CHAPITRE PREMIER L'incurie de radministration républicaine
L'esprit de l'Université napoléonienne.
La pire folie que puisse faire un pays, c'est de prétendre greffer une politique républicaine, d'allure moderne, sur une administration bonapartiste, d'un type suranné et périmé. Cette folie, la France y persiste depuis le 4 septembre 1870. Elle est en train d'en mourir.
Nous établirons dans le chapitre suivant que, dès avant la guerre, une élite avait pris conscience d'une telle vérité. L'épreuve de la guerre, l'épreuve plus douloureuse encore, sinon plus tragique, de l'après-guerre, l'ont révélée aux plus indifférents. Pas im de nos concitoyens qui n'ait, aujourd'hui, le sentiment que la période critique, et qui met encore la patrie en danger, c'est bien, et tout autant que l'été de 1914 ou le printemps de 1918, cette mortelle année de 1919 où la présidence de la République et le gouvernement, les
Chambres et les administrations centrales, détendus à l'envi dans une vague de nonchalance et d'inertie, ont refusé à la nation victorieuse les réformes d'ensemble qui, sous aucun prétexte, ne pouvaient être ajournées, si du moins on avait voulu en haut lieu que la France survécût à la victoire.
Il est vrai qu'en 192 1 les bureaux obtenaient du gouvernement et du Parlement la permission singulière de célébrer leur propre apothéose au grand amphithéâtre de la Sor bonne, sous couleur de commémorer le centenaire des institutions civiles de Napoléon. L'occasion eût été pourtant mieux .mise à profit si les ministres et leurs subordonnés avaient été conviés à lire et à méditer les chapitres des Origines de la France contemporaine où Taine a si nettement caractérisé l'esprit de ces institutions. En particulier, le grand maître de l'Université aurait compris en quoi consiste au juste cette inspiration à laquelle l'administration française se vante si imprudemment d'être demeurée fidèle.
La Convention nationale s'était proposé de faire converger l'effort des citoyens vers la prospérité matérielle et le progrès moral de la nation ; le despotisme policier de Bonaparte s'est emparé de cette œuvre de centralisation, il l'a rétrécie et stérilisée pour en tirer un instrument de gouvernement. Désormais, toutes les forces de l'État seront mises au service d'une autorité qui voit (c l'ennemi de l'intérieur » dans le développement libre des intelligences, parce que la liberté de ce développement assure la générosité du cœur et la fermeté du caractère. « Tel est, suivant Taine, l'objet de Napoléon : dans l'établissement d'un corps enseignant, dit-il lui-même, mon but principal est d'avoir un moyen de diriger les opinions politiques et morales. Plus précisément encore, il compte sur la nouvelle institution pour se faire dresser et tenir à jour un répertoire de police universel et complet. // faut constituer le corps de manière
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à avoir des notes sur chaque enfant depuis l'âge de neuf ans. »
L'école primaire de 1922
est encore Técole bonapartiste de M. Fortoul.
Le meilleur moyen de traduire dans la pratique l'idée bonapartiste de l'Université, c'était de capter l'école nationale à la source, de porter la main sur la dignité du maître pour corrompre et démoraliser l'enseignement civique, bref de transférer au préfet la nomination des instituteurs et des institutrices. L'exposé des motifs, présenté à l'appui de la loi de 1854, a du moins le mérite de dédaigner les euphémismes ordinaires de l'éloquence officielle : « Pour un enseignement d'où peut sortir le salut ou la ruine de la société, la moralité de l'éducation, la bonne direction de Tiaistruction, l'activité de la surveiilaace, la vigueur et la promptitude de la répression, ont certainement plus d'importance que les considérations purement scolaires. Or, l'expérience a démontré que les améliorations, incontestables d'ailleurs, obtenues dauis cette partie de l'instruction publique, depuis la loi du 15 mars 1850, l'eussc^nt été plus complètement et plus facilement si, au lieu de dépendre de deux supérieurs différents, le maire et l'instituteur se fussent trouvés placés sous l'autorité unique et plus vigoureuse dm représentant le plus élevé du pouvoir dans le département. » A quoi on s'empressait d'ajouter que ce n'était point là une « innovation » ; c'était le retour au régime du premier Empire et de la Restauration, dont Guizot avait seul interrompu la prescription, en 1S33.
La conception, dont les motifs sont si clairement, si brutalement dévoilés, qioi a été consacrée par la loi du 14 juin 1854, a été méditée depuis la chute de Napoléon III par bien des ministres qui s'ofiusquaieiU pourtant d'être surpris en flagrant délit de réaction, par
bien des directeurs de renseignement primaire qui avaient, pourtant le sentiment très élevé des services que l'école, si elle avait cessé d'être l'école bonapartiste, aurait pu rendre à la nation. Aucun n'a eu ou l'idée, ou la force, d'y rien changer. Le grand maître de l'Université demeure, actuellement, un disciple pieux de M. Fortoul. Les fonctionnaires de la rue de Grenelle pensent et agissent comme on y pensait et comme on y agissait au lendemain du coup d'État.
Nous constatons la chose ; nous ne nous chargeons pas de l'expliquer : la politique, telle du moins que nous la pratiquons en France, fait trop souvent aux hommes une conscience que la conscience ne comprend pas. Tout de même, et pour rester dans le domaine des réflexions générales, il est cruel d'avoir à constater que l'administration a laissé, comme de gaieté de cœur, échapper ce moment unique du lendemain de la victoire où la tâche était si belle et si facile à la fois. Alors, il lui aurait suffi du moindre geste, du plus petit effort, pour arracher nos écoles à la surveillance politique et policière du préfet, pour leur restituer enfin la hauteur d'inspiration, la liberté morale, nécessaires au succès de cet enseignement civique où il conviendrait de trouver le ressort intime d'une démocratie. On a préféré ne rien faire, de telle sorte qu'encore aujourd'hui, à la base de l'institution qui devrait être le foyer de l'esprit républicain, subsiste ce qui est la conséquence la plus logique, mais aussi la plus cynique, du régime impérial.
l'svortemettt de la réforme Painlevé
pour l'enseignement secondaire féminin.
L'inspiration bonapartiste, dans l'organisation de l'enseignement secondaire, a un effet direct, c'est l'opposition entre deux types d'enseignement : un enseignement masculin qui a pour objet d'ouvrir les emplois où
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l'on peut servir le plus efficacement les grands intérêts de la nation ; et l'enseignement féminin, combiné tout exprès pour enfermer les jeunes filles dans une impasse. Opposition bien fondée suivant le Code napoléonien^ puisque l'économie de ce Code repose tout entière sur le principe que l'homme est un être capable, la femme un être incapable. Si l'on commettait cette imprudence d'enseigner aux jeunes filles, avec le même savoir et dans les mêmes conditions, la même mathématique qu'à leurs frères ou la même littérature, alors elles prétendraient légitimement à des sanctions équivalentes pour des études équivalentes ; elles poursuivraient des carrières qui leur donneraient, restées célibataires ou devenues veuves, le moyen de pourvoir à leurs besoins et de travailler pour le pays. Or, cela doit être interdit à la femme. Courtisane ou ménagère : la pensée de Napoléon se traduit dans la formule de Proudhon. Sur cette formule, qui leur a paru, je crois, du dernier galant, les pouvoirs publics ont, depuis quarante ans, endormi leur nonchalance et leur incuriosité.
En vain, la clientèle de nos lycées et collèges de jeunes filles avait-elle essayé de secouer le sommeil de la rue de Grenelle. En vain avait-elle supplié que l'on renonçât à la mauvaise plaisanterie d'un diplôme dont l'administration elle-même affecte de se moquer, allant jusqu'à refuser de le reconnaître égal aux brevets de l'enseignement primaire, contestant à la titulaire le droit d'ouvrir un établissement secondaire privé. En vain elles réclamaient une organisation méthodique pour la préparation normale au baccalauréat, qui jouit de toutes les prérogatives systématiquement refusées au diplôme. Il a fallu la secousse de la guerre, je ne dis pas, hélas ! pour produire une réforme effective, du moins pour troubler un moment la quiétude des bureaux. La chute du cabinet Viviani amenait au ministère de l'Instruction publique M. Painle vé. Un tel ministre devait . éprouver
t6 un ministère de l'éducation nationale
l'obsession des périls que la grande épreuve réservait à la France si elle persistait à laisser inutilisée pour son service la moitié de ses cerveaux et de ses énergies. Sa conscience d'honnête homme interdisait à M. Painlevé de retarder d'une heure le moment d'y faire front. Avec une rapidité qui marquera dans les annales du ministère, il élabora un projet de réforme qui portait nos lycées de jeunes filles au niveau de l'enseignement secondaire masculin et qui permettait l'équivalence des sanctions. Bien mis au point, de manière à lui enlever la moindre apparence de témérité, le projet fut approuvé, et à une grande majorité, par le Conseil supérieur de l'instruction publique. Le vote a été acquis le 21 décembre 1916 ; mais, comme à ce moment la complication des affaires orientales amena la démission du cabinet Briand, le pays attend depuis cinq ans la signature du ministre de l'Instruction publique.
Qu 'est-il donc survenu pour justifier un si lamentable avortement? Rien, sinon qu'il avait couru, à l'époque, le bruit que peut-être le décret donnerait lieu à une interpellation ; de quoi l'administration a pris peur, et elle continue à trembler. En vérité, la panique n'avait aucun fondement. L'interpellateur désigné, à supposer qu'il eût mas à exécution sa « terrible » menace, n'aurait pas manqué, comme il est d'usage dans les débats de cet ordre, de retirer son ordre du jour après l'audition de la réponse ministérielle. Nous irons plus loin si l'on veut. Nous admettrons que la direction de l'enseignement secondaire ait cru à la nécessité de consulter le Parlement sur la réforme de l'enseignement féminin. Il est d'autant inexplicable qu'elle se soit refusé, depuis mai 1918^ à porter devant la Chambre ou le Sénat les conclusions de la commission constituée spécialement rue de Grenelle à cette fin de substituer un projet nouveau à celui qui avait pourtant été adopté par le Conseil supérieur de l'instruction publique. Voici plus de trois
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ans que ces conclusions sont ensevelies dans les archives du ministère ; et le gâchis s'est perpétué, s'est aggravé, dans nos établissements féminins, 011 le patriotisme de M. Painlevé avait reconnu en 1916 que l'ordre devait être rétabli sans retard.
L'échec du plan Liard et rimpuîssance
de renseignement supérieur.
Nul ne pourra se méprendre sur la portée ou sur l'intention des reproches que nous adressons à l'administration de la rue de Grenelle. Nous ne lui faisons pas grief ici de laisser en souffrance tel ou tel projet qui aurait nos préférences personnelles. Nous ne la jugeons que sur ses propres plans, élaborés par elle-même depuis des années, portant l'estampille officielle, et dont moins que jamais, au lendemain de la guerre, elle avait le droit de se désintéresser. Il est déplorable encore qu'à la direction de l'enseignement supérieur on n'ait pas su mettre à profit le moment véritablement unique de la victoire pour réaliser enfin la partie du programme républicain à laquelle Louis Liard avait jadis attaché le succès de sa carrière et qui avait malheureusement échoué, il y a trente ans, devant le Sénat français, parce que, invité à choisir entre l'intérêt particulier de ses membres et l'intérêt général de la nation, le Sénat français n'a pas choisi l'intérêt de la nation.
L'ancien régime avait connu des universités qui étaient ce qu'elles sont encore aujourd'hui chez tous les peuples civilisés, à la seule exception du nôtre : des institutions dcuées d'autonomie spirituelle, et à ce titre désignant elles-mêmes leurs recteurs. A la place de ces universités. Napoléon n'a voulu supporter qu'une poussière de facultés, où les professeurs seraient des fonctionnaires soumis au pouvoir central. C'est de cette réaction néfaste que Louis Liard avait essayé de débar-
l8 UN MINISTÈRE DE L'ÉDTtCATION NATIONALE
rasser notre démocratie en constituant les cinq ou six universités qui pouvaient chez nous régénérer l'enseignement supérieur. Quant à baptiser du nom à' universités des établissements qui ni matériellement ni moralement n'étaient mis en état de rendre les services de l'Université, Liard, avec la brutale franchise de l'honnête homme, a dit ce qu'il fallait penser du procédé : « Nous avons quinze groupes de facultés, sans compter les écoles d'Alger. Faudra-t-il, d'un coup de baguette, en faire autant d'universités? — Je n'hésite pas à répondre : non, cent fois non. Tout, plutôt que cette faute ; tout, le statu qtio et, même s'il le. fallait, le retour en arrière. L'avenir du moins ne serait pas compromis. » Or, cette solution que Liard, avec raison, jugeait pire que tout, c'est celle que le gouvernement de la République a réalisée, celle dont, par une ironie et une injustice, ellesmêmes fires que tout, la phraséologie officielle devait faire honneur à Liard.
Mais de 1890 à 1918, quelque chose tout de même a changé en France. A supposer que la maladie chronique des mœurs parlementaires ne permît pas de réussir à froid l'opération manquée par Liard, le devoir était d'autant plus pressant de ne laisser à aucun prix passer l'heure d'opérer à chaud, cette heure du 11 novembre 1918 où nos enfants venaient d'attester devant le monde leur puissance de sacrifice et de volonté, où, sous leur impulsion et avec des chefs tels que Foch et Pétain, la conduite de la guerre s'était enfin pénétrée d'intelligence large et de générosité rayonnante. Des milliers d'étrangers, et spécialement de jeunes Américains, marquaient alors un sincère désir de garder le contact avec notre civilisation, d'achever parmi nous leur formation intellectuelle et morale. A cette heure, si on avait voulu vouloir, on était assuré de ne rencontrer aucune résistance, de n'avoir aucun obstacle à surmonter. Mais, à cette heurei on n'a pas voulu vouloir, On n'a rien fait, on n'a
L INCURIE DE L ADMINISTRATION REPUBLICAINE ig
rien tenté, pour substituer, aux vieux établissements qui évoquaient dans la mémoire des étrangers la tradition de l'impérialisme napoléonien, des universités françaises et modernes, universités de la liberté et de la victoire. Nos alliés étaient présentés à des recteurs. Mais, sous un titre rendu encoi-e plus fallacieux par leur haute valeur personnelle, nos recteurs sont des agents du pouvoir central, liés, au rebours de la raison et au mépris de toute hiérarchie véritable, par les instructions que leur adressent des employés de bureau, disposant à Paris du magique cachet ministériel. Autour de ces recteurs, il ne manque assurément ni de conseils, ni de comités, ni de commissions. Mais on ne permet à ces organismes que d'émettre des vœux, de rédiger des rapports, sans autre effet que d'élever toujours plus haut la pyramide de papiers qui protège la somnolence de la bureaucratie. Nos hôtes ont été frappés en plein cœur, dans leur amitié pour nous, par l'état d'invraisemblable abandon où l'incurie du ministère avait laissé nos amphithéâtres, nos bibliothèques, nos laboratoires. Ils ont regardé nos professeurs et nos savants ; ils ont lu dans leurs yeux une indignation discrète et résignée. Alors, ils n'ont pas insisté : nous abandonnant à nos vieux ballons captifs, ils sont retournés chez eux pour s'exercer sur leurs avions.
Et chez nous les pouvoirs publics ont repris leurs habitudes d'avant guerre : des discours éloquents et creux, avec un perpétuel parti pris d'atermoiement et d'ajournement. « Ainsi, disait Liard en 1890 dans une phrase inquiète et prophétique qui prévoit et qui juge la médiocrité d'un régime, toujours la multiplication outrée, la dispersion, l'éparpillement. » Ainsi, le 27 août 1921, on lisait, dans le Petit Parisien, cet aveu de M. Maurice Croiset, administrateur du Collège de France : « Nous ne pouvons plus appeler à nous les savants et les élèves étrangers. Non, non, on ne peut
pas leur montrer cela. Il y a le prestige intellectuel, oui; Mais la gêne matérielle, une pareille gêne surtout, cela ne s'affiche pas. »
L'instabilité des ministres et l'incompétence des bureauz.
Après quoi, on voudra bien le reconnaître, et si rude que puisse sembler telle ou telle constatation, nous n'avons du moins à nous reprocher ni exagération dans les choses, ni injustice vis-à-vis des personnes. La brutalité d'ailleurs ne réside pas dans les mois ; elle est dans les faits. Or, le fait est celui-ci : dans le ministère qui devrait être le moteur de l'intelligence française, il manque précisément l'organe de Vintelligence, à savoir un cerveau dirigeant.
En théorie, sans doute, il y a le ministre ; mais la théorie est une fiction. Accordez du génie au député ou au sénateur que l'équilibre précaire d'une combinaison gouvernementale a envoyé rue de Grenelle : vous ne lui avez encore rien donné, si vous n'y ajoutez la durée sans laquelle ce qui devrait être une longue patience avorte en courtes impatiences, en manifestations sonores et stétiles. Or, depuis dix ans, un seul ministre, en fonction de l'automne 1917 à la fin de 1919, a disposé du temps nécessaire pour faire, par la puissance de ses conceptions et le succès rapide de ses réalisations, la preuve de son existence cérébrale ; je ne cro^is pas d'ailleurs qu'il se vante d'avoir mis 1« temps- à profit. En tout cas, après le départ de M. Lafferre, le défilé a repris conmie auparavant, sur cttie sorte de trottoir roulant qu'est devenu, dans le dernier demi-siécle, le ministère de l'a me de GreneHe, récemment agrémeiité, par la création d%Ti sons-secrétariat de l'enseignement technique, d'un sous-trottoir sous-roulant.
On trouvera peut-être qae nous prenons les choses sans beaucoup de bonne humeur, et l'on aura raison. Le
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spectacle, du moins vu de la France et de l'Université, est loin d'être aussi plaisant qu'on se l'imagine en le considérant du haut des sphères officielles. Nous ne nous résignons pas. pour notre part, à cette comédie lugubre ou s'effondre l'autorité de la fonction dont le ministre aurait à s'acquitter dans une nation libre. Nous nous refusons à y voir, ainsi qu'on le fait communément, le produit fatal d'une République parlementaire. Dans les pays du Nord de l'Europe, les gouvernements sont durables, tandis que les royautés méditerranéennes connaissent à un degré voisin du nôtre l'horreur du système rotatif. G3 pendant, l'histoire présente un phénomène singulier : le seul grand maître de l'Université qui n'ait pas seulement parlé d'agir et de créer, mais qui a pu se rendre dans sa conscience qu'il avait jusqu'au bout tenu sa promesse, ce fut un ministre de Napoléon III, Victor Duruy. Choisi pour ses seules capacités personnelles, a&anchi lui-même de tout souci de solidarité gouvernementale, Duruy a rempli la réalité de la charge dont il portait le titre ; il a mis au service de l'intérêt français une intelligence forte, une volonté virile.
A quoi sans doute l'incorrigible optimisme de l'administration répliquera que les ministres sont, rue de Grenelle, des hôtes éphémères, des invités de distinction, auxquels les bureaux, qm font tout, daignent par courtoisie laisser un rôle de parade et de figuration. Mais l'optimisme administratif et la vérité vraie sont choses souvent difficiles à concilier. Quand il n'y a pas au poste suprême du commandement quelqu'un qu'une longue carrière de méditation a rendu capable de donner luimême des ordres, d'après ses vues personnelles sur l'ensemble des choses, la marche des services est paralysée ; le tout que les bureaux sont censés faire se réduit, comme nous le voyons par les exemples que nous venons de rappeler, exactement à rien.
Que pourraient-ils faire d'ailleurs, puisque les fonc-
22 TIN MINISTÈRE Dïï L'ÉDUCATION NATIONALF
tionnaires de ces bureaux sont affectés à des besognes définies et particulières, excluant aussi bien l'ampleur de l'horizon que la liberté de l'initiative? Que diriezvous d'une armée qui, sous une autorité perpétuellement changeante et par suite perpétuellement illusoire, demeurerait confiée aux commandants de l'artillerie, de la cavalerie, de l'infanterie, lesquels, soucieux uniquement de ne pas se gêner les uns les autres, s'orienteraient pour cela chacun dans une direction différente? Ajoutez que ces commandants peuvent avoir perdu le contact avec leurs troupes, et, chose plus grave encore, tout à fait incompréhensible, qu'ils sont entourés d'un étatmajor qui n'a jamais eu ce contact, à qui rien n'a été appris ni communiqué des réalités dont on va leur demander de s'occuper. Nous ne voudrions pas abuser des comparaisons stratégiques. Tout de même, la France a payé assez cher, à tous les égards, les leçons de la guerre pour supplier qu'en haut lieu elles ne soient pas aussi vite et aussi complètement oubliées. Or, si notre partie n'a pas été perdue, c'est que sur deux points essentiels on s'est rendu à l'exigence irréductible du patriotisme. En premier lieu, il a été décidé qu'aucune considération, non pas seulement d'amour-propre ou de camaraderie, mais de respect même pour les services passés et les bonnes intentions présentes, ne permettrait de maintenir dans les emplois importants des hommes qui ne manifesteraient pas une aptitude suffisante au commandement. Ici, et dans un ministère où la réorganisation doit être si profende que, suivant l'appréciation de l'un des fonctionnaires les mieux en état de connaître et de juger l'état de la maison, les projets les plus révolutionnaires seraient encore bien timides, il ne faut pas longtemps pour que se manifeste l'aptitude au commandement. En très peu de semaines, on verra bien si un directeur offre assez de largeur intellectuelle, possède assez le sens des responsabilités, pour être direc-
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teur dirigeant et non directeur dirigé, s'il a la force de caractère par quoi il imposera au Parlement le vote rapide des réformes organiques, s'il sait enfin parler ferme et clair aux employés des finances, toujours prêts à s'ingérer dans les affaires des services qu'ils devinent médiocrement représentés et faiblement défendus.
Non mxoins rigoureuse doit être l'application du second principe, que Gallieni a si heureusement fait triompher : la nécessité du va-et-vient entre l'état -major et les troupes, c'est-à-dire, pour nous, entre les emplois indirects, passifs en quelque sorte, de l'administration centrale, et les emplois directs, actifs, de l'enseignement proprement dit. Le contrôle far le papier, si minutieux qu'on l'imagine pour les questions de forme, n'est jamais, si l'on regarde au fond et si l'on s'y attache, qu'un contrôle sur le papier. Les écoles normales ou les collèges ne peuvent en aucune façon être bien gérés par des chefs de bureaux qui n'ont nullement été mêlés par leur carrière antérieure à la vie de ces écoles ou de ces collèges, qui ne seraient pas capables d'y retourner pour reprendre contact avec les réalités de l'enseignement : la condition première d'une bonne gestion, c'est l'intelligence ; comment l'intelligence pourrait -elle s'acquérir, sinon par l'expérience personnelle des êtres et des choses? N'est-ce pas un défi au bon sens, de confier le commandement d'une division de cavalerie à un homme parce qu'il aura consciencieusement, pendant vingt ans, fait tourner un manège de chevaux de bois? Ce péché contre l'esprit, le ministère de l'Instruction publique l'expie, et le fait expier au pays, par la médiocrité, par la stagnation.
Les remèdes à l'anarchie bureaucratique.
A cette stagnation et à cette médiocrité se résignent sans doute ceux qui parlent toujours de l'intérêt national, et qui n'y pensent jamais. Pour notre part, nous avons
cherché le remède, et nous l'avions indiqué dans le Journal des Débats il y a déjà plus d'un an. Nous démontrions que le ministre', pour se rendre capable d'exercer enfin le pouvoir que lui a conféré la confiance du Parlement, devait s'appuyer — ainsi que Painlevé ou Clemenceau s'appuyait sur Pétain et sur Foch, — sur un directeur général de l'enseignement, possédant, lui, la compétence et la permanence grâce auxquelles pouvaient être enfin conçues et immédiatement réalisées les réformes adaptées aux besoins de la France du vingtième siècle. Ce directeur général, nous le déchargions des menues affaires courantes qui, dans le régime actuel, usent le temps et rongent l'énergie des directeurs les mieux intentionnés. Nous l'entourions de collaborateurs présentant les garanties que le pays a le droit d'exiger de chefs de service, c'est-à-dire des inspecteurs généraux et des recteurs, les bureaux des Académies étant, dans l'état actueV des communications, aussi, dépourvus de raison d'être que les relais de poste à chevaux. Quant aux employés de bureau, avec une installation matérielle de fichiers et de classeurs, il était évident qu'une douzaine de dactylographes et d'archivistes réussirait à faire très vite et très bien ce que des centaines de rédacteurs ou d'expéditionnaires font aujourd'hui très lentement et très mal. Nous ajoutions que l'État, dans les circonstances pénibles de sa situation financière, potivait, de la façon la plus simple et la plus logique, qu'il devait par conséquent, tirer du personnel surabondant rue de Grenelle une utilisation honorable et féconde. Ce n'est certes pas la faute de ce personnel si on lui a laissé croire qu'à force de recopier des circulaires ou de compulser des dossiers, il est possible d'acquérir quelque compétence pour l'administration de l'Université ; mais ce n'est pas une raison non plus pour que l'on continue d'inviter des pharmaciens, fussent-ils les plus experts dans leur art, à s'essayer dans des diagnostics médicaux
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ou dans des opérations chirurgicales. En revanche, il existe une administration où le service essentiel et positif est d'assurer l'exécution ponctuelle des ordonnances ; c'est l'administration financière, qui, faute d'agents sufîisants en quantité et en qualité, laisse aller totalement à la dérive les affaires de la France. Nous avions donc, dès l'automne de 1920, mis en évidence que la crise pouvait être grandement et immédiatement atténuée si les employés et chefs de bureaux, dont la présence à l'instruction publique n'est qu'un souvenir des régimes périmés, avaient été transférés dans les services de perception et de contrôle où leurs qualités particulières trouveraient enfin leur champ normal d'application.
Les tentatives de réforme partielle
augmentent la confusion des esprits
et le désordre des institutions.
Ce qui s'est passé depuis ne nous paraît pas de nature à diminuer la rigueur et la portée de notre démonstration. Tout au contraire. D'après l'estimation d'un député, M. de Lasteyrie, c'est une somme formidable, quelque chose comme 3 milliards, qui aurait dû, au cours d'un seul exercice, rentrer dans les caisses publiques si la loi française avait été appliquée par l'administration et que nous coûte la défaillance du ministère des Finances. Il est un peu singulier que Parlement et gouvernement aient dédaigné les moyens les plus élémentaires, les plus à leur portée, d'atténuer en une certaine mesure le déficit national, quitte à insister complaisamment sur l'indigence catastrophique de leur propre politique fiiiancière.
D'autre part, à la suite d'un changement de ministère, la réforme de l'enseignement secondaire a été mise à l'ordre du jour. I>'idée initiale de M. Léon Bérard est excellente. Elle a le mérite de corresix)ndre aux vœux du
personnel enseignant, tels qu'ils ont été, devant le dernier Congrès de sa Fédération, exprimés dans le rapport magistral de M. Moulinier. Mais plus recommandable est l'idée stratégique; plus il importe qu'elle ne soit pas menacée par la maladresse de l'exécution tactique. Ici on a droit d'être inquiet. M. Léon Bérard a bien vite compris qu'il ne pouvait exiger des intendants ou des vaguemestres de ses bureaux la combinaison heureuse d'un plan d'opérations. Mis par là dans un grand embarras, il a improvisé une procédure de questionnaire qui, destinée à tâter l'opinion, l'a en réalité déconcertée. L'opinion n'est guère préparée au spectacle d'un généralissime qui, dans une adresse publique, solliciterait la détermination des principes de l'art militaire. En outre, et cela est tout de suite apparu aux esprits avertis, les questions ministérielles qui, en apparence, portaient sur le seul enseignement secondaire, avaient une répercussion que leur rédacteur ne paraissait pas avoir soupçonnée, d'une part sur notre enseignement supérieur, auquel on risquait de porter le coup de grâce en compromettant le recrutement de certaines facultés, d'autre part sur les relations de l'enseignement secondaire avec l'enseignement primaire supérieur et avec l'enseignement technique : ne s'occuper que des lycées et collèges, c'est inévitablement consolider l'abus d'une triple bureaucratie. De là une résistance assurément justifiée, devant laquelle on a commencé par se cabrer, qui ensuite a fait réfléchir. De là aussi malheureusement cette pro- Imbilité que, si la réforme se réalise, ce sera, comme pour les réformes antérieures qui ont toutes souffert de « collaborations divergentes », au prix de concessions et de compromis, de raccords de fortune et de complications, qui en affaibliront le principe, qui en alourdiront l'application. Sous prétexte de réparer quelque peu ime partie du second étage, on aboutira, en fait, à démolir tous les escaliers de la maison, à rendre le bâtiment uni-
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versitaire encore plus baroque et plus « inconfortable ». Tant demeure, en fin de compte, non pas simplement vraie, mais évidente d'une évidence première, l'idée que nous exprimions le 30 novembre 1920 m II y a une économie qu'on n'a plus le droit de faire au ministère de l'Instruction publique (ou de l'Education nationale) : c'est celle d'un cerveau en qui [guerre et marine exceptées) tons les services enseignants de l'Etat trouvent l'intelligence de leur harmonie et la volonté de leur coordination. » Bref, l'intérêt du pays exige que, pour former les jeunes générations appelées à décider de son avenir, le gouvernement effectue autrement qu'en paroles vaines l'unité d'action sur l'unité de front, qu'il connaisse et qu'il établisse sans délai les principes rationnels 'et de l'organisation administrative et de l'éducation nationale.