PÈRE PORÉE
COMMENT LE PÈRE PORÉE FUT DISTRAIT DE SA LECTURE PAR UNE DEMI-DOUZAINE DE COUPS DE PISTOLET.
Le 1 er juillet 1712, vers dix heures du soir, lé pèrfe Porée, jésuite, professeur de rhétorique au collège Louis-le-Grand, assis dans son fauteuil et le coude droit appuyé sur une table de chêne chargée de livres latins, grecs et français, relisait en souriant un manuscrit couvert de ratures.
Sourire bien naturel : le manuscrit était une tragédie latine — Brutus, — et l’auteur était le père Porée.
La tragédie étant le plus sublime de tous les genres de littérature, le latin étant la plus belle de toutes les langues humaines, les jésuites étant le corps le plus
LA CAMPAGNE DU PÈRE PURÉE
savant de l’univers, et le père Porée ayant à juste titre la réputation du plus lettré de tous les jésuites de Paris, qui est la ville la plus lettrée de toute l’Europe, on conclura facilement que Brutus, tragédie latine en cinq actes, du père Porée, jésuite de Paris, était l’un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain.
C’était aussi la conclusion du père Porée.
Car cet homme excellent, que ses supérieurs aimaient à cause de sa science, et ses élèves à cause de sa bonté naïve, mêlée d’indulgence et de finesse, se croyait né pour la tragédie et ne rêvait que de mettre en scène les héros, Jes tyrans et les traîtres.
Déjà il avait célébré en cinq actes et trois unités, suivant le précepte d’Aristote, le martyre touchant de sainte Herménégilde ; et M. Boileau Despréaux, législateur du Parnasse, avait bien voulu dire que ce début donnait de grandes espérances. Le tour de Brutus allait venir. Les rôles étaient distribués, le jour de la première représentation était fixé, et l’auteur attendait la bataille avec la fierté modeste qui distingue tous les poètes.
Il relisait donc, la plume en main, les dernières tirades du cinquième acte et s’interrompait de temps en temps pour avaler quelques gorgées d’un chocolat exquis, présent de doin Augustin de Sandoval, provincial de Xalapa et son ami particulier, lorsqu’un bruit soudain lui fit lever la tête.
Trois ou quatre coups de pistolet retentirent tout à coup dans la rue Saint-Jacques, à quelques pas de la
LA CAMP AGN K UU PÈRE PORÉE
porte du collège, et furent suivis de longues clameurs et d’un cliquetis d'épées.
Le père Porëe n’était pas curieux. Il savait trop bien que tout ce qui arrivera dans le monde ressemble toujours à ce qui est arrivé déjà ; qu’on détestera, qu’on tuera, qu’on mentira, qu’on mangera, qu’on boira et qu’on aimera jusqu’à la fin des temps, et que les sept péchés capitaux (puisque la Providence, hélas ! n’a voulu nous en donner que sept) donneront toujours, à la fin de l’année, le même nombre de crimes grands et petits. D’ailleurs, passé neuf heures du soir, le pavé du roi appartenait à tous les mauvais coquins du royaume ; tant pis pour qui se laissait surprendre dans la rue au lieu de rentrer dans sa maison. Enfin, Brutus, près de se poignarder, disait de si belles choses et eu vers si touchants, que le père Poréc ne jugea pas nécessaire d’interrompre sa lecture.
Cependant le tumulte redoublait. Tontes les fenêtres du \oisinagc s’ouvraient précipitamment; toutes les portes se verrouillaient à grand bruit. On entendait une voix sonore crier : « Au nom du roi ! » et d’autres répliquer : « A bas la Maintenon ! à bas les jésuites 1 à bas le père Letellier ! à bas la vieille guenon 1 »
Le cri : « A bas les jésuites ! » éveilla le père Poréc.
— Ab ! ah ! dit-il, voilà qui devient sérieux.
Il referma son manuscrit, ouvrit sa fenêtre, qui donnait sur la rue Saint-Jacques, se pencha au dehors en tenant de la main droite une bougie allumée, et regarda :
LA CAMPAGNE DU PÈRE POftÉE.
Au même instant, et comme si l’on n’feût attendu que ce signal, une voix qu’il croyait reconnaître s’écria :
— Eh ! père Porée, mon cher maître, C’est vous que je cherchais. Faites-moi vite ouvrir la porte* où nous sommes perdus !
Mais ayant que le père Porée eût devihé de qui veinait ce pressant appel, la porte s’outHt Û’ëlle-ittêrtie et se referma presque aussitôt. Le portier des jésuites* plus prompt que son supérieur, < et voyant sans doute qu’il n’y avait pas de temps à perdre* venait de donner asile au fugitif.
— Voilà qui est bien extraordinaire, pensa le père Porée. Si je ne savais pas que mon ami l’abbé de Sancerre est parti pour Nantes depuis Cinq jôürs, et si je ne l’avais pas moi-même accompagné jusqu’au coche, je croirais que je viens d’entendre sà voix»
Mais pourquoi serait-il en danger ! Il ëst si jeune, si
doux et si bon ! Après ce coquin de petit Arouet, qui
finira mal, je le crains, et qui aura quelque jour le sort
d’Arius et de Pélage, Sancerrc était mon meilleur ♦
élève.
Tout en réfléchissant, il refermait lentement sa fenêtre et se préparait à recevoir le nouveau venu, lorsque cinq crosses de fusil frappèrent en même temps la porte du collège et menacèrent de l’enfoncer. Aussitôt un homme dont le père Porée ne pouvait distinguer les traits, mais qui tenait à la main une épée nue, lui cria :
— Au nom du roi, mon révérend père* ouvrez de bonne grâce, ou je brise la porte.
LA CAMPAGNE DU PÊRÈ PÔRÉE. ttt
A ces mot** une immense huée s’éleva dans la foule.
Le père Porée, oflVmsé de se Voir traiter avec si péti dfe cérémohie, répliqua d’une voix ferme :
— Monsieur, qui parlez au ilom du roi, première'ment, je ne sais qui vous êtes, et je ne vois pas l'ordre dont vous êtes porteur.
Secondement* vous devez savoir que la maison des jésuites est un asile inviolable, suivant l’article 53 de* statuts de saint Ignace, qui commence par ces mots : Si quis exul erit , etc.
Troisièmement, du consentement de tous les peuples, tant auciens que ruoderpes, omnium hominum consensu , l’hospitalité est un devoir envers les malheureux. C’est ainsi qu’Apollon fut reçu chez Admète et Thémistoele chez le feu roi Xerxès, dout il avait cependant brûlé la flotte a Salamine.
Quatrièmement. . .
La foule, évidemment très-hostile à la maréchaussée, riait tout haut et applaudissait le père Porée. Mais l’homme qui avait parlé le premier interrompit l’orateur d’une voix terrible :
— Auras-tu bientôt fini de cracher ton latin, maudit jésuite ? Encore une fois, ouvre la porte, ou j’enfonce !
Mais au même instant les pierres commencèrent à pleuvoir sur l’orateur. Les huée* redoublèrent et la position des assaillants devint critique.
— Quatrièmement, dit le père Porée, qui nè perdait pas de vue sa harangue, toutes les lois divines et humaines...
LA CAMPAGNE DU PÈKE DORÉE
Mais il fut interrompu de nouveau. Un jeune homme de vingt ans environ, d’une ligure pleine de douceur et de charme, ouvrit la porte de la chambre, entra sans taire de bruit, mit la main sur son épaule et lui dit :
— Mon cher maître, ne prenez pas la peine de répondre à ce misérable.
Puis il écarta doucement le père Porée et dit du haut de la fenêtre :
— Monsieur, qui parlez au nom du roi et qui n’êtes qu’un méchant drôle, je vous prie de dire à M. le comte de Courtenay, votre maître, que j’aurai l’honneur de l’attendre demain, à midi, vers la porte Maillot, et que, Dieu aidant, je lui passerai mon épée au travers du corps.
— Un duel ! mon cher enfant, y pensez-vous ? s’écria le père Porée. Vous qui portez déjà le petit collet et qui allez être d’église !
— Mon cher maître, dit le jeuue homme en se retournant et faisant signe au jésuite de se taire, ne m’interrompez pas, je vous en prie. En toute autre occasion, vous savez quelle déférence j’aurais pour vos sages conseils ; mais aujourd’hui il s’agit de mon honneur.
Puis, se penchant de nouveau hors de la fenêtre :
— Si M. de Courtenay, continua-t-il, hésite a croiser le fer avec un inconnu, dites— lui que je suis le chevalier de Sancerre.
— L’abbé ! dit tout bas le père Porée, et non le chevalier.
LA CAMPAGNE 1)U PÈRE PORÉE
— Cher maître, à dater d’aujourd’hui, je serai le chevalier, car je jette le froc aux orties dès ce soir,
— Monsieur le chevalier de Sancerre, cria de la rue l'homme à l’épée nue, rendez-vous de bonne grâce, ou je vous fais prendre par mes hommes, et je. . .
— Et moi, dit Sancerre, qui n’ai personne à ma disposition pour me rendre ce désagréable service, je vous couperai de ma propre main les oreilles, cher monsieur Laiguillon.
Un immense éclat de rire courut dans la foule, qui s’amusait évidemment de ce duel de paroles en attendant l’autre.
— Une dernière fois, mon révérend père, cria Laiguillon furieux, au nom du roi, ouvrez !
Le père Porée, quoique fort surpris de cet événement imprévu, n’était cependant pas effrayé.
— Montrez l’ordre de Sa Majesté !* dit-il.
— Le voici, répliqua Laiguillon. En même temps, il se leva sur ses étriers — car il était à cheval, — piqua le parchemin à la pointe de son épée et l’éleva vers la fenêtre.
Déjà le peuple commençait à s’inquiéter et à craindre que le père Porée ne commît quelque faiblesse. Mais c’était bien mal connaître cet excellent homme, qui défendait à la fois son élève et l’honneur de la Compagnie de Jésus.
Après quelques efforts, il parvint à saisir la parchemin, le plia en quatre avec le plus grand soin, le mit
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sous les yeux de tous dans la poclie de sa soutane, sans le lire, et dit tranquillement :
— Monsieur Laiguillon (puisque c’est ainsi qu’on ‘ vous nomme), je ne doute pas de votre parole, et je vous tiens pour un homme d’honneur et un galant homme, ainsi que vos procédés le montrent suffisamment ; mais deux sûretés valent mieux qu’une. Or, un pauvre petit prêtre comme moi, qui vit enfermé dans les murs de son collège, connaît trop peu les grands de la terre pour distinguer la signature d’un roi de celle d’un misérable faussaire. Nous vivons dans des temps si malheureux, que le plus grand et le meilleur des rois peut être exposé à d’indignes trahisons. Vous trouverez donc bon, cher monsieur Laiguillon, que je me réserve de vérifier demain l’authenticité de l’ordre que vous m'apportez ce soir. Mais soyez certain qu’aussitôt que la vérification sera faite, je m’empresserai d’obéir aux ordres de notre auguste monarque.
— Vive le père Porée ! cria la foule. Vivent les jésuites ! A bas la Mainlenon !
Ce dernier cri, tout séditieux qu’il était, he déplut pas au père Porée, qui rejetait volontiers, comme tout le monde, sur « la vieille guenon » tous leâ malheurs de la France.
— Misérable cafard, cria Laiguillon, rettds-moi l’ordre, ou...
— Mon ami, continua le père Porée d’une voix douce, je vois avec peine que vous vous emportez. Donc, vous avez tort. Croyez-moi, calmez-vous, partez ce soir, et
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE. 231
revenez demain vers quatre heures et demie ou cinq heures du soir, afin que j’aie le temps de consulter mes supérieurs à Versailles, car le principal du collège est à Rome, et c’est moi qui remplis ses fonctions en son absence.
, A ces mots, le père Porée, sans attendre la réponse de Laiguillon, ferma soigneusement la fenêtre et les contre-vents, offrit un fauteuil à son hôte, et s’assit lui-même fort tranquillement.
En effet, les murs et les portes de fer du collège pouvaient défier un assaut, et les jésuites étaient d’ailleurs trop puissants pour qu’on osât leur faire un pareil affront.
Laiguillon le sentit et s’éloigna avec ses hommes, suivi des huées de la foule.
— Maintenant, mon ami, dit le père Porée, contezmoi votre aventure.
HISTOIRE ll’l’NE VOCATION ECCI.F.SIASTIQUE.
— Mon cher cl vénérable maître, dit le jeune homme, vous savez que je n’ai jamais eu la moindre vocation pour l’état ecclésiastique.
— Je vous demande pardon, mon cher enfant, je n’en savais pas le premier mot, dit vivement le père l’orée; vous me paraissez, au contraire, un de ces vases d’élection dans lesquels le Seigneur...
— Ah ! cher maître, que vous vous êtes trompé ! Mon père, marquis de Sancerre, a trois fils, vous le savez. L’aîné sera marquis et riche. Le cadet est comte, et ma tante de Roehetaille a fait pour lui l’emplette d’un régiment, île sorte que, l’avenir de mes deux frères étant assuré, mon père jugea nécessaire de me pousser dans l’Eglise, où justement mon oncle, dom Synésius, abbé
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
de Cluny, pouvait me faire une destinée assez belle, et peut-être m’assurer la survivance de son abbaye.
— Je sais, mon cher enfant, dit le père Force, que quelques vues mondaines se sont mêlées au désir sincère que vos parents avaient de vous engager dans . l’Eglise; mais il n’est pas défendu d’avoir un peu d’ambition lorsqu’elle ne doit tourner qu’à des fins louables, et même il est permis de désirer l’argent et les honneurs lorsqu’on se propose de les employer à l’édification du prochain...
— En deux mots, interrompit Sancerre, mon père et mon oncle proposent, mais Dieu dispose, et Dieu n’a pas voulu que je fusse abbé de Cluny. Mon cher maître, je quitte demain la soutane et je prends l’épée, et pour commencer, dès midi, je vais couper la gorge à M. le comte de Courtenay.
— Très-bien ! très-bien ! dit le père Forée, et vous comptez sans doute que je vais vous servir de témoin. Mon enfant, vous êtes fou. Que vous a fait ce Courtenay, et que signifiait ce tumulte dont je viens d'être témoin ?
— Ah ! dit Sancerre, nous voilà juste au point décisif de mon histoire. Avant tout, mon cher maître, avez-vous aimé?
— De quel amour parlez-vous? demanda le père Forée. De l’amour des saints, de l’amour de Dieu, ou de l'amour de la vertu ?
— Mon père, eomprenez-moi, dit le jeune homme, et eonseillez-moi. J’aime une femme, une jeune tille, plus belle que la terre, le soleil et toutes lés étoiles du tir-
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
manient. Je l’aime depuis deux jours et pour'toute la vie. Voilà pourquoi je liais ce Courtenav.... H y a cinq jours, vous le savez, j’étais parti pour Nantes... Excusez le désordre de mon récit... Avant-hier, un peu en avant de Blois, je rencontre ma chère Christine. Elle voyageait seule et sans protection, étant orpheline et pauvre... Le hasard, ou plutôt la Providence l’avait placée sur mon chemin. Je ne pus voir ses yeux si beaux et si doux sans être remué jusqu’au fond de l’âme...
— Bon ! dit le père Porée. Je vois d’ici le reste, tout comme si j’y étais. La chère Christine est un ange du ciel dont le démon se sert pour tenter et séduire l’un de mes meilleurs amis. Vous la voyez, voi^s l’admirez, vous lui parlez, vous oubliez votre voyage de Nantes et l’abbave de Saint-Florent qu’on vous destine, vous tournez bride avec elle, vous l’aimez, vous l’adorez, elle vous aime et vous adore à son tour. . .
— Oh ! pour cela, je n’en sais rien et n’ose m’en tlattcr, interrompit vivement Sancerre, car je n’ai pas osé lui parler autrement que j’eusse fait à ma propre sœur...
— Alors, tout n’est pas perdu ; mais pourquoi dont avez-vous tourné bride?
— Ah ! mon père, voilà ou commence mon histoire. J’allais donc à Biois avec mon valet; nous étions tous deux à cheval et bien armés, car la misère est partout si grande, à cause de la guerre, que beaucoup de pauvres gens se font bandits ou coupeur^ de bourse par désespoir de vivre... De plus, j'avais reçu trois mille
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écus de mon père, qui désire que je fasse une entrée convenable dans mon abbaye. Ces trois mille écus sont un prêt que je dois lui rembourser aussitôt que j’aurai pris possession et renouvelé le bail des fermiers.
J’allais donc au petit trot, en compagnie de Matliurin, lorsque j'aperçois au détour de la route le coche de Blois, arrêté par cinq ou six gens armés, qui me parurent des malandrins. Le postillon, n’osant résister, laissait enlever de vive force une jeune tille charmante qui appelait vainement à son secours. Ses compagnons de route, épouvantés et sans armes, laissaient faire. On l’emportait déjà, malgré ses cris et ses larmes, dans un carrosse arrêté près de là. . . Elle était belle, oh ! belle à ravir les anges et les dominations !
— Parbleu ! dit le père Purée, est-ce que le démon se sert des laides pour tenter les âmes d’élite !
— Ah ! mon cher maître, qu’auriez-vous fait à ma place? Fallail-il laisser périr la grâce, la beauté, l'innocence?
— Enfin tu l’as sauvée ?
— Parbleu 1
— Où l’as-tu conduite, car je suppose que tu n’as pas dû l’abandonner sur la route après l’avoir tirée des mains de ses ravisseurs ?
— Oh ! n’ayez pas d’inquiétude. Elle est en sûreté chez un de mes amis, dans une maison où personne assurément ne s’avisera de la chercher.
— Bien. Continue ton récit.
— À la vue de ces coquins qui emportaient leur
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
proie, j’urine mes pistolets, je pique des deux avec Mathurin, qui aie suit sans hésiter, quoique ce ne soit pas son métier d'être brave...
— Ni le tien, je suppose, mon cher abbé. Notre mère la sainte Église...
— Oh ! moi, je suis Sancerre de naissance, et mon père, colonel du régiment d'Anjou, était à Senef, à Neerwinde et à Steinkerque...
— Et Mathurin n’est que Mathurin, n’est-ce pas? Mais c’est un brave garçon, quoique son père n’ait jamais été qu'uu pauvre diable de paysan. Enfin, tu galopes...
— Oui, et du choc de mon cheval je renverse un gentilhomme de mauvaise mine et de forte encolure qui paraissait le chef de la bande et qui entraînait la jeune fille vers le carrosse. Les coquins qui le suivaient se jettent sur moi d’uu air menaçant. Malburin les contient en leur présentant ses pistolets. Quant à moi, je mets pied k terre et je menace le gentilhomme renversé de lui brûler la cervelle si ses complices ne mettent pas bas les armes. Il obéit; tout le monde remet l’épée au fourreau, je délivre la jeune jille, je fais jeter en faisceau les armes de cette canaille, je fais mettre le faisceau dans le coche, je salue la jeune dame. ...
— Très-bien ! dit le père Porée. Il faut toujours être poli avec les dames, mais il faut s'en défier...
— Ah ! mon cher maître, comment se défier de Christine?... Au reste, vous la verrez.
— Je la verrai et je me défierai. Continue.
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
— Au moment où je prenais congé, Christine s’avance vers moi et me dit d’un ton suppliant: Dear sir...
— Comment! dear sir. C'est donc une Anglaise? Ah ! par saint Jacques et Saint Mathieu ! il ne nous manquait plus que cette aventure. Je parie qu’elle est hérétique ?
— Hérétique, oui, mon révérend père, mais Anglaise non ! C’est la fille du marquis de saint-Aubin qui s’est réfugié en Angleterre il y a douze ans, et dont le roi a confisqué les biens...
— Au profit de son cousin le comte de Conrtenay?
— Justement; et le gentilhomme de mauvaise mine qui enlevait Christine sur la route de Blois n’était autre que ce Courtenay.
— Hum ! hum ! dit le père Porée tout pensif, et que vient faire en France cette belle hérétique dont la seule vue tourne la tête en cinq minutes à l’uu des meilleurs et des plus étourdis catholiques de France?
— Mon cher maître, voici la trahison de ce Courtenay que je poursuivrai jusqu’au fond des enfers...
— Prends garde d’v rester avec lui.
— Courtenay, non content d'avoir obtenu par confiscation la fortune et le château de son parent Saint-Aubin, après que celui-ci fut convaincu d’avoir entretenu des intelligences avec les protestants Camisards des Cévennes, Courtenay, dis-je, avait appris, je ne sais par quelle voie, et Christine elle-même l'ignore, que le vieux Saint- Aubin avait caché en France, dans un souterrain connu seulement de sa fille et de lui, une somme de trois mil-
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
lions en or, prix tic la vente qu’il avait faite rte la plus grande partie rte ses biens. Son départ précipité l’empêcha d’emporter cet or, et il mourait de faim avee sa fille, dans Spitalfields, à Londres, lorsqu’un fidèle serviteur, Laiguitlon.. .
. — Celui qui voulait tout à l’heure enfoncer ma porte ?
— Le même, justement. Laiguillon vint à Londres, vanta fort son attachement à la famille de son maître, s’offrit de servir de guide à sa fille, et promit de la ramener saine et sauve en Angleterre avec les millions du marquis de Saint-Aubin. Pour preuve, il offrit ses économies, c’est-à-dire environ deux cents pistoles, qui devaient payer les frais du voyage. Saint-Aubin le crut (on croit toujours ce qu’on désire); il était d’ailleurs si pauvre (Christine ne me l’a pas dit, mais je l’ai deviné par son récit) que...
— Enfin, et pour abréger, car ton récit, mon cher abbé, est plus long que celui deThéramènc et n’qst pas aussi poétique, Laiguillon était l’instrument de Courtcnay; celui-ci attendait la ravissante Christine sur le grand chemin de Blois, tu l'as jeté par terre, tu as sauvé cet ange ; Coui tcnay s’est relevé après ton départ et t a suivi ou précédé jusqu’à Paris.
Là, comme il est bien en cour, et neveu de M. Desinarets, contrôleur général des finances, il se sera muni «1 un ordre du roi en bonne forme pour te saisir au colet te f°urrer à la Bastille pour quinze ou vingt ans, ce qui t apprendrait à ne pas enfreindre les ordres de la
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
sainte Eglise, à ne pas porter des pistolets dans les poches de ta soutane, ce qui est d’un reître ou d’un lansquenet plus que d’un abbé de Saint-Florent, et à ne pas te mêler des affaires des jeunes filles qu’on rencontre sur les grands chemins...
— Ah ! mon cher maître, pouvez-vous me reprocher?...
— 4e ne te reproche rien. Une hérétique te conte ses malheurs, et tu l’écoutes avec attendrissement, parce qu’elle a de beaux yeux, c’est tout naturel , je connais la faiblesse humaine, mais... Passe encore, si elle était catholique! N’y avait-il donc, en France, queM" c Chrisline de Saint-Aubin?... Et ceci n’est rien encore en comparaison de ton duel avec ce Courtenay... Tu l’as donc provoqué ?
— Moi ! non. Mais pendant que je le tenais à terre sous mon genou, en le menaçant de lui brûler la cervelle, il m’a juré de m’en faire repentir...
— C’est assez naturel. Mais qu’a-t-il dit enfin?
— Voici ses propres paroles : « Petit prestolet, qui m’as pris en traître, si ta robe ne te servait de bouclier... Mais je te rencontrerai quelque jour où les armes seront égales ! » Alors, vous comprenez, mon cher maître, je suis Sancerre et arrière-neveu, de M. de Turennc; pouvais-je reculer?... Aussi; je lui ai proposé sur-le-champ de le rencontrer à la porte Maillot.
— Mais d’où vient ce tumulte qui in’a fait ouvrir ma fenêtre ?
— Courtenay m’a prévenu. Comme, pour plus desû-
-m LA. CAMPAGNE DU PÈRE P ORÉE.
retc, Mallutrin tenait mon cheval en main pendant que j’étais assis dans 4a coche auprès de Christine, le traître Laiguillon, <|ui devait accompagner Christine jusqu’à Paris, et Courtciiay, nous ont facilement gagnés de vitesse. En arrivant ce soir à l'hôtel du Gram-Monarque, qui est à quatre maisons au-dessus du collège Louis-le Grand, j’ai trouvé dans ma chambre Laiguillon, suivi de cinq archers et muni d'un ordre en bonne forme (du moins il le dit), portant que je devais être arrêté et transféré... je ne sais où, car dès les premiers mots, je n’ai pas voulu eu entendre davantage; j’ai tiré deux coups de pistolet, les coquins ont riposté, le peuple est accouru, a pris parti pour moi, qui avais eu la présence d’esprit de crier du premier coup : « A bas la Maintenon ! à bas la vieille guenon ! » Ce cri a mis de mon côté tout le monde. Laiguillon et les archers ont été culbutés. Vous m’avez fait ouvrir la porte. Vous savez le reste.
— Voilà qui va bien . Mais crois-tu que je te laisserai battre en duel demain matin?
— Si je le crois ! Mais, mon cher maître, mon honneur y est engagé !
— Et mon salut éternel, à moi, est engagé à ne pas te laisser sortir et commettre ce crime abominable. Tu es mon hôte et mon prisonnier. Je te garde.
— C’est impossible, dit Sancerre, j'ai donné ma parole, il faut que je la tienne. Je sortirai et je me battrai.
— Vous ne sortirez ni ne vous battrez ! dit le père Porée. Je ferai garder toutes les portes et vous ne serez libre qu’après-demain. Justement, j’ai besoin de vos
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
conseils pour une tragédie de Brutus que je viens de terminer et qui doit être représentée le 8 août prochain, en présence de monseigneur l’archevêque de Paris, du père Letellien, confesseur du roi, de quatre cardinaux et de quinze évêques. Mon cher enfant, tu ne voudrais pas m’abandonner dans ce danger. A la scène III du second acte, Brutus exhorte César à déposer la dictature et à rendre la liberté au peuple romain. Ecoule cette tirade, c’est le morceau capital de la pièce :
Liberiate quidem dignus....
— Mon cher maître, interrompit Saneerre, qui depuis un moment ne l’écoutait plus, vous êtes bien décidé à me garder ici malgré moi ?
— Oui, mon enfant, pendant deux jours, à moins que tu ne renonces à les projets homicides.
— Eh bien ! répliqua Saneerre, je suis résolu, moi, à me briser la tête sur le pavé plutôt qu’à déshonorer mon nom.
En même temps, il ouvrit brusquement la fenêtre et les contre vents, et il allait sauter dans la rue.
Mais le père Porée, effrayé, le retint par le bras.
— Donc, tu es bien déterminé, dit-il, à n’écouter aucun conseil et à tuer ou à te faire tuer?
— Je le jure.
— Je ne te demandais pas ce serment. Eh bien ! que ta volonté soit faite. Demain lu sortiras.
is.
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
— Vous le jurez.
— Je le jure.
— Et vous n’avertirez pas la maréchaussée.
— Je n’avertirai personne.
— Causons donc librement, dit le jeune homme. Après tout, mon cher maître, vous venez de prendre le meilleur parti, car en sautant de votre fenêtre dans la rue, à cette heure-ci, j’étais à peu près sûr de me rompre le cou, ce qui eût été un péché mortel aggravé par l’impénitence finale, puisque je n’aurais pas eu le temps \ de me repentir, tandis que j'ai bien des chances de couper la gorge à M. de Courtea u , et, par conséquent, de vivre assez pour me repentir longtemps.
— Hélas! je le sais bien, et, dans ce cas, c’est de
râme de 51. de Courtenay que je devrai répondre devant f Eternel... Pourquoi ai-je eu la maudite faiblesse de te laisser prendre des leçons d’escrime ? A quoi pouvait te servir cette funeste science, puisque tu devais être d’ Eglise? .
— 5Iais vous-même, mon révérend père, n’avez-vous pas cultivé l’escrime, autrefois?
— Sans doute, lorsque mes supérieurs me destinaient à discipliner et commander les Indiens du Parajfuay ; mais le roi d’Espagne prit ombrage des jésuites français, et je restai à Paris. Du moins je n’ai jamais essayé de verser le sang chrétien. Mais toi — malheureux enfant !...
— Hélas ! mon cher maître, l’esprit souffle où il veut,
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
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comme disait l’apôtre saint Paul, et je crains bien qu’il ne souffle aujourd'hui du côté des batailles.
U y eut un assez long silence. Le père Porée avait une confidence à faire et n’osait parler le premier. Enfin il prit son parti et dit :
— Mon cher enfant, si Dieu veut que tu sois forcé de tirer l’épée, je voudrais, du moins, que ce fût dans le seul cas de légitime défense. Ce serait beaucoup que d’éviter le péché du duel, ou, du moins, de le rejeter tout entier sur Courtenay.
— Je le voudrais, dit Sancerre en riant, mais par quel moyen ?
— Mon Dieu, continua le père Porée en hésitant un peu, nos bons auteurs, tu le sais, ont quelques égards pour la faiblesse humaine. Ils nous enseignent quelquefois des voies détournées et fort utiles pour faire notre salut. Je suppose, par exemple, que tu ailles demain (puisque rien ne peut t’en détourner) jusqu’à la porte Maillot, cela n’est pas criminel, assurément. Arrivé là, lu mets pied à terre, et tu te promène de long en large sur la lisière du bois. Se promener de long en large n’est pas défendu par la loi divine. Un homme vient à toi, Courtenay, par exemple, et tires l’épée d’un air menaçant. Quel péché as-tu commis en tout cela? Il est trop clair que tu n’es pas responsable des actions de M. de Courtenay. Dans ce péril, tu tires pareillement l’épée, et, de peur d’être assassiné, tu te mets en garde ; n’estce pas ce que le meilleur chrétien pourrait faire ? Il te pousse en quarte ; tu pares et tu ripostes ; rien n’est
LA CAMPAGNE DI PÈRE PORËE
plus naturel. C’est le cas de légitime défense dans tonte sa rigueur. Pendant que tn ripostes avec l'intention de le défendre seulement, il s’enferre lui -même par maladresse et pare le coup avec sa poitrine au lieu de le parer avec son épée. C’est un événement déplorable ; mais qu’y faire? Vaudrait-il mieux sc laisser étendre soimême sur le carreau ? Dieu n’exige pas une si grande vertu de ses créatures.
— Aii ! cher maître, dit Sancerre en riant, je sais où vcus avez pris cette belle et commode doctrine. Elle est d’Escobar, n’est-ce pas ?
— Mon enfant, dit le père Porée un peu fâché, pour être d’Escobar, elle n’en est pas plus mauvaise. Escobar était un fort savant homme cl un beau génie qn’il faut traiter avec respect. Sa méthode pour ôter le péché en dirigeant l’intention est un véritable chef-d’œuvre, et si l’on considère nos vices et nos faiblesses, Escobar nous a rendu un véritable service. Après tout, d’ailleurs, s’il ôte les épines de la vertu, il ne le défend pas d’aimer la vertu hérissée. C’est affaire de tempérament; et toi, par exemple, si tu veux renoncer demain à ton duel ..
— Me déshonorer! dit le jeune homme.
— Tu vois bien qu’Escobar sert à quelque chose... Mais ce n’est pas tout, mon enfant; puisque ta résolution est prise, encore ne faut-il pas en livrer le succès au hasard. As-tu le poignet frais, les muscles bien dispos ?
■ — Je n’en sais rien, dit Sancerre, mais il y a un moyen sûr de l’apprendre.
' LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
— Quel moyen ?
— Cher maître , au temps où l’on vous destinait à commander les missions du Paraguay , vous passiez , dit-on, pour une fine lame, et si vous vouliez me tenir tête pendant quelques minutes...
— Qui ? moi? s’écria le pèrePorée d’un air indigné^ T’enseigner Part de tuer un chrétien !
— Mais, mon père, vous ne me l’enseignerez pas , puisque je l’ai déjà appris, et, de plus, s’il faut qu’uu chrétien succombe , ne vaut-il pas mieux que cette mauvaise chance tombe sur Courtenay que sur moi?
— lia raison, toujours raison, s’écria le père Porée. Cet enfant fait de moi tout ce qu'il veut. Au moins tu m’en garderas le secret, car si mes supérieurs. ..
— Ah ! mon père , pouvez-vous croire?... s’écria Sancerre.
Le père Porée ouvrit alors une armoire profonde et si bien cachée par la boiserie, qu’un étranger n’aurait pas pu en soupçonner l’existence.
Du fond de cette armoire, il tira deux masques, deux fleurets, arma le jeune homme, s’arma lui-même et se mit en garde avec l’aisance et l’agilité d’un maître d’armes napolitain.
Puis l’assaut commença.
Mais les deux combattants avaient à peine croisé le fer, lorsque la porte de la chambre s’entr’ouvrit doucement et donna passage à une tête d’homme qui parut
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LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉR
surprise d’abord, puis amusée de ce spectacle nouveau.
Le père Porée, qui tournait le dos à la porte et ferraillait vigoureusement contre son élève, ne s’aperçut pas d’abord qu’on le regardait.
— Allons donc ! dit-il , faites attention , monsieur l’abbé ! Ce n’est pas la porte qu’il faut regarder ; c’est la pointe du fer, sinon, vous serez embroché comme une mauviette. Attention! parez! ripostez! C’est trop mou. Recommencez ! Quand on ne sait pas mieux manier une épée, il faut garderie froc... Ah ! très-bien ! Ceci est mieux! En pleine poitrine ! Mais M. de Courtenay court grand risque. . . À mon tour !...
— N’est-ce pas, mon révérend père, s’écria une grosse voix, que M. l’abbé (M. le chevalier, veux-je dire), n’a pas mal profité de vos leçons?
Le père Porée se retourna brusquement et reconnut le nouveau venu.
— Voilà, dit-il à Sancerre, à quoi tu m’exposes !
Au fond, il était un peu honteux de s’être laissé surprendre. L’escrime faisait tort à sa gravité.
— No faites pas attention, dit l’abbé, Mathurin est la discrétion même.
— Ah ! Monsieur, s’écria Mathurin, je me couperais la langue plutôt que d'avouer que j’ai vu le révérend père Porée, pour qui j’ai tant de respect...
— C’est bon ! c’est bon ! interrompit le père Porée en revêtant sa soutane qu’il avait quittée avant le combat pour s’escrimer plus à l’aise, je te dispense de ton res-
LA CAMPAGNE DU PÈHE PORÉE
pect. Que viens-tu faire ici? Et d’abord ferme la porte; je n’aime pas les courants d’air.
— Hélas ! Monsieur, dit Mathnrin, je viens avertir M. l’abbé (je veux dire M. le chevalier) que M"* de Saint-Aubin désire lui parler.
— Ah ! grand Dieu ! s’écria Sancerre , ma chère Christine !
— Et où l’as-tu laissée, ta chère Christine ? demanda le père Porée avec inquiétude.
— Dans votre antichambre, cher maître.
Ici le père Porée fronça le sourcil.
— Et tu as eu la hardiesse ?. . .
— Ah ! cher maître, répliqua Sancerre, ne vous aije pas dit qu’elle n’avait trouvé d’asile que chez mon meilleur, mon plus cher, j’aurais dû dire mon seul ami ?
Ce mot radoucit un peu le père Porée. Au fond, c’était le meilleur jésuite du monde. Il était indulgent, comme presque tous les hommes vraiment vertueux; mais il se trouvait partagé entre l’amitié qu’il avait pour son élève et la crainte d’enfreindre la règle de son ordre.
. — Certainement, dit-il, je suis ton ami ; mais tu ne songes pas que la chambre d’un jésuite ne peut pas servir d’asile à toutes les jeunes tilles qu’on persécute. Ce n’est pas un asile sûr. . . ni convenable.
— Fallait-il, dit Sancerre, l’abandonner à ses ennemis? D’ailleurs, n’ayez aucune inquiétude. Personne ne la connaît. Elle'est entrée ici sous un froc do bénédictin, un peu trop grand pour elle, et que j’avais par hasard
LA CAMPAGNE DU PÈRE PORÉE
dans mon porte-manteau. Mais venez la voir, et si vous n’êtes pas touché...
Au même instant il ouvrit la porte, et dit à un jeune moine assis dans un coin de l’appartement :
— Mademoiselle, voici le père Porée, notre sauveur.
À ces mots, le jeune moine se leva, rabattit son capuchon et montra, aux yeux éblouis du père Porée, une tête blonde d’une beauté ravissante.
— Cher maître, continua Sancorre, c’est elle, ma chère Christine! Elle et moi, nous n’avons d’espoir qu’en vous. Si vous ne venez à notre secours, tout est perdu, nous périssons. Tout est contre nous : les édits du roi, les arrêts du Parlement, la lettre de cachet dont Courtenay s’est armé contre elle et contre moi, et 'jusqu’à ces malheureux coups de pistolet que j’ai été forcé de tirer sur les archers dont ce misérable Laiguillon s’était fait suivre.
Christine regardait le père Porée avec des yeux si beaux, si doux et si suppliants qu’il se sentit touché jusqu’au fond du cœur.
— Ma chère tille, rassurez-vous, dit-il, et dites-moi toutes vos infortunes. Mon crédit est bien peu de chose. Mais tel qu’il est, je le mots à votre service.
— Ah! Monsieur, dit la jeune fille.
— Appelez-moi : Mon père. •
— Hélas! mon révérend père...
— Mademoiselle ! Mademoiselle ! s’écria Mathurin qui regardait par la fenêtre, j’aperçois dans la rue des gens armés qui s’avancent en se collant le long des murs
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pour n’ètre pas remarqués, et déjà le jour va paraître... Il faut prendre un parti. Et vous, monsieur l’abbé...
Au même instant, on entendit le trot de plusieurs ehcvaux qui remontaient la rue Saint-Jacques.
Ce bruit cessa tout à coup, et l’on frappa à la porte du collège.
— Seigneur! mon Dieu! cria Mathuriu, nous sommes perdus. Ce sont les dragons.
— Au nom du roi ! cria-t-on de la rue, ouvrez ! Christine pâlit, Mathuriu n’était guère plus rassuré.
Sancerre paraissait prêt à se faire tuer, mais n’avait plus aucune espérance de vaincre.
Le père Porée réfléchissait.