. Madame me chasserait !...

Après une légère résistance, qui me coûta quelques pièces d’or, elle céda enfin, et se chargea d’une lettre pour Eugénie. Mon amour, mon repentir et même ma sottise étaient expliqués de façon à toucher le cœur le plus dur. J’attendis la réponse avec une anxiété inexprimable. Deux heures plus tard, Nanine me rapporta ma lettre. Le cachet n’avait pas été brisé, et sur l’enveloppe je lus ces mots, écrits de la main d’Eugénie : « Oubliez-moi comme je vous oublie. » Quelque temps après, je rencontrai le vieux savant sur le pont des Arts. 11 allait à l’Institut,, et ne chercha pas à m’éviter, mais dès les premiers mots, il m’interrompit :

— Ne parlons pas de cela, dit-il. Le meilleur des hommes peut faire des sottises tout comme un autre ; mais il se doit à lui-même de les couvrir d’un voile impéné-

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trahie. Vous avez fait à Eugénie une telle offense et si publique, qu'elle ne vous la pardonnera jamais. Pour moi, je vous plains, mais je ne puis rien faire pour obtenir votre pardon, et à vous dire vrai, je ne désire pas qu’elle vous pardonne. La faiblesse est le plus incurable de tous les vices. Adieu.

L’hiver suivant, je rencontrai Eugénie dans un bal donné par un de nies illustres confrères. Je m’approchai, le cœur palpitant d’angoisse. J’espérais qu’uu rayon de clémence allait luire pour le malheureux criminel ; mais je reçus à bout portant le feu de deux yeux braqués sur moi comme deux canons chargés à mitraille par ma belle-mère prétendue. Ces yeux étaient chargés de haine et de mépris. Quant à Eugénie, elle me répondit avec une indifférence feinte ou réelle qu’elle était invitée à danser pour toute la nuit. Ce fut ma dernière tentative. Trois mois après, j’appris qu’elle avait épousé un agent de change, et je ne l’ai plus revue.

A dater do ce jour, ma vie fut complètement changée. La seule femme que j’eusse passionnément aimée m’ayant repoussé, je dis adieu à l’amour et j’essayai, suivant le conseil de mon père, de ne plus faire qu’un de ces mariages qu’on appelle de convenance, parce qu’il unit deux êtres qui se conviennent rarement. Je menais une vie réglée, je commençais à réparer les brèches que j’avais faites à ma fortjme. je me préparais par de fortes études à la vie politique, je plaidais assidûment, et déjà l’on parlait de moi comme d’un futur député et d’un orateur remarquable.

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Vous jugez s’il m’était facile de me marier. Soixante mères de famille me destinaient leurs filles, et quinze ou vingt personnes obligeantes offraient de m’aplanir tous les obstacles.

Un matin, je résolus de savoir à quoi m’en tenir sur le bonheur qui m’était réservé, et j’allai surprendre, à l’heure du déjeuner, un de mes amis intimes, qui avait épousé, « par convenance, * une assez jolie fenune, grande, blonde, très-bien faite, assez instruite et trèsbien élevée. Leur fortune, quoique médiocre, était plus que suffisante pour les goûts et les habitudes modestes de mon camarade, et je n’avais aucune raison de croire qu’il ne fût pas complètement heureux. Mais je savais, par expérience, que la plupart des femmes ont deux . visages, l’un qu’elles montrent au public, toujours doux, modeste, riant, gracieux, et l’autre qu’elles réservent pour l’ennemi, c’est*à-dire pour le mari. Vous savez comme moi, mou cher Chiraz, que le second visage se voit surtout aux heures matinales où la femme, en

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robe de’ chambre et en pantoufles, à demi-peignée, ne croit pas nécessaire de cacher à sou mari, à ses enfants et à ses domestiques les petits défauts de corps ou d’âme qu’elle a reçus de la nature. C’est ce second visage que je voulais voir dans le ménage dont je vous parle. Je m’y présentai donc à l’heure du déjeuner, sans avoir averti personne.

A première vue, je fus content de mon expérience. Le mari se leva avec empressement et me fit mettre à table. Deux petits garçons de trois ans et cinq ans, mal débarbouillés, mais gentils, et roses sous la couche de chocolat dont leur visage était couvert, se jetèrent avec empressement dans mes jambes pour m’embrasser à l’envi l’un de l’autre. Ils furent généreusement récompensés de ce bon accueil par deux boîtes de bonbons. La femme enfin, quoique avec plus de réserve, me reçut fort bien, et il ne tint qu’à moi de croire que tout le monde était heureux de me voir.

— Quelle bonne idée tu as eue de venir aujourd’hui ! me dit joyeusement le mari. Outre les œufs et les côtelettes, nous avons reçu ce matin, par un heureux hasard, un pâté de Boutoux, cadeau de ma tante Boisselet, — une tante à succession, mon cher ! — Le pâté est frais et arrivé à peine depuis dix minutes. Tu vas en prendre ta part.

Je ne me fis pas prier, et je dépliai ma serviette, non sans avoir remarqué un coup d'œil impérieux que la femme avait jeté à son mari.

Entre nous, il u’y a pas de plus sot usage et de plus

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répandu que celui de faire des sign.es à son mari en présence d’un etranger; car d'abord il est rare que le mari les aperçoive, et il est encore plus rare que l’étranger ne les aperçoive pas, — ce qui le met en défiance. En voyant le froncement des sourcils de la dame, je regrettai vivement de n’avoir pas déjeuné chez moi, et je protestai qu’une simple côtelette ferait bien mieux mon affaire.

— Pas du tout, mon cher ami, répliqua In mari, qui • tenait au pâté, soit pour lui, soit pour moi, lu en goûteras ou tu auras affaire à moi. . .

Et comme la femme fronçait de nouveau le sourcil, et même (à ce que je suppose) lui donnait des coups de pieds sous la table :

— A qui en as-tu, ma bonne amie, dit-il, avec les signaux télégraphiques? Pour qui réserves-tu ton pâté? Pour l’empereur des Turcs? ou pour la reine d’Angleterre ?

— Mais, répliqua-t-elle en rougissant de dépit, j’aimerais mieux que M. Cartier nous fît le plaisir de venir en prendre sa part avec ces Messieurs.

— Quels Messieurs? demanda mon camarade, dont l’entêtement croissait avec les obstacles... Chose , "le conseiller d’État ; Machin, le professeur de la faculté de médecine; Psit, le gros banquier; X..., le député influent; Y..., le ténor des salons, et deux ou trois autres, qui se soucient aussi peu de moi que je me soucie d’eux, mais qui doivent, au dire de ma femme, me faire nommer maître des requêtes à la prochaine

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occasion ? Et c’est pour de telles gens que je refuserais à mon plus cher et à mon plus ancien ami sa part de pâté ! Non, par la voûte céleste et par les étoiles qui peuplent le firrqament ! tu l’entameras ce matin ou je vais le jeter par la fenêtre.

Aces mots, et malgré tous mes efforts, il* se leva lui-même, le prit dans le buffet, le mit sur la table et y plongea le couteau à découper.

— Pouvez-vous me faire des scènes pareilles devant M. Cartier et devant les enfants? s’écria la femme d’un air de dignité offensée. Comment voulez-vous que ces pauvres enfants me respectent quand on insulte journellement leur mère?

Ici les larmes commencèrent à couler.

— Maman ! maman ! s’écrièrent les enfants d’une voix glapissante.

En même temps ils se jetèrent dans ses bras et confondirent leurs gémissements avec les siens.

— Heureusement, continua-t-elle, malgré tous les efforts qu’on fait pour les exciter contre moi, ces pauvres chéris ne s’y trompent pas. Ils savent bien que je les aime avec tendresse.

Les larmes et les cris redoublèrent : Maman ! maman !

— Qui est-ce qui les soigne quand ils sont malades? Qui est-ce qui leur donne à manger quand ils ont faim? Qui est-ce qui étend les confitures sur leur pain ?

A ce dernier souvenir les enfants manquèrent d’étouffer leur mère sous leurs caresses.

Trop îarü.

— Qui est-ce qui lève les punitions que leur père a données ?

— Maman ! maman ! nous t’aimons bien !

— Qui est-ce qui les mène tous les soirs' au jardin des Tuileries? Est-ce lui ou moi? Pendant ce temps, Mousieur, sous prétexte d’affaires, se promène dans Paris, va voir ses amis et fume son cigare sur le boulevard. Sans moi, Dieu sait comment la maison marcherait ! Aussi, depuis sept ans qu’il est auditeur au conseil d’État, quel avancement a-t-il eu ? Passe encore s’il savait pe faire des connaissances utiles, des protecteurs bien placés ! Mais non, sous prétexte que notre fortune est trop médiocre pour aller à tous les bals des ministres et de l’Hôtel-de-Ville, Monsieur me retient à la maison, où je mène la vie d’une servante ; je n’ai pas une robe à mettre. Le mois dernier, chez le ministre de l’Intérieur, j’ai été forcée de garder la môme toilette que j’avais déjà montrée huit jours auparavant chez le président du conseil d’État, et j’ai eu la mortification d’entendre une petite dame placée devant moi, au premier rang, une pie-grièche, dire à sa voisine, en me regardant par-dessus l’épaule : « Voilà une femme qui est mise h ma satisfaction. » Or, dites-moi, je vous prie, ce qui pouvait causer la satisfaction de cette dame, si ce n’est que ma toilette a l'ait ombre et contraste à la sienne, qui était de la meilleure faiseuse? Il est vrai que la dame était plus laide que les sept péchés capitaux, que scs épaules étaient marquées de salières, que sa taille était tournée et que ses pied9 étaient plus grands

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que ceux d’un éléphant; mais enfin c’était sa faute à elle, et non celle de son mari.

Pendant ce discours, qui dura plus de trois quarts d’heure, et où il fut prouvé que mon pauvre ami n’avait ni cœur, ni âme, ni raison, ni bon sens, il garda le plus profond silence. Sa main droite s’appuyait sur le couteau à découper, dont la pointe était plantée dans le pâté. La main gauche était posée sur la table. Il regardait alternativement sa femme, ses enfants, moi et le funeste pâté, la bouche ouverte, sans rien dire, attendant, comme le berger sur le rivage, que la rivière eût cessé de couler. Enfin, la femme tira son mouchoir pour essuyer ses larmes et celles de ses enfants, qui, mélangées avec le chocolat et la graisse des côtelettes, couvraient leurs joues d’un enduit brun et gluant.

Le mari profita de cet intermède pour placer son mot. — « Je crois, dit-il en découpant, que nous avons acheté assez cher le droit de goûter ce pâté. Qu’en distu, Cartier? » Je pensais comme lui, mais j’aurais voulu être à cinquante lieues de là. Cependant je n’osai pas refuser le morceau qu’il m’offrait, et les enfants témoignèrent par une pantomime très-animée qu’ils étaient prêts à en prendre leur part. La mère ne tarda pas à les imiter, lorsque j’eus protesté que je n’y toucherais pas si elle ne me donnait l’exemple, et le déjeuner se termina sans autre accident.

Enfin nous restâmes seuls, le mari et moi. il poussa un profond soupir, m’offrit un cigare et dit : — « Mon ami, voilà le bonheur domestique. Ma femme a reçu

TROP TARD

cent mille francs de dot, dont elle dépense le revenu pour sa toilette. Elle a deux ou trois cent mille francs d' espérances hypothéquées sur des parents dont le plus jeune a cinquante ans et le plus vieux soixante. Tous, du reste, sont fort bien portants et appartiennent à une famille où l’on vit aussi longtemps que Math usaient. Pour moi, j’ai ma place qui vaut six mille francs et un patrimoine de cent cinquante mille francs, sans espérances. Cela fait treize mille cinq cents francs de revenu, non compris celui de ma femme. C’est avec cette somme qu'il faut suffire à tout, sans être accusé d’avarice et fle tyrannie, et qu’il faut parer aux suppléments imprévus de la couturière et de la marchande de modes... C’est bien fait! (Juand j’étais étudiant j’avais pour amie intime une petite piqueuse de bottines qui m’aimait, qui ne me querellait pas, qui s’habillait même en hiver d’une robe d’indienne, et qui était heureuse et flattée de m’avoir pour seigneur et maître. J’aurais dù l’épouser et vivre à la campagne. J’aurais labouré mon champ, fauché mon pré, sarclé ma vigne et j’aurais été maître chez moi. J'ai suivi le torrent comme un imbécile. J’ai voulu avoir une carrière brillante, entrer dans un salon officiel, me tenir debout lesios courbé devant les grands personnages, épouser une élève du Sacré-Cœur; ch bien, j’ai réussi, et je meurs d'ennui, et je commence à faire des dettes, et je 11e cause jamais d’affaires sérieuses avec ma femme parce qu’elle m’interrompt pour parler chiffons ou pour me quereller, ou, ce qui est encore plus insnppor-

TU OP TAHD.

table, pour dire que je la querelle. Ce que tu as vu aujourd'hui m’arrive régulièrement six lois par mois, et chaque fois je pense à me jeter dans l’eaù la tête la première. *

Je le plaignis et le consolai de mou mieux ; mais je sortis bien résolu à ne pas tomber dans un pareil guêpier; et, bien persuadé que les honnêtes femmes sont aussi insupportables que les autres, quoique d’une autre manière, je renonçai pour jamais au mariage.

Cette conclusion parut plaire à Chiraz, car il craignait beaucoup, je crois, que j’eusse envie de me marier, et que, dans ce cas, la dot d’Alice ne fût en danger.

is.

Je continuai mon récit :

Sur ces entrefaites, au moment où le vide intérieurde ma vie allait sans doute me rejeter dans la vie de débauche et de dissipation d’où j’étais sorti à grand’peine, un événement déplorable m’imposa des devoirs et des liens auxquels je n’avais jamais p^nsé jusque-là.

Je vous ai parlé de ce brave charpentier, Bronlin, que j’avais eu le bonheur de sauver d’une accusation capitale, et qui m’avait depuis lors témoigné la plus vive reconnaissance aussi bien que la mère d’Alice. Nous avions les mêmes opinions et les mêmes espérances politiques, nous demandions les mêmes réformes, et il me consultait souvent, soit au nom de ses camarades, soit au sien propre, pour préparer les révolutions pacifiques et légitimes de l’avenir. Ce charpeplier, privé d’é-

TROP TARD

ducation première, avait l’étoffe et le caractère d’un homme supérieur; mais les circonstances l’avaient maintenu dans l’obscurité, et quoiqu’il fût fort au-dessus d’un tas d’illustres bavards qui pérorent à toutes les tribunes, il n’était connu que de ses camarades et de moi ; mais j’avais conçu, en le voyant de près, une estime et une sympathie profondes pour lui. Pour tout dire, je le regardais et le traitais comme un ami.

Un matin (c’était un dimanche, et il devait venir avec moi discuter le plan d’une société coopérative qu’il avait l’intention de fonder pour les ouvriers de sa profession) , il manqua au rendez-vous. J’en fus trèsétonné, car il était exact, et j’allai chez lui le lendemain. U m’ouvrit lui-méme la porte de sa mansarde. Son visage était pâle et fatigué ; il m? (il signe d’entrer sans bruit. Sa femme était malade depuis trois jours de la fièvre cérébrale, et déjà le médecin n’avait plus d’espoir. Je vis, sur le chevet d’un lit de sangle, cette belle et noble tète amaigrie par la douleur: ftne inc regarda sans me reconnaître, et prononçaquelqucs paroles vides de sens. Je serrai en silence la main du pauvre çharpenlier et je sortis après avoir embrassé la petite Alice, seule garde-malade de sa mère, car I’rontin n’avait pas assez d’argent pour manquer d’aller à son chantier, et il était trop lier pour rien accepte;, même de moi. •

Deux jours après, sa femme mourut. Je ne vous peindrai pas la douleur de ce malheureux homme. U vivait avec elle dans une union ^parfaite, et, en la perdant, il avait tout perdu. Alice, trop jeune, ne pouvait ni le

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consoler, ni prendre soin du ménage. Son désespoir fut sans bornes. Il ne savait surtout à qui confier sa fille pendant les heures qu’il passait au travail. C’est alors que je lui proposai Catherine, la vieille servante de hià famille, qui m’avait suivi à Paris, et qui fut ravie dé prendre soin d’une enfant si jeune et si jolie ; car Alice était déjà ce que vous la voyèz aujourd'hui, é’est-à-dire pleine de grâce et de charme. Brontin hésita quelque temps; mais enfin, n’ayant d’autre alternative que de prendre ce parti ou de chercher une seconde femme afin d’élever Alice, il accepta mon offre.

Voilà comment Alice est entrée dans ma maison, et avec elle la joie, le hoii sens et le sentiment du devoir. Vous ne sauriez croire, mon cher Chiraz, ce que je dois à cette angélique enfant. Avant elle, je ne tenais à rien sur la terre , et c’est ce vide absolu d’affection qui me poussait dans de ridicules désordres. Je dis ridicules, car les plus minces plaisirs étaient suivis d’une réaction terrible de l’âme contre cette vie dissipée et ennuyeuse. Je venais de trouver ce qui m’avait manqué si longtemps, une âme à laquelle la mienne pût s’attacher. Je prenais plaisir à la former moi-même et à l’instruire. Je me pliais à ses caprices enfantins , je pressentais, pour la première fois, que j’allais être vraiment utile à une créature humaine.

Être utile à ses semblables, mon cher Chiraz, n’estce pas être utile à soi-même et toucher le vrai but de la vie? Tout le monde croit assurément être utile; le préfet qui administre, le prêtre qui prêche, le magistrat

Clcïogle

qui juge, le soldat qui tue, se croient tous fort nécessaires à la société; vous-même, mon cher Chiraz, quand vous libellez un contrai de vente, vous vous croyez très-liabile; eh bien! ee travail n’est rien en comparaison de celui d’une âme qui élève une autre âme, qui l’éclaire et qui lui donne le goût divin de la vérité. C’est ce que j’ai lait pour Alice, et, par une conséquence naturelle, cetle jeune âme innocente et pure m’a rendu le goût de la vertu et de la science, que j'avais perdu au milieu des distractions du monde parisien.

Brontiu n’eut pas le temps de voir cette transformation. Trois mois après la mort de sa femme, il tomba du haut d’un échafaudage et se brisa les reins. Il mourut peu d’heures après en. me léguant Alice.

. — Je n’ai, me dit-il, ni proches parents, ni fortune. Je n’ai que ce trésor; prenez-en soin comme un père.

C’est vers ce temps-là que je quittai Paris, emmenant Alice avec moi, et que j’achetai cette propriété. Dégoûté de l’amour que j'avais souillé sans le connaître, dégoûté du plaisir et de l’ambition, car l’expérience d’autrui me montrait d’avance la stérilité des plus beaux succès politiques, je revins franchement à la nature. La campagne est l’asile naturel de tous ceux qui ne désirent rien et qui ont l’expérience de tout. Quand je me promè.io dans mes prairies ou quand je m’assieds à l’ombre de mes chênes centenaires, j’ai peine à me rappeler et à comprendre le sot rôle que j’ai joué, à Paris. J’ai horreur des cafés, des restaurants, des tliéâ-

1res, des filles , et de tout ce luxe inutile qui coûte si cher et donne si peu de plaisir. Le seul goût que j’ai conservé de ce temps est celui des chevaux ; encore les fameux chevaux de raco, comme Gladiateur et ses pareils, me paraissent bien inférieurs à ma belle jument limousine, Atalante , qui ne fera jamais une lieue en trois minutes, mais sur laquelle j’ai fait souvent, sans débrider, vingt lieues en six heures. Et le poney d’Alice est un hardi et bon petit poney, qui franchit les fossés comme un cerf.

Ici, je vis tranquille comme un patriarche. Je reçois les journaux et les livres nouveaux ; j’apprends par là, chaque matin, tout ce que les écrivains, les savants et les artistes ont créé la veille: j’introduis dans ce pays les meilleures méthodes de culture, je les explique à mes voisins et je prêche d’exemple; souvent, et ce matin, par exemple, je mets moi-même la main à l’œuvre ; le travail entretient la santé du corps et de l’âme. Le dimanche, j’invite à dîner l’instituteur, le curé, son neveu Étienne, et quelques-uns des paysans les plus instruits; nous parlons politique et philosophie sans aigreur; nous parlons aussi foin, blé, semailles, hestiqux et moissons; Alice et Étienne me font delà musiqpc, quelquefois même on danse dans mon salon, et les petites tilles du voisinage essaient d’enfoncer mon plancher à coups de sabots, mais je ne m’en inquiète pas; les poutres sont faites de chêne plus solide et plus dur que le fer Le préfet, croyant me faire plaisir, m’a pfl'ert l’écharpe de maire ; je l’ai remercié. Les honneqrs ne me tentent

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pas plus daus ce village qu’à, Paris. Je veux être libre et non pas maître. D’ailleurs, le maire actuel, qui sait qu’il n’a tenu qu’à moi de prendre sa place, ne lait rien sans me consulter ; pourquoi lui donnerais-je du chagrin?

Ici s’est terminé mon récit; mais j’avais à dessein laissé dans l’ombre la portion la plus intéressante pour Chiraz, je veux dire le chiffre de la dot d’Alice. Ce vieux notaire ne perdait pas son sujet de vue; il voyait bien que je suis riche; mais rien ne m’oblige à enrichir Alice ; je puis faire attendre longtemps ma succession, je puis même dépenser tout mon bien ou le léguer à une institution de bienfaisance. Un bon contrat doit prévoir et prévenir ce malheur.

Je lisais ces pensées dans les yeux du bonhomme, et je prenais plaisir à voir par quel détour il allait arriver à son but.

— De sorte, dit-il en ouvrant sa tabatière avec précaution et en bourrant son ne?: de tabac, que M Ile Alice est votre fille adoptive ?

— Pas tout à fait, car il n’y a pas eu d’acte légal d’adoption ; mais, comme elle n’a ni parents, ni tuteur, ni personne qui puisse ou qui veuille la réclamer, rien lie peut la séparer de moi que sa volonté.

— Elle vous doit beaucoup, reprit Chiraz, et je connais bien peu de pères qui eussent eu autant de tendresse même pour leurs propres enfants. Depuis douze ans que je vous connais , vous ne l’avez pas quittée un

TROP TARD

seul jour, vous avez fait vous-même toute son éducation, vous l’avez nourrie, instruite, habillée. . .

— Et blanchie, ajoutai-je en riant de cette énumération de mes bienfaits. Et, pour comble, je veux lui donner une dot. ..

Les yeux de Chiraz s’agrandirent d’admiration, de respect et de curiosité.

— A parler franchement, c’est le point délicat; car vous savez, mon cher ami, que personne n’aime à se dessaisir de son vivant.

Je m’amusais à mettre le bonhomme sur le gril, car je donnerais les trois quarts de mon bien pour qn’Alice envoyât promener son Georges ; malheureusement cela ne dépend ni de moi ni de lui.

— Sans doute, sans doute, dit-il avec effort, mais vous savez aussi, mon cher Cartier, que les filles ne se marient pas sans dot, et qu’un jeune ménagea bien des charges. Pensez aux enfants qui peuvent survenir. Vousmême, aujourd’hui, vous avez pour Alice les sentiments d’un père; mais demain vous pouvez avoir envie de vous marier; vous êtes jeune encore et de taille à avoir une nombreuse postérité... Il serait bon de prendre ses précautions contre les éventualités de l’avenir.

Ces dernières paroles ont produit sur moi un effet auquel il ne s’attendait guère. — Il a raison, ai-je pensé. Qui m’empêche de me marier aujourd’hui? Si Alice m’abandonne, pourquoi n’épouserai-je pas à mon tour une autrefemme? Ah ! si ce maudit braillard de Georges

TROP TARD

n’était pas venu troubler mon repos!... Et cette jeune étourdie qui va se jeter à la tête du premier venu !

Pour rester seul et réfléchir plus à l’aise, j’ai congédié Chiraz en lui promettant de consulter Alice.

— Ce qu’elle voudra, ai-je dit, je le ferai. Quant & la dot, p’ayez pas d’inquiétude. Georges aura sujet d’être content.

Il est remonté f à cheval, très-satisfait lui-même de ma réponse et parfaitement sûr du consentement d’Alice. Je l’entendais chanter à pleine voix, dans le sentier, sa chanson favorite.

La sécurité de Chiraz me déchirait le cœnr; mais comment douter de ce qu’il dit ? N’ai-je pas entendu le témoignage de Catherine?

le suis allé au salon. Étienne venait de sortir. Alice cousait dans un coin, près de la fenêtre.

— Pourquoi n’es-tu pas venue voir M. Chiraz ? ai-je demandé.

Vous savez bien, a-t-elle dit, que je n’aime pas à parler notariat. M. Chiraz me donne la migraine.

En vérité, c’est trop de dissimulation. Si je ne savais pas ce qui se passe, j’aurais pu croire que rien ne lui est plus indifférent que MM. Chiraz père et fils. Cependant, je n’ai pas jugé à propos de poser tout de suite la question du mariage. J’avais besoin de. réfléchir. Peut-être cette inclination naissanjtc n’est-elle que le premier éveij d’un cœur novice. J’ai donc passé à un autre sujet.

— Étienne est-il resté longtemps ?

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— Oui, assez longtemps. . . Je ne sais pas. . .

Elle a baissé les yeux sur son ouvrage, et cousn avec activité.

—r Avex-vous fait beaucoup de musique ?

— Oui... Il m’a fait répéter un cantique que je dois ehanter avec M"^ Bériga, dimanche prochain, h la messe, le jour de la fête de saint Hilaire, et le O Salutaris hostia.

A ce moment-là, je me suis aperçu que le sang lui montait à la tête et j’ai ouvert la fenêtre. Elle avait les joues très-rouges. C’était sans doute un reste de migraine. Alice travaille trop. Elle a toujours les yeux baissés sur son ouvrage. Elle devrait se promener plus souvent.

Je le lui ai dit, et j'ai offert de la conduire dans le pré, vers }es faucheurs ; mais elle a refusé, protestant qu’elle se sentait très-bien guérie, et, de mon côté, je n’ai pas été fâché de sortir seul pour réfléchir plus librement au parti que je dois prendre.

Mes réflexions ont été fort tristes. Si Alice se marie, je reste seul sur la terre, dût-elle s’établir à cent pas de , moi, car je ne m’habituerais pas à partager son affection avec son mari et ses enfants. Et que dis-je, partager ? Ne m’oubliera-t-clle pas entièrement ? Je serai pour elle un oncle d’Amérique, rien de plus. Son mari fera tous ses efforts pour la séparer de moi ; tout au plus, par décence et par crainte de perdre ma succession, l’enverra-t-il de temps en temps me rendre visite. Je la verrai par tolérance 1

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no

Cette idée me désespère; mais quel remède ? Si j’avais quinze ans de moins, peut-être pourrais-je lutter avec cet imbécile de Georges, et encore ! Le transition serait bien difficile, ou pour mieux dire impossible, du rôle de père adoptif au rôle d’amant et de mari .

La soirée tout entière s’est passée dans cette incertitude, et Alice est allée se coucher sans que j’aie osé l’interroger. Cependant, il faut en finir avec cette incertitude... Huit heures du matin ! J’ai passé toute la nuit sans dormir. C’est la première fois depuis douze ans.

Jeudi, 2 heures après-midi.

Je respire. Grâce à Dieu, ce n’était qu’une fausse alerte. Je savais bien qu’Alice ne pouvait pas devenir amoureuse de ce grand bélitre, de ce grand dadais de Georges. Une perle si précieuse à ce pourceau, fi donc ! Ce serait à désespérer du goût et de la délicatesse des femmes.

Tais-toi, mon cœur, tais-toi ! Garde soigneusement ton secret. Oui, je l’aime, ma chère et belle et ravissante Alice, mon amie, mon élève, mon enfant, et je l’aime de toutes les forces de mon âme. Commentai-je attendu si longtemps pour me l’avouer à moi -même ? Ce soin que je prenais d’elle, cette jalousie que j’avais contre Georges et contre toute la terre, n’était-ce pas de l’amour ?... Et elle m’aime, je le sais, je le sens... Dieu tout-puissant ! elle m’aime, malgré mes quarante-

222 TROP TARD

deux ans. Elle m’aime, la divine enfant ! Elle ne me l’a pas encore dit, mais tout me le disait ; ses yeux, sa voix, son émotion. Et quand elle a juré de ne jamais me quitter, j’ai deviné la- vérité qu’elle-méme, âme innocente et pure, ne connaît peut-être pas encore.

Mais commençons par le commencement.

Vers midi, je l’ai vue pour la première fois d’aujourd’hui. Elle était pensive et presque triste, contre sou habitude, car c’est l’humeur la plus égale et la plus gaie que je connaisse. Moi-môme, résolu à vérifier à tout risque le discours du vieux Chiraz, j’étais préoccupé comme on l’est toujours à la veille d’une action décisive. Je me suis promené avec elle sous les tilleuls.

— Alice, ai-je dit, à quoi rêves-lu ? Est-ce que tu me caches quelque chose ? As-tu quelque chagrin ?

— Moi ! Oh ! noti, mou ami.

Mais elle rougissait, et sa rougeur redoublait mon inquiétude. J’oubliais que les jeunes filles rougissent sous le moindre prétexte.

— Écoute-moi, ma chère enfant, et réponds-moi avec franchise. Tu sais que je ne suis pas pour toi un père, un frère ou un ami, mais tout Cela ensemble. Personne ne peut t’aimer plus tendrement que moi. Qu’est-ce qui te préoccupe ?

Elle m’a regardé avec une gaieté ingénue.

— Je suis donc préoccupée ? Ma foi, je ne m’en doutais pas.

Cette dissimulation, trop prolongée à mon gré, commençait à m’impatienter.

TROP TARD

— Dis-moi, ma chère Alice, et parle avec confiance. As-tu pensé quelquefois à te marier ?

Elle a rougi de nouveau et a faitsigne que non. Alors j’ai démasqué ma grande batterie.

— Eh bien ! mon enfant, quelqu’un te fait demander en mariage.

— Moi ! s’est-elle écriée d’un air étonné. Et qui donc?

— M. Georges Chiraz, le fils du notaire. .

— Et qu’est-ce que vous avez répondu, mon ami ?

— Rien du tout. J’ai dit que tu étais maîtresse de tes actions, et qu’il fallait te demander à toi-même. 11 doit venir après-demain chercher ta réponse.

- — Mais, dit Alice avec vivacité, ce n’est pas nécessaire. Écrivez, je vous prie, à ce monsieur qu’il ne se dérange pas, que je n’en veux pas, que je suis trop jeune, qu’il est trop laid, qu’il est trop braillard, qu’il est trop sûr de son mérite, que son père parle du nez, et que je ne veux à aucun prix être appelée M m8 Chiraz.

Je restai stupéfait. Comment avais-je pu croire du premier coup aux sottes histoires de la vieille Catherine et de ce pauvre Chiraz, infatué du mérite de son fils? A la surprise succéda bientôt une joie immense. Désormais Alice m’était rendue, et le danger que j’avais 'couru de la perdre n’avait servi qu’à m’en faire sentir tout le prix.

— Mais, lui dis-je, en l’attirant par la taille sur le banc qui est au pied du dernier tilleul de l’avenue, que signifient ces faveurs dont M. Georges Chiraz s’est vanté

TROP TARD

à son père ? Qu’est-ce que cette rose que tu lui as donnée au bal de la préfecture, après avoir dansé cinq ou six fois avec lui ?

— Quelle rose ? a demandé Alice. Que veut dire ce monsieur ? L'autre jour, au bal, il est vrai qu’il m’a fait danser autant qu’il a voulu. Auriez-vous mieux aimé que je restasse assise sur ma chaise et que je fisse tapisserie comme une personne respectable ?

— «Oui ; mais il ajoute (et c’était en effet le récit du imux Chiraz) que tu as dit en le désignant à ta voisine : « Quel est donc ce jeune homme qui danse avec M®' Guébruny ? Il est vraiment charmant. »

Alice a éclaté de rire.

— Mais voyons, ai-je ajouté avec impatience, répondsmoi sérieusement ; il n’y a pas là de quoi rire.

— Au contraire, mon ami, il n’y a rien de plus risible . J’avais remarqué ce monsieur à cause de sa danse extraordinaire et de sa fatuité. J’ai demandé son nom à ma voisine, qui m’a répondu tout de suite : « C’est mon cousin Georges, » au moment où j’allais ajouter quelque chose de peu flatteur pour lui, ceci, par exemple : qu’il avait l’air du suisse qui tient la hallebarde dans l’église de Beaubuisson ; alors je me suis mordu la langue et j’ai répliqué : « Il est charmant ! » La voisine l’a dit’à M. Georges, qui m’a prise au mot et qui m’a fait danser toute la nuit. Voilà comment j’ai été punie de la méchanceté que j’avais pensé dire. Tout en dansant, il m’a parlé de lui-même, de son cheval, de son chien, de Paris, des restaurants du Palais-Royal, de Hyacinthe

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et de Gil-Pérez. Il a ajouté que l’art dramatique avait fait une grande perte à la mort de M. Grassot, et qn’on ne reverrait plus d’acteur de ce génie. Enfin, quand on a dansé le cotillon, une rose de mon bouquet est tombée ; il s’est précipité pour le ramasser, et l’a baisée en me demandant la permission de la garder sur son cœur en souvenir de moi. Que pouvais-je faire ? Redemander ma rose après qu’il l’avait portée à ses lèvres ne me semblait guère convenable. J’ai répondu en riant que cette rose n’était pas à moi, qu’elle était tombée des cheveux de M m * Bernardet, vous savez, cette vieille dame qui louche et qui a un râtelier, et, par conséquent, qu’il pouvait la porter sur son cœur tant qu’il lui plairait.

— Ah ! petite coquette, ai-je dit en serrant Alice sur mon cœur avec une joie profonde, tu commences donc déjà à te moquer des hommes ? Mais que signifie cette course à cheval qu’il est venu faire ici en mon absence ? Ce monsieurse vante que tu l’as fort bien reçu.

— Mon Dieu ! a répliqué Alice, cela prouve seulement que ce gros Monsieur est un fat. Il est venu, c’est vrai, pendant votre absence, et vous le savez bien; il a voulu mettre pied à terre dans la cour. En l’apercevant par la fenêtre, j’ai couru au-devant de lui avant qu’il eût conduit son cheval à l’écurie, et je lui ai dit, pour l’empècher d’entrer, que vous seriez bien fâché de n’avoir pas été là pour le recevoir. C’était lui dire assez clairement que je ne pouvais le recevoir moi-même. Si cet empressement lui a paru une feinte destinée à déguiser l’émotion que j’éprouvais en le revoyant, que

3K» TftÜP TAkt).

vouiez-voiis que j’ÿ fasse ? On le mèt poliment à lâ porte, il a le caractère assez bien fait pour s'imaginer, qü’on le prie d’entrer; est-ce ina faute b moi? Fallait-il prendre uh bâton pour le chasser Et vous, mon ami, ne faut-il pas que vous sbyez bien crédule pour ajouter foi à tout ce que dit le vieu* M. Chiraz, qu’aveugle l’amour paterhel ? ou bien vous ennuyei-VottS près de moi, et cherChez-VoUs uhe manière honnête de vous débarrasser de votre pauvre Alice? Dites, méchant homme, qui vous a prié de me marier au premier Chiraz Venu? Vous suis-je donc à charge? Croyez-vous que je ne saurai pas bien me marier moi-même s’il m*en prend un jour envie, c’est-à-dire dans trente oU quarante ans? En attendant, mon ami* souffrez-moi près de vous, je vous en prie. C'est là que j'ai vécu toujours heureuse, sans nuage dans mon ciel; c’est là que je veux vivre ou mourir, ingrat !

A ces derniers mots, elle a appuyé avec une coquetterie gracieuse sa tète sur ma poitrine, en me regardant de bas en haut avec ses grands yeux bleus qui disent taht de choses. Franchement, il faudrait être plus qu’un homme pour la voir sans émotion. Pour moi, j’avais le cœur si rempli d’amour et de joie, que j’ai été sur le point d’éclater, de tomber à ses genoux, de couvrir ses mains de baisers, et de lui dire que je l’aimais. Je crois être sûr de sa réponse. Mais je ne sais quel soupçon ua’a retenu. Si je me trompais ! Si elle n’avait pour moi qu’une tendresse filiale ! Si je prenais à tort ses innocentes caresses pour de l'amour ! Dans cette per**

plexité, je me suis levé et je l’ai laissée seule, après avoir promis (l’écrire aujourd’hui môme au vieux Chiraz, à Beaubuisson, pour lui apprendre avec ménagement le mauvais succès de son ambassade.

Plus j’y pense, et plus je trouve que la visite de ce vieux bonhomme a eu quelque chose de providentiel. C’est lui qui a déchiré le voile derrière lequel se cachaient les vrais sentiments d’Alice et les miens; c’est à lui que je devrai mon bonheur.

• llieu est hou ! Par quels travaux, par quelles fatigues ai -je pu mériter cette suprême félicité ? J’ai commis dans ma jeunesse cent fautes impardonnables, j’ai profané l’amour, j’ai dissipé sottement, dans l’inaction, ou le désordre, les plus belles années de ma vie, et le bonheur vient aujourd’hui me chercher par la main. Dans un mois si elle y consent (et comment n’v conseiltirait-elle pas? u’ai-jcpasvu son amour dans ses yeux?), dans un mois je serai son mari, son amant, son maître, son esclave. Nous passerons ensemble nos derniers jours dans cette retraite tranquille, loin du monde et do ses vaines agitations ; nous ferons le bien autour de nous, je prêcherai d’exemple, je travaillerai pour les autres hommes aussi bien que pour moi-même, je serai bon, je serai dévoué à mes semblables; c’est si facile quand on est heureux! ... Je connais Alice; c’est l’âme la plus simple, le cœur le plus tendre et le plus droit,

1 esprit le plus charmant ! Ses désirs seront des ordres pour moi. fcd je verrai nos enfants grandir et s’élever sous nos yeux ! Nos enfants !

TH 01* TAHU.

Quatre heures. '

Eu revenant à la maison, j’ai rencontré Étienne qui se promenait sous les grands arbres d’un air rêveur. Je l’ai amené avec moi, et nous avons fait une partie de billard. C’est ma seule faiblesse. J’aime à jouer au billard et à faire des carambolages, comme Pierre le Grand et le sultan Selim aimaient à couper des têtes. Sans être précisément très-fort à ce jeu, car je dois avouer que le curé et le vieux Chiraz lui-même me gagnent aisément (le curé me rend douze points en trente), j’y prends un plaisir extraordinaire, et je ne blâme pas Louis XIV d’avoir fait de Chamillard son premier ministre parce qu’il faisait soixante carambolages sans interruption.

Etienne est encore plus fort, que son oncle. Il lui rend six points en vingt ; et cependant, je ne sais comment cela se fait, je gagne presque toujours la partie quand je joue avec Étienne, et je la perds toujours avec son oncle. Étienne, du reste, explique ce phénomène assez naturellement par la largeur de mon jeu. L’autre jour, Chiraz s’en est moqué, et a prétendu que je jouais comme une « inazette » et qu’Étienne me faisait grâce en se laissaut battre tout exprès. Mais pourquoi me ferait-il grâce? Est-ce que je ne fais pas de mon mieux pour vaincre. ? Quel intérêt aurait-il à me laisser la victoire? Ce Chiraz a l’esprit taquin et hargneux; je m’en

TTW ■

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suis aperçu vingt fois. Quant à son Georges, je suis bien aise qu’Aliee n’en veuille pas, car il me donnait sur les nerfs. Dans les plus petites choses il est insupportable.

Cette fois, comme toujours, j’ai été vainqueur. Étienne, battu, m’a demandé ma revanche, mais j’étais trop pressé d’annoncer à Chiraz le mauvais succès de sa démarche. J’ai prié Alice, qui travaillait à côté de nous dans la salle de billard et qui avait parié en ma faveur, de me remplacer et de tenir tête à Étienne ; mais elle a refusé, et elle est allée au jardin où il l’a suivie pendant que je remontais dans ma chambre pour écrire ma lettre.

Ce n’est pas une petite affaire que de rédiger ce' refus, car je serais désolé de blesser mon pauvre Chiraz, qui est, après tout, un excellent homme. Il me faudrait une formule très-nette, très-polie et très-affectueuse.

Je viens d’écrire ma lettre, et j’en suis assez content. Je la montrerai ce soir à ma chère Alice. Et maintenant Étienne doit être parti; je vais la retrouver. Il est temps que mon sort se décide.

Six heures

Il est décidé. Grand Dieu ! Devais-je m’attendre au coup qui me frappe ! Me voilà seul de nouveau sur la terre. Alice en aime un autre ! Cette fois, je n’en puis plus douter. J’ai tout .entendu.

TROP TARD

Je n’ai pas rencontré Alice au jardin. Catherine m’a dit qu’elle était sortie en compagnie d’Étienne et que je la trouverais sans doute près du petit pont, au bout du pré des Aulnaies. J’ai suivi le sentier* un peu ennuyé de voir qu’Étienne ne la quitterait pas ce soir et que je ne pourrais pas lui parler librement. Hélas! j’avais bien autre chose à craindre !

Comme le sentier est ombragé des deux côtés par de grands hêtres et par des haies fort épaisses, je ne voyais rien, lorsque j’ai reconnu tout à coup la voix d’Etienne qui parlait derrière un gros buisson de houx. 11 paraissait fort ému, sans que je pusse d’abord deviner de quoi, mais la suite du discours me l’a fait, Dieu merci, assez comprendre.

« — Oui, Mademoiselle, disait-il, Catherine m’a tout dit, et c'est ce qui me donne le coürage de vous parler aujourd’hui. M. Chiraz est venu vous demander en mariage au nom de son fils. . . »

J'allais appeler Alice et inc montrer. Ces mots ont excité ma curiosité. Quel intérêt cet Etienne peut-il prendre au mariage d’Alice et aux projets de Georges ? Chiraz aurait-il eu raison de sc délier de ce donneur de leçons d’orgue ? Dans l’incertitude, j’ai gardé le silence et je suis resté derrière le buisson.

Mais à quoi bon répéter ici tout son discours qui me perçait le cœur? Pourquoi retourner le poignard dans la blessure? Il a dit qu’il l’aimait. Eli bien, n’aurais-je pas dû le prévoir ou le deviner? Il a protesté que cet amour serait éternel. JN’est-ce pas la chanson que

TROP TARD

chantent tous les fils (l’Adam ? Elle l'a écouté avec plaisir ; n’est-ce pas naturel? Elle a juré qu’elle n’aimerait et n’épouserait personne que lui. Ne devais-je pas m’y attendre ? La jeunesse appelle la jeunesse. Ils sont du même âge. Alice est belle, elle le voit tous les jours et elle ne voit que lui, car j’ai eu la sotte précaution de l’isoler du monde afin de la garder pour moi seul ; je n’ai laissé entrer qu’Étienne, et c’est justement celui-là qu’il l'allait craindre. Son inexpérience de toutes choses me rassurait ; mais est-il besoin d’expérience pour savoir aimer ? Étienne, qui nesaitrien, qui n’a rien vu, qui n’est qu’un assez joli garçon, d’esprit médiocre et de caractère à peine formé, dont personne encore ne peut dévoiler l’avenir, est un héros pour Alice. A cinquante ou soixante vers qui ne sont ni meilleurs ni pires que ceux que tout le monde a faits, elle a jugé qu’il serait poète et grand poète. Ils ont parlé ensemble de leur avenir, o Je ne voudrais pas écrire un seul vers, disait-il avec une orgueilleuse emphase, si je n’espérais m’asseoir entre Lamartine et Byron . » Et elle, l’innocente enfant, s’imagine qu’il a raison, et que rien n’est plus naturel que de voir Étienne au rang des grands poètes.

Bah ! Pourquoi chercherais-je à la détromper ? Si je dissipais son illusion , en serait-elle plus heureuse ? Assurément non. Elle me haïrait peut-être. Qu’ils s’aiment donc, puisque Dieu Pu voulu !

TKOP TARD.

Vendredi matin.

Voici la seconde nuit que j’ai passée sans dormir et même sans me coucher ; triste présage de l’avenir qui m’attend. Si je cède Alice sans combat, je reste seul sur la terre. Je recommence la vie, mais avec tout le désavantage de l’àge nmr, de l’expérience acquise et des espérances perdues. A qui et à quoi m’attacher désormais ? Ma fortune est faite ; je n’ai pas su sagement ménager mes passions et garder i’ambition en réserve pour me tenir lieu de toutes les autres. Tout s’éteint en moi avec l’amour. Je n’ai plus même le désir d’être utile aux autres hommes. Un ennui profond me dévore et m’irrite contre moi-même, contre Alice et cet insupportable Étienne, que Dieu confonde!

Cependant Alice est si jeune, et sait peut-être si mal ce qui se passe dans son propre cœur nue tout n’est pas encore perdu. Son amour est né de la solitude. Je vais essayer de la distraire par de longs voyages. Des objets et des pays nouveaux lui feront oublier le rêve d’un jour. Elle ne pourra pas soupçonner la véritable raison de ces voyages, car elle ne sait pas que j’ai tout entendu, et certainement elle n’osera pas, sans être interrogée, me dire qu’elle aime Étienne ; or, je me promets bien de ne l’interroger jamais.

TROP TARD

Onze heures.

Imprudent, je comptais sur mon sang-froid ; mais garde-t-on sou sang-froid quand on aime ? Mon plan de campagne était fait. Je devais annoncer notre voyage d’un air joyeux, comme si j’avais tout ignoré ; mais presque dès les premiers mots j’ai laissé voir ce que je voulais cacher.

La conversation a commencé par un magnifique éloge de l’Italie que j’ai amené, Dieu sait comment. J’ai vu autrefois Rome et Naples comme presque tous les gens riches, et j’ai parcouru les Calabres à pied, le sac sur le dos, pour tout voir en détail, et ne pas tenter les pauvres diables qui font métier d’arrêter les diligences. Tant que je suis resté sur ce terrain, tout allait bien. Alice m’écoutait avec un plaisir très-visible. Les torrents, les vallées, les forêts, les montagnes et les ruines paraissaient vivement exciter sa curiosité. J’ai montré trois ou quatre belles gravures qui représentent des paysages du Salvator Rosa. Ici l'enthousiasme a éclaté. Voyant le moment favorable, j’ai glissé cette question :

— Le beau pays ! ne serais-tu pas bien aise de le voir ?

— Oh! oui! s’est écriée Alice.

C’est là que je l’attendais. *

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TROP TARD

— Eh bien ! ma chère enfant, fais tes malles si tu veux, nous allons partir dans trois jours.

A cette nouvelle inattendue, le rayon de joie qui éclairait ses beaux yeux s’est dissipé ; cependant elle n’a pas osé dire non ; mais elle en avait grande envie. Je feignais, bien entendu, de ne rien voir, et pour réndre définitive une résolution si incertaine et emporter sa volonté d’assaut, je me suis levé eu disant :

— C’est une affaire conclue. Je vais faire serrer mon foin et nous partirons après-demain.

— Comment! après-demain ! s’est-elle écriée toute troublée. Vous disiez tout à l’heure dans trois jours.

— J’ai cru te faire plaisir. Mais nous attendrons si lu veux jusqu’à lundi matin.

— Mais mes robes ne sont pas prêtes. Il faut que je fasse venir M me Maillotin. Une toilette de femme ne s’improvise pas.

— Bah ! ai-je dit, nous achèterons tout cela à Paris. Ne ^eux-tu pas être habillée à la dernière mode de Beaubuisson ? C’est bon pour M u,e Dubloc, M“ e Chiraz ou M‘ ue Caneoin ; mais toi, ma chère enfant, je veux que tes robes soient aussi belles que toi-même.

J’affectais une insouciance dont j’étais bien éloigné.

— Mon cher, ami, a-t-elle repris, je vous remercie d’avoir plus de coquetterie que moi-même pour tout ce qui me regarde, et je ne vous empêche pas de me donner de belles robes si vous voulez, mais il y a cent choses de ménage que l’homme le plus instruit ne

TROP TÀRO. 235

connaît pas, vous surtout, qui n’avez aucun goût pour les détails domestiques et qui ne savez même pas quelle est la couleur du papier de votre chambre à coucher. D’ailleurs, avant de partir pour un si long voyage, car derrière l’Italie vous me faites entrevoir déjà la Grèce, la Turquie, l’Asie mineure et l’Égypte, il faut bien faire vos adieux à nos amis, à monsieur le curé, à monsieur. . «

— A monsieur Étienne, n’est-ce pas? ai-je dit ett l’interrompant, car je ne pouvais plus contenir ma sourde irritation. Elle a rougi légèrement et j’ai senti l’avantage que je lui donnais en amenant dans la conversation un sujet que je m’étais promis d’éviter par-dessus toute chose.

Eh bien, oui, à monsieur Étienne. Pourquoi non? Pouvons-nous faire moins pour un poëte qui célèbre ma beauté dans ses vers ?

Elle entrait elle-même par la brèche que j’avais faite. Alors, moitié franchise, moitié envie de terminer cette lutte à mots couverts, j’ai dit :

— Alice, sois sincère. Tu serais plus pressée de partir si j’emmenais Étienne avec nous?

Elle est devenue cramoisie.

— Pourquoi donc, mon ami? Que voulez-vous diréf

— Alice, j’ai entendu votre conversation d’hier. Je sais maintenant pourquoi tü as refusé si nettement la demande de Chiraz.

Elle a gârdé le silence. J’ai continué :

— Ma chère enfant, je ne te blâme pas dé ne pas

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m'avoir consulté, quoique je me flatte d'avoir mérité ta confiance ; mais je dois à tou père, de qui je t’ai reçue au lit de mort, je te dois à toi-même de ne pas te laisser engager imprudemment et d’une manière irrévocable. Les serments que vous avez faits, Étienne et toi, de vous aimer éternellement, ne sont que pur enfantillage...

— Oh! s’est-elle écriée avec douleur.

— Oui, ma chère Alice, crois-en une expérience chèrement achetée, le premier aifaour d’un homme n’est jamais le dernier. Étienne ne connaît que toi, tu es belle, il t’a aimée peut-être, ou il a cru t’aimer, il te l’a dit et il t’a persuadée. Alice, c’est une erreur que tu pourrais expier cruellement dans quelques années. Quand tu connaîtras mieux le monde, tu sauras qu’il est des milliers et des millions de jeunes gens plus beaux, plus instruits, meilleurs et plus distingués qu’Étienne, et tu regretteras de l’avoir aimé ; mais il sera trop tard pour te repentir. Tu seras enchaînée par la chaîne indestructible du mariage. Peut-être lui pèserat-elle encore plus qu’à toi, mais il est homme, et les affaires ou les plaisirs l’aideront à en porter le poids. Une femme n’a pas ces dangereuses ressources.

— Mais, mon ami, a dit Alice, pourquoi me ditesvous du mal de ce pauvre Étienne? Ne m’en avez-vous pas vingt fois fait l'éloge ?

v C’est vrai, et je m’en repens bien aujourd’hui.)

... Ne m’avez-vous pas dit qu’il faisait de beaux vers; et faire de beaux vers, n’est-ce pas être poète ? Qu’y a-t-il de plus beau que la poésie ? N’est-ce pas ce que

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les hommes ont inventé de meilleur et de plus sublime? Il est pauvre, c’est vrai...

— Ma chère Alice, je ne te parlais pas de cette question parce qu’elle n’a pas de prix pour moi. Tu seras riche le jour de ton mariage, quel que soit ton mari. Moi, je n’aime pas ce séminariste de vingt ans, qui fait des vers, qui prenait peut-être la robe pour vivre sans travail comme la plupart des paysans qu’on envoie au séminaire, et qui est prêt à la quitter au moindre coup d’œil d’une jeune fille. Cela n’indique pas un caractère...

— Ah ! mon ami, a repris Alice, par égard pour moi, ne m’en dites pas de mal. Étienne vous aime tant. ..

(Cette tendresse d’Étienne m’est suspecte ; dans tous les cas, je n’y tiens guère.)

... Et enfin, eût-il tous les défauts du monde, si je l’aime?...

Ses yeux étaient mouillés de larmes. Elle me déchirait le cœur, et elle pleurait, et elle se croyait seule à plaindre!... Enfin, j’ai eu le courage de soutenir jusqu’au bout mon rôle de père. Je l’ai consolée, je l’ai encouragée.

Je vous dois tout, m’a-t-elle dit, et je ne me marierai pas sans votre consentement, mais ne me demandez jamais d’aimer ou d’épouser un autre qu’Étienne.

Je ne sais ce qu’un philosophe aurait fait. Pour moi, je me sentais si cruellement torturé que j’ai voulu faire cesser à tout prix cette souffrance. J’ai pris une résolu-

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tion décisive, et coupé le câble. J’ai envoyé chercher mon vieil ami le curé et son neveu.

Ils sont venus sur-le-champ, et paraissaient tous deux fort étonnés.

— Mon ami, ai-je dit au curé, j’ai une nouvelle fort importante à vous communiquer. Votre neveu Étienne a dit hier à ma chère Alice qu’il l’aimait.

Le curé n’a point paru aussi surpris que je m’y attendais. Avait-il déjà tout deviné, ou avait-il reçu les confidences d’Étienne? Celui-ci a pâli légèrement. Alice rougissait jusqu’au yeux.

— Étienne, a dit le curé, qui craignait peut-être que je le crusse complice, Étienne est un étourdi que j'enverrai dès ce soir au séminaire.

J’ai fait un violent effort pour sourire et pour répliquer :

— Non, mon vieil ami, Étienne n’est pas un étourdi et n’ira pas ce soir au séminaire, car Alice l’aime aussi.

A ces mots Alice s’est jetée dans mes bras un peu eonfuse, mais je pense aussi très-joyeuse, car elle prévoyait le dénoûment.

— Pour ma part, ai-je continué, je ne yeux pas désunir ce que Dieu a uni, et s’ils veulent s’épouser dès demain, j’y consens.

— Vous savez, a interrompu le curé, que mon noyau n’a rien reçu de sa famille et que ma succession sera bien mince.

— Je sais, mon ami, tout ce qu’il faut savoir. Alice est

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assez riche pour deux. Je lui donne dès à présent cette rpaison avec les terres qui l’environnent et que le vieux Chiraz, expert en ces sortes d’appréciations, estime à plus de trois cent mille francs.

— Ni Étienne ni moi nous ne voulons vous dépouiller, mon bon Jacques, s’est écriée Alice.

Étienne a protesté faiblement après elle ; je crois qu’il est bien aise de trouver une fortune toute faite, et que l'état de gentilhomme campagnard ne lui déplaira pas.

J’ai rassuré Alice. La fortune qui me reste, et qui est placée en rentes sur l’État, est encore très-considérable.

— Maintenant, ai-je ajouté, je vais hâter les préparatifs du mariage, car je suis pressé de partir pour un voyage lointain.

— Quel voyage? a dit Alice toute alarmée. Mon bon ami, allez-vous nous quitter? Ne voulez-vous pas voir le bonheur de ceux qui vous aiment?

Précisément, c’est ce bonheur-là que je ne veux pas voir ; il me déchirerait le cœur. Alice dans les bras d’un autre ! Cette idée me cause de tels transports de fureur que je me retiens à peine d’égorger Étienne. Je me hâte de terminer l’affaire, de peur de ne pas pousser la générosité jusqu’au bout. Qu’ils soient heureux, je le veux bien, mais que je ne les voie pas .

J’ai prétexté la nécessité de faire des emplettes de noces pour emmener Alice à Paris pendant quinze jours. Étienne restera ici. Je jouirai une derrière fois du bonheur de la voir, après quoi je la lui laisserai tout

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entière, et j’irai faire seul un voyage à Jérusalem et dans la haute Asie, peut-être en Chine ou en Australie .

— Mais quelle raison avez- vous de partir si vite? a dit Alice.

— Ma chère enfant, ai-je répliqué, la vie de l’horame se partage en deux parties : aimer et connaître . Or, j’ai passé l’âge d’aimer; il ne me reste plus qu’à devenir sage et savant si je puis.

Demain, nous irons à Paris; Alice se mariera le 28, et en sortant de l’église je partirai pour Marseille.

Si quelque chose peut adoucir mon désespoir, c’est qu’il n’est connu que de moi, et qu’il n’excitera la compassion de personne.

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