‹ Un mirageChapitre 12 sur 13 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

Sur le froment qui germe et les plaines hersées, Quand l'orme a répandu ses feuilles dispersées; Que l'hiver, froid vieillard, du haut des cieux tremblans Laisse sur nos coteaux tomber ses cheveux blancs : Qu'au bercail des agneaux s'enferme la bergère : Que demain l'étonné chevreuil, sous la fougère Verra la source errante en pierre se changer.

Il apparaît au ciel un sinistre étranger. Il remplace l'oiseau, cher et charmant oracle, Qui des hommes six mois protégea l'habitacle, Épargna les moissons, chassa l'insecte impur, Et des cieux du printemps nous ramena l'azur.

Celui-là, sous le nord, son rude essor s'augmente; Son vol noir dans les cieux est une tache errante. Il marche seul et grave. Il est vêtu de deuil. Il connaît l'avenir. Et farouche, son œil N'aperçoit dans nos champs frappés de longs ravages Que forêts sans mystère et fleuves sans rivages. Comme lui fatal augure en tous lieux accueilli, Toi qui lis dans le sort, hermite recueilli, On te hait. L'on maudit la saison inhumaine, La faim , l'hiver, l'effroi que ton vol nous ramène. Les fils du métayer t' éloignant des sillons, De cris imitateurs raillent tes bataillons. Moi-même, enfant chasseur, t'ai dressé plus d'un piège Quand d'un coin du verger effaçant bien la neige, J'enfonçais dans un creux, fouillé par mes efforts, Un cornet de papier englué sur les bords. Le fond cachait l'amorce à ta faim si fatale; Et quand ton bec plongeait au fond de la spirale.

Aux plumes du cimier l'insidieux cornet S'attachait à ton front, pointu comme un bonne!. Alors, risible aveugle, en circuits infidèles Tu volais. Tes efforts, tes cris rauques, tes ailes S'épuisaient. Nous de rire! et charmés de te voir Retomber du soleil avec un éteignoir.

Tel, vers la liberté si son instinct aspire Et pourtant veut d'un Roi garder l'absurde empire, Le peuple le plus fier, le plus grand des pays Fait sourire et pitié de tant d'efforts trahis.

L'homme qui vit un jour, oiseau des funérailles. A tes appels de sang prépare ses batailles ; Mais un vil Atilla, plus que toi je le hais. Ton approche au hameau signale au moins la paix. Tu chasses vers la cour ces opulens serviles, Esclaves de laRourse et du vain bruit des villes. Les longs étés subis, tu rends à leurs salons Tous ces grands dont l'ennui fatiguait nos vallons. A nous l'air épuré! les bois! la solitude! Des jours inspirateurs et delà chaste étude Tu chantes le retour au front vert du sapin. C'est à toi qu'au désert Dieu confia le pain Qui, dans les longs travaux de sa mélancolie.

rur,

Soutenait au carmel le blanc prophète Élie;

Ta lus le compagnon , le pourvoyeur ailé

Du sage au char de feu vers le ciel rappelé.

C'est aux pieds du Thabor qu'avec ta plume agile

Les pécheurs du Jourdain ont tracé l'Évangile.

Des rochers de Pathmos tu réveillais l'écho.

Sur les plombs du Spilberg où priait Pellico ,

Tu conviais , berçant sa douleur affaiblie ,

Sa muse au doux repos , son rêve à l'Italie.

Tu vis un siècle entier, tu verras triomphans

Des Majestés d'un jour la France et ses enfans.

Enfin , comme on le croit , si, funèbre aruspice

Tu sais prévoir la tombe, accours. Ton chant propice,

Ton chant de liberté , qu'il s'élève demain

Sous l'arbre, où sa main frêle a déserté ma main.

INFERXO, CAKTO V

Elle apparat jadis aux yeux charmés du Dante. Dans le cercle vengeur de sa prison ardente Il la vit, Francesca , qu'un seul jour d'abandon Associe aux destins de l'antique Didon.

La pitié des enfers la punit enchaînée , Du moins , près du mortel qui fit sa destinée : Et tous deux sont errans près des mânes pervers Qu'un éternel orage emporte dans les airs.

Esprits infortunés dont j 'ai plaint la souffrance,

Arrêtez: soupira le cygne de Florence.

Répondez à ma voix , au nom de cet amour, Au nom de ce bonheur qui vous coûta le jour.

Et comme voleraient, croisant leurs blanches ailes Deux ramiers, qu'un seul nid verra le soir fidèles , A travers l'ouragan le beau couple vola Et la plaintive amante en ces mots lui parla :

— Notre sang a rougi les fertiles rivages Où l'Eridan , lassé du tribut des orages ,

Court endormir ses flots dans les tranquilles mers. Le voilà, cet objet de tant de pleurs amers ! L'amour, dont la faiblesse atteint les nobles âmes , Pour ma beauté d'un jour le toucha de ses flammes : Ma beauté ! que la mort effaça sans retour ! L'amour, ce prix si doux que l'on doit à l'amour , Erreur digne à la fois d'épouvante et d'envie , Nous a jetés sanglans au terme de la vie : Mais l'enfer de Caïn attend l'époux hideux Qui du même poignard nous immola tous deux.

— Irrésistible faute et coupables délices î

Voilà , dit le poète, hélas ! à quels supplices Conduisent, ô mortels, vos plaisirs fugitifs. Mais dites-moi comment , si chastes et naïfs, Vos cœurs , avant ce jour promis à la vengeance , S'étaient-ils révélés leur double intelligence?

— Un soir, et pour tromper l'ennui brûlant des jours, Du tendre Lancelot nous lisions les amours. Nous étions sans témoins, nous étions sans allarmes. Plus d'une fois nos yeux s'étaient voilés de larmes, Et leur timide éclair accroissait à la fois La rougeur de mon front , le trouble de sa voix. Un instant nous perdit. Et lorsqu'en son délire. De la fille des rois baisant le doux sourire , Lancelot cueille un prix tant de fois mérité , Celui qui dans mes bras bénit l'éternité , Celui qu'à mes côtés votre pitié contemple , Me vit trembler, rougir, s'enhardit par l'exemple , Osa presser ma bouche , embrasser mes genoux : — Le livre, ce jour-là , ne s'ouvrit plus pour nous !

Pâle et frêle trésor ! La paix, à ses côtés , Eût rouvert l'avenir à mes jours rachetés. Quel lac, où transparent l'azur du ciel se mire , A la sérénité de son chaste sourire ?

Elle était pour mon deuil, après les longs hivers

Avril , les chants d'oiseaux, l'aube, les buissons verts. Quelle fée a surpris sur sa joue enfantine La pourpre d'un moment pour parer l'églantine? Près de quelle fontaine , aux bords de quels taillis Ses yeux, parmi les fleurs, ont-ils été cueillis?

J'admirais ce front pur où sourit l'indulgence. Chargé de la pensée , empreint d'intelligence Il semble rayonner d'un feu surnaturel , Comme pour expliquer par quel art , Raphaël A su naïvement, dans ses merveilles peintes , Orner d'un cercle d'or le front des vierges saintes.

J'écoutais ses projets s'animer sur les miens : Déjà je vivais moins de mes jours que des siens. A voir cet avenir m'enlacer dans sa chaîne , A sentir le roseau s'appuyer sur le chêne , Je retournais crédule à des pensers chrétiens. J'allais recommencer, erreur toujours trop vaine, A croire à l'espérance, à croire à la pitié, A croire même en Dieu qui m'a tant châtié ! Je me disais: Les maux qu'a bravés ma constance. Ils étaient le tribut que j'acquittais d'avance. Elle était la rançon de mon bonheur futur .

Pour arriver enfin jusqu'à ce cœur si pur Qu'il fallut traverser d'amitiés périssables ! Mais Dieu met l'oasis dans les déserts de sables : Et pour payer des jours qu'épure un repentir, Elle est la palme verte accordée au marh

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