L'AUBE
11 est jour. — Des ramiers j'entends le gai réveil Et dans mes yeux blessés rentre encor le soleil ! Pourtant j'avais prié. J'avais, avec des larmes. Dit à l'heure où minuit assoupit vos alarmes , J'avais dit à genoux : « N'éveillez pas demain , Mon Dieu, le voyageur fatigué du chemin. »
Et reprendre la vie , et pour souffrir encore , Aimer! Quand viendra-t-il le repos sans aurore? Que faire des ennuis qu'on appelle nos jours, Tourmens sur des erreurs édifiés toujours? Guéri des passions, de souffrance en souffrance, Où prendre un intérêt , puiser une espérance? Elle était l'avenir qui fuit découragé : Ne parlez plus d'asile à mon cœur naufragé. Sans conduire au tombeau des dépouilles rendues , On peut donc les pleurer les amitiés perdues? De vivans compagnons porter déjà le deuil , Et passer devant eux comme auprès d'un cercueil !
Oh ! s'il restait du moins à mon idolâtrie Un plus sévère amour, la France, une patrie ! Mais ingrate à sou nom , sous l'autel du veau d'or. Aux pieds d'Harpagon-Roi la France escompte ou dort. Qu"ai-je fait à ce dieu trop clément aux parjures , Pour qu'il ouvre en mon cœur de si larges blessures? Quels crimes de l'orgueil me faut-il expier? Je n'ai jamais rougi d'avoir à mon foyer, A côté de l'étude où j'attends la sagesse, Trouvé la pauvreté pour sœur et pour hôtesse. Contre d'obscurs destins sans colère et sans fiel ,
J'ai vieilli, le cœur libre et les regards au ciel. Lorsque vient l'amitié s'asseoir à mon asile Je souris , puis sans faste et le regard tranquille, J'ai repoussé ces flots d'apostats opulens , Soit leur dédain stupide ou leurs dons insolens. Je hais sous les comptoirs vos richesses plongées , Grosses du sang du peuple et de remords rongées. Nul pouvoir, hors le sien, n'osa courber mon front ! J'ai ri de la menace ou j'ai vengé l'affront. Dès ma rustique enfance exempt d'instincts servîtes. J'ai pleuré sur l'histoire au nom des Thcrmopyles ; Car si trois cents guerriers, ivres d'un sort si beau , Vaincus et triomphans n'ont laissé qu'un tombeau, Il parle au voyageur , il l'appelle , il lui crie D'aller conter leur mort à la sainte patrie.
Et j'ai vécu pour voir, chez ce peuple avorté, Le grand nom de Vergniaud mort sans postérité! Souvent, las des douleurs qu'impose un jougde femme, Plus las de végéter dans leur siècle sans âme, Je vois le Suicide , un spectre aux flancs ouverts , Se dresser devant moi. Sa main brise mes fers Et son râle en mes nuits exhalant le blasphème : « Tu ne crois au bonheur pas plus qu'à Dieu lui-même-.
Et ton cœur, sans espoir comme il est sans remord, N'attend rien de la vie, hélas ! ni de la mort. »
Puis j'hésite : et ma main se refuse au courage De le frapper, ce cœur où vit sa blanche image. Du vertige sanglant j'écarte le conseil. Alors dans le silence et les nuits sans sommeil , Lorsque j'ai demandé : L'homme que doit-il faire , Ne sachant étouffer son mal ni le distraire ? Quand il sent fuir l'espoir , qu'il ne traîne après lui Que le deuil et l'ennui, l'inexorable ennui? Qu'enfin manque à sa vie, en regrets dévorée , Le seul air qui fait vivre = une haleine adorée. Reviens , me dit l'instinct de mes premiers penchans , Reviens à la nature, au spectacle des champs. Pour étancher l'ardeur de ta soif infinie , Vas de l'œuvre de Dieu contempler l'harmonie ; Vois les flots se calmer, les bourgeons verts s'ouvrir. Le jour naître. Admirer détourne de souffrir. Regarde l'hirondelle effleurant les nuages Pour les mêmes amours chercher d'autres rivages ; Le ruisseau qui nous fuit sans nous trahir : les fleurs Qui n'ont jamais sur toi tourné des yeux menteurs.
Alors j espère et pleure. Alors, loin de l'église, Vient la splendeur de Dieu sentie et non eomprise. Je dépouille au désert la haine des humains, Au timide affligé j'aime à tendre les mains. Là , sous la nef des bois, je reconnais un maître Qu'aux autels trop souvent défigura le prêtre ; Je me crois résigné , j'ose accepter mes jours... Et puis le soir, pressé de moins tardifs secours , A mon foyer désert je rentre avec des larmes. Et vers l'heure où minuit assoupit vos alarmes, Je redis à genoux : « N'éveillez pas demain , Mon Dieu, le voyageur fatigué du chemin. »
HÏROXDEU.KS.
Quoi déjà! sur le toit des granges solitaires Le conseil noir et blanc gazouille ses mystères ? Que voulez-vous ? Pourquoi préoccuper vos fils D'archipels à franchir, de Thèbes , de Memphis, D'une patrie en fleurs où l'hiver vous convie, Et des vallons d'Atlas et d'un monde nouveau ? Car vous savez un monde ignoré du hameau. .
Rien <!<• I année encor ae frappe ici la vie, Septembre à peine hier dépouilla nos guérets. Auriez-vous déjà vu, planant sur les forets, La cime du vieux chêne où doit s'asseoir L'automne De pourpre et d'oranger diaprer sa couronne ? Le fleuve élève-t-il d'immobiles vapeurs? Attendez, dissipant quelques effrois trompeurs, Pour l'exil de vos fils un plus sévère augure. Le blanc domine encor sous leur frêle envergure. Laissez-les rassurer leur turbulent essor, De leurs cercles volans charmer nos yeux encor ; Et sur le toit natal à leurs chants, doux auspices, Nos sommeils du matin s'envoler plus propices. Des souvenirs d'avril, quoi, déjà triomphans! Fuir le nid des amours, le berceau des enfans ? Demeurez. Aux palmiers préférez les bruyères Où fleurissent Aulnay, Meudon, Plessis, Verrières Vallée à qui décembre épargne l'aquilon, Où les loups disparus n'ont laissé que leur nom.
— Mais vos pâles soleils, dites-vous, sont un piège : L'hiver avec ses cris et son manteau de neige, Demain dans ces bois morts, sur ces monts écartés, L'hiver et ses corbeaux nous surprendraient. — Partez
D'un plus généreux ciel allez chercher l'asile.
Toi, qui sur ma croisée eus ton berceau fragile, Veux-tu vivre avec moi? J'offre, en partage égal, La tiédeur de mon âtre et mon pain si frugal. Laisse à l'un de tes pieds, et pour te reconnaître, Attacher ce ruban?... Non, il serait peut-être Fatal à ton essor, même à ta liberté ; Il le fut à la mienne! — Emporte ta fierté : Pars. Et puissent en mer se rencontrer fidèles Des mâts navigateurs pour reposer tes ailes. Fuis ; mais non pour jamais mon agreste séjour, Comme ont fui deux ingrats : la jeunesse et l'amour. Dès qu'avril renaîtra, j'ouvrirai ma fenêtre Plus tôt et de plus loin pour te voir apparaître ; J'éteindrai sous ton vol, hôte religieux, La bleuâtre fumée à nos foyers joyeux.
Mais si l'épais volet, resté clos à l'aurore, Ne sait même s'ouvrir à ta voix qui l'implore, Pense que ton ami, loin, bien loin à son tour, Pour un autre voyage est parti sans retour. Crains de déployer !à tes ailes assoupies : Car d'un dur successeur les servantes impies
Te pourraient disputer ta patrie en lambeaux. Alors, vas do l'église habiter les arceaux ; Cherche l'enclos bordé de pruneliers, de mûres , Où la brise du soir fait pleurer ses murmures, Et de la croix de fer où Christ a bu le fiel , Laisse, pour ton ami, monter tes chants au ciel.