IÔ
— Que voulez-vous dire?
— Que vous devriez combattre le travers sentimental de votre esprit, Rosane; vous conlier un peu plus à mon dévouement.
Et tout en poursuivant cette grave controverse , les deux dames ([luttèrent la terrasse en se donnant le bras dans la familière habitude de leurs confidences. Puis Mme de Lussey entra nonchalamment dans sa chambre à coucher; et là , sur une ottomane , deux robes de bal exactement pareilles et d'une magnificence du goût le plus pur s'étalaient dans une rivalité charmante. Deux écrins s'ouvraient sur la console et deux bouquets de Heurs naturelles exhalaient leur senteur insensible et pénétrante.
— Vous présiderez du moins à ma toilette et m'aiderez de vos conseils, Rosane.
— Est-ce que les turquoises auraient été pour moi? demanda la blonde enfant.
— Comme les topazes pour mes cheveux noirs , approuva d'un signe empressé la gêné-
reuse rivale. Essayez donc un peu ce diadème. Les pendans d'oreille ont été montés par Gonzalvi.
Déjà la capote, mise contre le soleil, avait volé sur le haut d'un chiffonnier , et la charmante affligée fit jouer le bleu riant des bijous dans les tresses de sa longue chevelure. Il lui vint dans l'idée que l'ensemble d'une telle parure lui siérait mieux qu'à Mme de Lussey; et pourtant elle commençait à trouver son amie resplendissante , à mesure que la femme de chambre avançait dans l'édifice de la toilette.
— r- Mais c'est sur vous que vous pourriez mieux voir et juger; et avec la robe, l'écharpe, l'éventail , le bouquet , dit négligemment la tutrice.
— Je veux bien rendre cet hommage à votre bon goût , ma pourvoyeuse fée , payer ce tribut à votre complaisance et peut-être à ma propre coquetterie , là , dans votre cham-
hic et (levant ce seul miroir; mais vous sentez qu'il serait inconvenant que je parusse ainsi aujourd'hui devant le monde.
— Eh bien , vous avez raison , reprit gaiement l'autre femme; le monde serait vaincu. Jamais je ne vous ai vue si jolie. Je ne connais aucun ajustement qui soit si naturellement à votre avantage. Que de cœurs vous épargnez par votre modestie, ma chère ! que de conquêtes vous nous laissez à faire !
La camériste présenta les plus mignons souliers de satin qui jamais eussent enfermé des pieds de mandarine , et à peine Rosane se les eût-elle laissé chausser qu'un bruit familier, un toc-toc conjugal se fit entendre à la porte.
— Entrez , dit Mœe de Lussey résolument. Et avant que Rosane eût pu s'y opposer, fuir
ou se dérober du moins vers l'alcôve pour dépouiller bien vite le frais vêtement, M. de Lussey était auprès de sa femme.
La figure du magistrat était soucieuse. Il
venait évidemment parler d'affaires, mais il sembla que la présence de sa pupille le gênât en ce moment.
— Mademoiselle aussi, dit-il , ira à ce bal ?
— Pourquoi non , mon ami? Mais vous avez quelque chose à m'annoncer.
— C'est que je n'irai pas , moi.
— Quel caprice !
— J'ai des démarches, des ennuis, des soins nouveaux et urgens à prendre. — Mais qui est donc là?
— M. de Mauvion! annonça en rentrant la femme de chambre. Il est depuis longtemps au salon qui demande si ces dames auraient besoin d'un cavalier de plus et voudraient lui permettre de leur offrir la main.
— Très bien! dit M, de Lussey en s'éloignant : raison de plus pour qu'on n'ait pas ici besoin de moi. Anatole est un familier des grands hôtels et des chancelleries , il vous sera
beaucoup plus utile et plus agréable que moi chez l'ambassadeur.
M. de Lussey n'avait jamais montré de dispositions hostiles contre ce jeune homme : il le savait riche ; et quel tuteur prévoyant décourage jamais ces sortes de prétendans autour d'une orpheline à marier ?
L'espèce de désapprobation qui venait d'être donnée sur la présence de Mn,d'Orthès à la fête ébranla pour elle la résolution de n'y pas aller. La contradiction lutta dans son esprit avec l'inconvenance de cette démarche , puisqu'on lui connaissait un motif d'inquiétude; et elle ne savait déjà plus à quel parti s'arrêter quand M. de Mauvion entra lui-même dans le boudoir. Les portes étaient restées ouvertes. Le diplomate put entrevoir la toilette des deux dames qu'il allait escorter; et l'effet que produisit sur lui la grâce de Rosane illumina si soudainement sa figure , que la jeune fille rougit du plaisir d'être trouvée si belle. Elle
liO
se sentit moins de courage à sacrifier son triomphe. Elle opposa encore des hésitations, des refus , mais sa compagne n'entrevoyait plus là que les précautions de la coquetterie demi rendue. En descendant au salon, Rosane dit qu'elle ne sortirait pas ; elle le dit près de la voiture ; elle le disait au fond du carrosse en entrant dans les cours resplendissantes de l'ambassade; puis, invitée au premier quadrille par Anatole , il fallut bien se résoudre à ne pas afficher plus longtemps l'air maussade.
Anatole avait ce savoir faire qui réussit presque toujours auprès de quelques dames, il faut bien le dire à la honte de qui de droit; il avait cette froideur suffisante , imperturbable fatuité, vernis d'outrecuidance qui fait passer tant de choses en quelques cercles aristocratiques.
— Vous voilà bien grave à présent, Mademoiselle , dit-il pendant une trêve entre deux galops : Vous regrettez votre chambre soli-
taire , et si vous y étiez recluse , avouez que votre esprit serait au bal.
— Je puis changer d'impressions , Monsieur, sur un sujet de si peu d'importance, dit Rosane; mais je ne change jamais d'avis sur les esprits moqueurs et désobligeans.
— Les femmes savent-elles bien ce qu'elles veulent !
— Elles savent du moins ce qu'elles ne veulent pas. Je me sens déjà fatiguée : ayez la bonté de me reconduire à ma place.
— Je vois, dit le dandy empressé d'obéir, puis se retirant après avoir salué respectueusement, que Jean-Paul, un auteur que j'étudie à tort et à travers, a bien raison de dire : Les hommes ont toujours quelque chose à faire et envoient leur àme loin d'eux; les femmes restent au logis avec leur cœur.
11 allait rentrer à la danse ; Rosane le retint d'un coup d'œil. Elle le sentait supérieur celui-là parce qu'il ne tremblait point devantelle.
Et aussi , elle venait de voir entrer la comtesse de R., et ne voulait pas être quittée au profit de cette idole assidue de M. de Mauvion.
— Est-ce qu'il n'y aurait pas , dit-elle, Monsieur, dans votre esprit, quelque indulgence pour des préoccupations sérieuses ? Est-ce que ne point dénier des affections déjà anciennes, ses engagemens, rester attachée à ses amis tant qu'ils sont malheureux , vous semble indigne de tout intérêt, de tout hommage?
— D'autant moins, répondit Anatole, que cette personne-là, et je désire que ce soit vous dont vous parliez , serait une exception à son sexe. Le reste se croit le droit d'échapper à la logique des sentimens.
Anatole convenait bien en ce moment avec lui-même qu'il passait les bornes de l'impertinance, mais le moyen de séduction était d'urgence: il était fort intéressé à faire cette conquête !
— Les dames, reprit— il en tempérant par un sourire son insolente gaieté, ont des goùls, des engoùmens, des passions à fleur de peau ; mais des attachemens , en sont-elles même susceptibles! Ces créatures de gaze et de dentelles dont nous avons fait nos maîtres ont rarement l'énergie d'aimer : faire l'amour est leur passe-temps ordinaire , mais le sentir ! Elles sont peut-être capables de vertu, mais de constance !..
Rosane fit un mouvement d'effroi.
— Ce n'est pas leur faute, ajouta indulgemment le jeune homme : c'est une infirmité imposée à leur nature. La plupart des jeunes filles restent à l'état de poupées gracieuses. Elles aiment trois jours. Eh bien , c'est la durée d'une fleur. Leur cœur tourne comme le lait s'aigrit. Le chêne ne s'étonne pas quand la pâquerette se fane si vite à ses pieds. La fleur n'est pas plus de la nature de l'arbre que vous n'êtes. de la nôtre. La femme ,
quoi qu'en dise la Genèse, n'est pas issue de la côte de l'homme.
— Vous avez bien raison ! Monsieur , dit Rosane : notre origine est plus digne de Dieu. Les anges ont autrefois aimé les femmes.
— Autrefois, dit Anatole; mais ces intrigueslà me paraissent finies. Attachez-vous maintenant à la plus parfaite, et vous serez toujours (dans le siècle où nous sommes), obligé de lui pardonner votre successeur... ou votre prédécesseur.
Ce dernier mot blessa si profondément Mlle d'Orthès que M. de Mauvion la vit pâlir.
— Vous souffrez? dit-il.
11 offrit son bras et conduisit la danseuse vers un premier salon servant de vestibule. Là, on ouvrit une porte-fenètre donnant sur de vastes jardins, et à la vue d'un ciel étoile, devant un seul nuage fauve qui fuyait à l'occident comme pour contraster avec la pureté du reste du ciel, Rosane se souvint d'Elzéar,
admirateur si passionné de la sérénité des nuits. Une larme lui vint aux yeux; elle se dit, sans se défendre de laisser arriver jusqu'à Anatole des paroles prononcées à demi voix :
— Hélas ! quelle pensée l'occupe en ce moment? Que fait-il?
Une explosion d'armes se fit entendre; elle partait d'une prochaine charmille.
Mlle d'Orthès poussa un cri de terreur et se sentit défaillir.
— Ce n'est rien ! ce n'est rien ! crièrent des domestiques en passant rapidement pour aller rassurer les dames : une maladresse de l'artificier; le feu mis trop tôt à des pièces mal disposées. On n'attend plus que le signal de son Excellence.
Anatole, dans la demi obscurité où tout était retombé subitement, se pencha pour expliquer cette nouvelle et rassurer Rosane. Il effleura ses cheveux; il fallait presser la taille de la jeune fille pour la relever, et un vertige
no le saisit. Il osa (une femme a tant d'attraits couverte de larmes, il est dans sa douleur, pour qui la respecte moins qu'il ne la désire, un entraînement de compassion si voluptueuse...) il osa , dans l'égarement que provoquait l'ombre complice, rencontrer les lèvres de la victime; et Rosane, comme la jeune lionne, dressa impérieusement sa tête. Puis, avec un accent d'horreur, elle répéta :
— Du sang! j'ai vu du sang!
On accourut : Mn'« de Lussey la première , et elle entendit les étranges paroles prononcées par sa pupille.
— Elle se sera, dit-elle, heurtée contre l'angle d'un meuble. Elle est blessée sans doute au front.
On apporta des flambeaux , de l'eau , des compresses : il n'y avait point là de blessures. Ce sang aperçu par Rosane ou qu'elle avait senti couler, on n'en reconnut aucune trace; il n'était que dans son imagination troublée.
\ll.
Rentrée chez elle, Mllc d'Orthès ne s'était point couchée. Elle avait erré dans son appartement , suivie par de vagues fantômes et surtout par le remords d'avoir laissé sans réponse plusieurs des lettres du prisonnier. Avec quelle hâte elle quitta la parure dont elle avait consenti étourdiment à se revêtir! Elle se prépara
à répondre à Elzéar en recherchant quelques uns de ses derniers écrits. Ai-je bien lu sa plus récente lettre, se dit-elle? n'a-t-il pas caché là un sens sinistre? Non; il recommande partout la patience et parle de fidélité et d'espoir avec plus de douce autorité que jamais. Il s'est amélioré dans sa prison et nous nous dépravons dans le monde. Il échappe à la lassitude du malheur , il a plus de richesse d'àme que nous tous !
Puis , éloignant tout à coup la table placée devant elle :
— Si, au lieu d'un froid papier, j'allais le trouver moi-même ? Je vaux mieux , ajouta son sourire d'orgueil , que toutes les excuses du monde. Quelles paroles écrites égaleront ma présence. Montrons-lui ce dévouement. Si je ne sais parvenir jusqu'à lui, au moins il me verra : je l'apercevrai , ne fût-ce qu'à la fenêtre où j'ai déjà vu briller sa lampe. Mais s'il n'était plus dans cette forteresse? Eh bien !
j'aurai du moins de ses nouvelles. Je lui dois bien cette expiation pour le désordre de mes pensées, et pour l'avoir affligé sans doute par d'inexplicables silences.
Alors elle alla réveiller la femme de Julien , dévouée ainsi que le sergent aux deux futurs époux. Elle lui donna une croix d'or pour Edmée, sa sœur de lait encore en pension; et sans se confier à d'autres personnes , remettant à son retour à chercher une raison de cette courte absence, Rosane trouva moyen de mettre promptement à exécution ce projet. Avant le jour elle avait su se faire amener une chaise de poste , et escortée de sa vieille compagne , reprendre une route qu'elle connaissait déjà.
— Oui , oui , donnons -lui ce périlleux témoignage, se répéta-t-elle souvent pour se rassurer contre tous les genres de terreur qui l'attendaient sur une grande route , car plus d'un ormeau parut à deux femmes seules un bandit
ISO ;ipposté, plus d'un coup de vent inattendu dans les portières de la calèche leur demanda la bourse ou la vie.
Arrivée en douze heures à la citadelle , Rosane ne sut plus comment s'v prendre pour donner suite à cette entreprise. Elle n'avait commencé à réfléchir qu'en présence même des difficultés. Elle demanda le capitaine Lauval , et il lui fut répondu sans hésitation qu'il n'était point au château, comme si à une telle démarche prévue de sa part , la réplique eût été d'avance une consigne. Alors elle annonça qu'elle désirait parler au gouverneur lui-même, et le concierge ne put résister aux instances qu'elle sut faire par tous les moyens de persuasion possibles pour pénétrer dans la première cour. La citadelle était en ce moment déserte , les troupes occupées de manœuvres sur les glacis les plus éloignés. Un silence rigide régnait autour de la voyageuse.
C'était l'hiver. Au dessus des toits inégale-
ment couverts de neige, peu de cheminées fumantes annonçaient la présence des hôtes et le hien-être du foyer. Les sentinelles frappaient du pied; leurs manteaux claquaient au vent; nul soldat n'avait quitté le corps-de-garde pour venir s'occuper de l'étrangère : pas même Brise-Bleu , resté à tenir affectueusement un tuyau de poêle dans ses bras.
La première pensée de Rosane, son premier mouvement futde regarder le long de ces hautes tours pour essayer à reconnaître la croisée où elle avait vu flotter un signal d'adieu; elle comprit qu'elle devait être pratiquée sur une autre façade. Le préau où elle était admise ne décrivait, en forme de terrasse, que la moitié de l'enceinte entourant le château. Mais vers la partie du nord , le pied des bàtimens s'enfonçait dans ces fossés dont la partie rocailleuse et aride avait déjà attiré les regards de Salvigny , le jour de son arrivée. Rosane, que personne ne surveillait et qui avait pris la pré-
caution de se couvrir d'un manteau blanc pour être de plus loin et plus distinctement aperçue, découvrit un escalier à pic descendant dans ces profondeurs. De là elle pouvait accomplir le reste du chemin dessinant la circonférence des remparts. Elle suivit témérairement les pierres étroites et glissantes, mais arrivée dans ces fossés comment s'y reconnaître encore? Il y a si loin de l'aspect des objets naïvement éclairés par le jour au fantastique prestige que leur a prêté une fois le crépuscule et les étoiles! Cependant , à force de mesurer de bas en haut le fût gigantesque de ces colonnes de briques , ses yeux s'arrêtèrent sur une meurtrière ouverte en ogive. Les brumes venues de la mer prochaine montaient en légers flocons, elles entouraient l'édifice de mouvantes spirales et contrariaient les observations de Rosane. Il fallut attendre. Elle espérait saisir une éclaircie entre toutes ces vapeurs. Aucune patience pouvait-elle lui manquer dans cette con-
templation? Elle alla, résignée et attentive, s'asseoir sur un tertre de pierres et de gazon qu'un sourire du soleil venait de toucher, comme pour en effacer la neige. Là , elle lut assaillie d'une amertume vague et profonde. L'imagination qui cherche les sombres idées les rencontre facilement. Elle vit sous un campanile de forme monacale , une cloche isolée qui , en prise à tous les vents , profilait sa silhouette sur ce ciel grisâtre.
La raffale passa et la cloche se prenant à sonner toute seule , la superstitieuse enfant se leva pour quitter l'élévation du terrain sur lequel elle était assise. Sa présence pouvait être une profanation ! S'il y avait là , pensa-t-elle , un de ces infortunés qui succombent avant le jour de la justice humaine? — Si après qu'on lui a fait user ici sa liberté mortelle, ses restes demeuraient enchaînés encore? — Si on ne l'avait pas même rendu à une terre libre , à la société morte de ses frères ? — Après le trépas
lit
une peine! — Si c'était là un tombeau pri-
sonnier:
La brume se déchira. Rosane vit distinctement, avec ses barreaux qu'elle crovait reconnaître, la croisée étroite. Tout accusait un lieu inhabité; il lui sembla que l'araignée avait déjà tissu là ses toiles épaissies de poussière. Dans des vases de terre quelques branches d'arbustes penchaient flétries et desséchées.
Lauval avait été averti, cependant, qu'une dame arrivée de Paris et qui le demandait, avait malgré un premier refus pénétré dans la forteresse. Plutôt que de laisser alors l'étrangère s'adresser à quelque autre que lui , il l'avait cherchée, suivie, et trouvée enfin se reposant sur la terre glacée. Il était demeuré interdit et immobile derrière elle.
Rosane reconnaissait alors, et à ne plus hésiter, cette fenêtre allongée où la main d'Elzéar lui avait été tendue. Dans l'exaltation de ses craintes et surtout de son impatience à le
lîfe
revoir, il lui échappa de dire, sans soupçonner qu'elle eût émis tout haut sa pensée :
— Mon Dieu ! s'il n'était plus ici !
— Il n'y est plus, Madame, dit une voix calme derrière elle.
C'était la voix de Lauval.
— Libre! s'écria Rosane, le front rayonnant d'espérance.
— Oui.
— Il a été ordonné de son sort?
— Sur un ordre expédié de la cour.
— Y a-t-il longtemps ? demanda la fiancée tremblant d'émotion et de joie.
— Peu de jours , dit rapidement l'officier.
— Et où est-il ?
— Vous savez qu'un secret environne tout ce qui touche les prisonniers d'état, mais... vous aurez bientôt de ses nouvelles.
— Ah! je comprends, dit l'enfant mobile: on l'aura transféré. C'est un événement prévu > qu'il m'avait annoncé lui-même.
La uval accueillant cette idée avec un sourire, se hâta de faire un signe affirmatif.
— Il subit donc ailleurs une captivité moins rude , Monsieur? Oh ! je respecte la discrétion militaire! Mais on lui rendra bientôt une plus entière liberté? Puisse- t-il sur sa route trouver le moyen de s'évader, et gagner enfin , comme il en avait repoussé le premier projet, l'Angleterre ou l'Amérique! Vousa-t-il parlé de moi?
— Jusqu'au dernier moment, dit le capi.
taine.
— Et ma lettre du seize, la plus récemment envoyée, l'avait-il reçue?
— La voilà, dit Lauval. Je n'ai pu remplir vos intentions. Mais votre présence ici, Madame. . . il fait bien froid. . .vous êtes bien mal ! . . c'est une démarche inutile et peut-être dangereuse. Hâtez-vous de vous éloigner.
— Oui, oui, approuva Rosane avec confiance et de plus en plus enivrée de joie.
Il y avait dans ce peu de paroles d'un ami , ces conseils donnés avec douceur et la sérénité qui avait gagné le visage de Lauval, il y avait une telle coïncidence avec les vœux et les espérances de la jeune fdle que les terreurs qui avaient agité son imagination disparurent.
— Merci! Monsieur, dit-elle , et adieu. Ne craignez pas mes inconséquences. Je repartirai ce soir. J'ai hâte d'être à mon tour loin d'un lieu si austère : mais nous nous reverrons.
— Je le souhaite.
— Et sous de plus heureux auspices encore!
— Espérons.
— Ne devinez-vous pas lesquels ? Je crois savoir que votre ami n'a point de secret pour vous, Monsieur.
— Aucuns.
— Eh bien! il m'aura prévenue sans doute dans une fraternelle invitation., ou bien ma félicité est si grande qu'elle me permettra aussi de vous l'adresser.
— Laquelle?
— Une fête!., promettez, si une fête prochaine, une sainte union doit se célébrer sur la terre de France..., promettez d'y venir apporter vos vœux.
Lauval s'inclina , et il résolut d'accompagner la voyageuse hors de la citadelle. A l'auberge des Trois-Couronnes, il se tint à ses côtés assidûment , et il prit soin lui-même d'ordonner les préparatifs du départ. Rosane, en le remerciant, lui tendit la main : elle voulut toucher celle qu'Elzéar avait tant de fois serrée avec estime.
— Ainsi nos conditions, Monsieur, s'améliorent déjà, dit-elle, en nous éloignant de vous : vous me pardonnerez de me féliciter de l'événement qui vous sépare d'un ami. En calculant les chances de son sort, il doit vous être consolant de penser : Du moins nous ne le verrons plus souffrir dans ces sombres murailles.
Quand elle revint à parler d'avenir, Lauval ne dissimula point qu'il était en proie à di- \ erses inquiétudes , mais il se hâta de fermer la portière, en protestant de la constance de ses souvenirs et d'un dévouement sans limite à la plus chère de ses amitiés.
Au fond de la voiture qui la ramena sans retard à Paris , Rosane réfléchissait : Le bonheur s'achète. C'est une couronne dont il faut désarmer les épines; mais le meilleur des deux être unis relève infailliblement la destinée de l'autre. Ainsi j'ai le profit des vertus d'Elzéar. Est-ce que le prix mérité par ses sentimens nobles et ses actions toujours généreuses pouvait jamais nous échapper?
Le premier événement qui frappa Rosane à sa furtive rentrée ehez son tuteur, fut de recevoir et d'ouvrir une lettre venue en son absence. Elle était du lieutenant Salvigny.
Cet envoi ne contenait point encore de renseignemens sur le destin du prisonnier. Le timbre était de Paris. Rosane attribua ces
précautions à la prudence ordinaire d'Elzêar et en tira de favorables indices. Il devait être déjà plus près d'elle.
Il invitait à se rassurer pleinement, à attendre, à ne point écrire encore, à ne commettre aucune imprudence. En cherchant sur lui des informations prématurées, on pourrait ainsi compromettre l'avenir. La même enveloppe enfermait divers papiers, c'étaient quelques pages rêveuses, écrites à intervalles, des réflexions et d'imparfaites ébauches de philosophie politique et de poésie, comme il en échappe aux loisirs de quelques prisonniers. Elle remit au lendemain pour parcourir ces fragmensj et vers onze heures du matin, elle y jetait les yeux avec intérêt, quand M. de Mauvion se présenta devant elle en compagnie de Mme de Lussey. La tutrice, qui raillait habituellement les constances humaines, laissa quelques instans les jeunes gens ensemble, et
la sécurité qui renaissait pour Rosane sur le
sort d'Elzéar lui lit accueillir le rival avec une faveur inaccoutumée. M. de Mauvion débuta avec cette assurance de diplomate qui ne voit rien de solennel aux rapports privés , aux intérêts de cœur : espèce d'homme qui croit seulement que là où les états se choquent les affaires commencent.
— Je n'ai point dissimulé, Mademoiselle, aux personnes qui seront consultées sur votre avenir que j'eusse voulu mériter votre affection et obtenir votre main. Vous êtes, m'a-t-on dit , la souveraine maîtresse de ces deux choses : voulez-vous m'encourager à quelque espoir?
Rosane pensa subitement : Non ! mais le dire ainsi lui semblait heurter les convenances du monde. Elle balbutia:
— J'ai... des engagemens , Monsieur , qui peuvent être réclamés d'un jour à l'autre.
— Les longs projets d'avenir sont incertains, reprit le comte. Les vœux que je forme
auraient été un peu moins entourés d'obstacles pour se réaliser.
— Je suis honorée, Monsieur, d'avoir pu vous inspirer une résolution si grave et si brusquement exprimée, mais
— Vous vous croyez retenue par un point d'honneur dont j'apprécie la délicatesse, Mademoiselle. Vous vous supposez sons la dépendance d'une étourderie dont je connais les démarches ; mais si le monde manquait d'indulgence pour cette générosité irréfléchie, ce n'est pas moi qui refuserais de trouver cette exaltation d'esprit toute vénielle. Le premier objet de nos rêves doit souvent cette faveur au hasard. Le cœur a besoin de se connaître et de s'éprouver pour croire à lui-même. Je sais de qui vous aviez enhardi la recherche , et je ne serais point jaloux d'une prévention qui se dissipera au premier jour.
— Vous vous trompez , Monsieur , dit la -voyageuse, blessée dans la supposition de cette
instabilité. J'ai eu le temps de m'interroger sur des résolutions prises et j'y persiste.
— Au point d'aller savoir des nouvelles d'un prisonnier aux portes mêmes du lieu de sa captivité? je le savais.
Rosane ne put dissimuler sa profonde surprise.
— Mais l'homme propose, ajouta Anatole, et ce proverbe-là est plus sûr que tel autre qui avance que Dieu veut infailliblement ce que la femme sait vouloir.
- — Je n'ai donné à personne le droit de mettre en doute ma persévérance, Monsieur, et mon respect pour la religion des promesses. Il est des circonstances qui augmentent encore l'obligation de les tenir.
— Écoutez-moi.
— Non , Monsieur. Vous ne voudriez pas que l'action d'insister sur une demande , d'abord flatteuse, finît par dégénérer en supposition blessante pour moi.
— Dieu m'en garde, Mademoiselle! Jai fait cette démarche dans l'intérêt égoïste de mon bonheur, je l'avoue, et pour l'acquit d'une conscience qui ne me reprochera point de n'avoir su tout tenter pour réussir; mais je veux si peu encourir votre disgrâce , que si je me résigne à satisfaire les vœux de ma famille, à défaut des miens, ce sont des rapports d'amitié et d'estime que je solliciterai près de vous.
— Que voulez-vous dire?
— Que je me laisserai marier au gré des ambitions et des intérêts d'autrui, puisque je sens m'échapper l'espoir de vous consacrer mes jours.
— Vous êtes d'une docilité fort soudaine , dit Rosalie en masquant d'un sourire son étonnement mêlé de dépit.
— Je n'avais demandé pour réfléchir que le temps de vous consulter, Mademoiselle, et de tenter l'épreuve que je viens de subir.
La coquetterie de Rosane parut de nouveau déconcertée un moment, puis elle dit :
— Soyez heureux, Monsieur, autant que vous méritez de l'être.
— Voulez-vous savoir à quel pis aller pourront me résigner vos dédains, Mademoiselle ? Vous devinez la personne...
-— Pas le moins du monde.
— On veut me faire épouser les grands biens d'une jeune veuve : madame la comtesse de...
— r- Je ne veux pas savoir son nom, interrompit brusquement Rosane.
— Pourquoi? C'était déjà une confidence amicale.
— Parce que vous venez d'en parler légèrement, Monsieur. Une recherche de vous, un des brillans partis de la nouvelle cour , ne suffirait-elle pas pour relever les plus humbles, comme pour toucher les plus orgueilleuses?
— Eh ! entrez : entrez, madame de Lussey, interrompit à son tour Anatole. Hàtez-vous de venir mettre fin à un panégyrique par lequel on éconduit les présomptueux. Je suis enterré sous les éloges; écoutt* mon oraison funèbre.
Mme de Lussey avait semblé toutefois vouloir rassurer Anatole d'un coup d'œil. Mais le dandy s'était éloigné, laissant Rosane étourdie de la facile résignation qu'il avait su feindre.
— Quelle incroyable légèreté ! se dit-elle , et que pourrait-il y avoir de sincère dans un caractère comme celui-là?
Elle pensa à Elzéar. Que la comparaison le grandissait dans ses réflexions mêlées d'inquiétudes! Alors elle fut heureuse de se retrouver seule pour chercher ^ dans les pages qu'elle avait reçues de lui récemment, les dispositions par où cette àme avait successivement passé pour elle. Elle s'anima de toutes les émotions qu'avait retracées le prisonnier : c'était ressaisir son passé. N'est-ce pas revivre en effet de la vie de l'écrivain que suivre les traces de sa plume? Elle s'attacha d'abord à quelques lignes élogieuses dont l'inspiration répondait en ce moment au recueillement de son esprit. Il ne lui avait pas été difficile de deviner pour qui autrefois avaient été composés les premiers vers *.
M. de Mauvion, lui, n'était pas poète. Riche et homme du monde, vain et non rêveur, distrait ennuyé, il cherchait la vie hors de lui—
* * Fragmens rejetés à la fin du volume.
même; il cultivait de l'existence ce qui la fait envier au commun des âmes, mais non ce qui la divinise.
La supériorité intellectuelle de Rosane n'eût pas suffi à attirer ses hommages. Une orpheline sans grande fortune, se fùt-il arrêté à cette conquête si l'on n'eût repoussé ses premières démarches? Mais la vanité du fashionable s'exaltait. La jeune belle avait dans le cœur des prédilections avouées : il était piquant de les détruire. Cette obstination et ce jeu futile ont mené à des résolutions bien sérieuses et au dénoûment le plus solennel des esprits plus forts que le sien.
Pour Rosane , elle ne s'était jamais préoccupée des vulgaires avantages de cette alliance; mais sa vanité tirait parti d'une telle recherche. Les assiduités du comte la rehaussaient devant le monde. Elle était résolue à la fois à deux choses : ne pas accueillir ce prétendant, et ne pas lui rendre sa liberté , du moins avant
qu'elle n'eût disposé de la sienne propre. Elle voulait bien reconduire, mais non en être quittée. En un mot , dans les plans secrets de sa coquetterie, le diplomate ne devait se marier qu'après elle.
La solitude pesait à cette jeune reine du monde. A toutes ses apparitions dans les cercles se liait le souvenir des attentions d'Anatole. Il était pour quelque chose dans chacune des occasions de plaisir ou de triomphe qu'obtenait sa grâce. Aux bals ou dans les réunions de la cour il était assidu comme son ombre : tel était le nœud de leur sympathie.
jyjiie d'Orthès s'étonnait bien quelquefois des longs intervalles que mettait Salvigny à lui écrire et des mystères que peut-être faisait-il un peu volontairement sur son sort. Elle s'était adressée à Lauval : Lauval avait lui-même quitté la forteresse. Chaquejourellese sentait plus seule. Qu'il faut d'intimes trésors de l'àme pour remplacer l'émulation à aimer que
fournit la présence, ou l'espoir du moins d'un prochain retour! Aimer, dans l'absence, n'est pas une force de cœur communément départie. Souvent Anna s'arrêtait à considérer le coffret où le lieutenant avait glissé des papiers mystérieux. Un jour, lassée de ne rien recevoir de lui , elle avait pensé à forcer ce secret , comme pour chercher là des renseignemens , une sécurité , des nouvelles.
Dans de pareils momens M. de Mauvion la surprenait-il ? elle était maussade; elle reconduisait sans ménagement. Puis vers le soir, si la lettre attendue arrivait , elle regrettait d'avoir mal répondu à l'invitation d'un concert : son inquiétude avait disparu. Il ne se commet guère de dangereuses distractions envers les absens qu'aux heures où notre pensée est tranquille. Gardez-vous de trop rassurer en les quittant les êtres à qui vous vous croyez le plus cher : l'infidélité vague de l'esprit nait d'abord de sa sécurité. L'àme en souffrance , ou
même à son défaut l'amour-propre , sont des conservateurs moins équivoques de la fragilité de quelques vertus.
Voilà ce que , dans les circonstances nouvelles écrivait Salvigny à Rosane :
« Dites que je vivrai encore en vous quand je ne serai plus. L'oubli serait le plus pesant des linceuls. Dites que vous serez fidèle à vos promesses. Vous vous êtes engagée à ne point disposer de vous avant deux années sans mon consentement positif; et ce serment, je l'ai reçu dans toute sa valeur absolue , que je puisse ou non vérifier l'accomplissement de ce devoir. Vous avez dix-huit ans à peine, Anna, et jusqu'au terme de deux années révolues , vous m'appartenez. Oui ! ma liberté me fût-elle disputée encore , ou eussé-je succombé prématurément , vous êtes à moi ou à mon souvenir. Vous savez bien que c'est dans l'intérêt de
votre bonheur que j'ai conquis ce temps sur vous-même. Il doit servir à éclairer votre esprit et devenir l'élément d'une félicité plus durable. Ah! ne trahissez jamais ce pacte saint. Je saurais , pour réclamer mon droit , braver les verrous , percer l'épaisseur des murailles , échapper au séjour des morts.
Je viendrais, enfant, comme le chevalier des anciennes ballades, murmurer le mot de parjure à votre oreille, soulever la visière pour montrer à la fiancée des yeux qui ne pleurent plus, et vous emporter avec moi.
Mais ô ma bien-aimée quand mon absence ne devrait jamais finir, quand mon rêve sur cette terre serait achevé avant le vôtre , vous ne me perdriez pas. Je resterai avec vous si vous gardez mon souvenir. On ne vit pas seulement ensemble parce qu'on est rapproché : un absent peut partager aussi notre existence. Dieu n'établit jamais l'absolu divorce entre les êtres qui s'aiment encore. Il n'y a de tombeau
que l'indifférence. Je vivrais en vous, fussé-je condamné à un exil éternel , et plus volontiers qu'en moi-même , car vous êtes la plus chère et la meilleure moitié de moi. L'àme sait éternellement prendre part à ce qui l'intéresse icibas. On ne défend jamais au père la prévision du sort de ses enfans : vous êtes mon enfant , Rosane. Du haut des cieux où ton amour me manquerait , je descendrais dans ton cœur. Tu croiras que c'est mon souvenir, et ce sera ma présence. Oh ! que tes regrets deviennent mon apothéose. Mais aussi périssent les cœurs égoïstes! Si jamais tu dois changer , ou si moi j'étais retranché du monde , je ne voudrais pas éteindre ton avenir où je ne pourrais participer : j'accourrais alors seulement le surveiller encore et le seconder. Je vous dirais : Préparezvous à quelque séparation possible. Je puis être menacé un jour. Qui a jamais osé dire : « Je ne mourrai pas : il y a sur cette terre d'exil un lieu qui est le mien, des choses qui m'appar-
tiennent. » Seulement retardez, sans moi, l'heure de vous engager. Attendez l'âge de la clairvoyance , soumettez votre avenir à d'essentielles épreuves, car enfin il faudra accomplir votre destinée: hélas! et la destinée d'une femme est dans la condition de l'épouse, dans le caractère sacré de la mère.
Vous serez donc un jour épouse ! Rien ne doit vous dérober à ce devoir. Et dans cette phase de la vie , si vous la parcouriez sans moi, je vous devrais encore des conseils. Que seraient un intérêt et un dévouement enfermés dans l'égoïsme? Pitié pour une affection qui ne saurait dépasser la durée de la vie. Quelle distance peut donc mettre la mort entre nous qu'elle n'empêche de franchir? L'amour, c'est l'âme : et l'àme est immortelle !
Que le mariage , Anna , tel que ses liens absurdes sont tissus par nos codes , ne terrasse point votre courage. La réhabilitation d'un tel engagement est dans la conduite de sa princi-
pale victime. La pureté de la femme peut lui rendre toute sa dignité. Dans l'esclavage où l'ont jetée les lois du plus fort, nos mœurs déjà la protègent. Voyez ! L'intérêt du monde est pour elle. Elle n'encourt nul injuste déshonneur. Quelle soit chaste en dépit des exemples, et l'infidélité du mari ne la peut souiller jamais. Elle la rend plus grande au contraire devant l'opinion et la justice universelle. Si au lieu d'imiter, de surpasser des torts qui ne sont nullement comparables aux désordres qu'entraînent ses fautes , l'épouse offensée répudiait les caresses du parjure et établissait par la vertu sa supériorité , grandie des aberrations même du dominateur, elle le ramènerait à ses pieds par le repentir et le respect. Vous serez mère aussi. — Cette volupté
seule complète l'existence. Un autre Se
peut-il ! Et tu seras son esclave , toi qui aurais été mon Dieu ! — Oh ! ne hâtez pas ce sacrifice : ou plutôt, Rosane.... dans quelques
lieux secrets que vous alliez alors porter votre fuite et votre orgueil, vous les trouverez arrosés de mes larmes. Oh ! refusez à un mortel un ange. Qui donc te mérite? Écoute! s'il est un lieu que sans toi on ose appeler le ciel, j'irai t'y attendre. Garde-toi pour une vie meilleure, un autre monde... et moi.
Cette lettre parut à Rosane un de ces rêves sans nom que seule peut engendrer fatalement la solitude : abandon absolu , désert sans limites où l'esprit se fausse et se tord sur luimême. Elle douta d'autant moins qu'il n'y eût là en effet cette passagère folie qui prend
aux solitaires, qu'EIzéar n'indiquait pas même les moyens de lui adresser les réponses.
On assurait que depuis quelque temps , il devait avoir été embarqué pour rejoindre un bataillon colonial.
Quand M,Iie de Lussey, seule personne à flatter quelquefois les regrets de sa pupille, lui parlait de l'officier absent : — Il m'écrit rarement répondait Rosane : il y a dans ses lettres un peu moins de tendresse , mais il y a des conseils ; il y a même des sermons !
Le timbre des envois était toujours celui de Paris. Il était donc évident qu'ils parvenaient jusque là par l'entremise d'une personne dévouée; mais pourquoi ce confident s'enveloppait-il de tant de précautions et comment était-il donc devenu si difficile de faire arriver des réponses au prisonnier?
Rosane se résignait à attendre, bien que l'absence dût avoir, pour ce frêle caractère , plus d'amertume que pour tout autre. Elle alla
tout l'hiver assidûment dans le monde chercher quelque allégement à ses ennuis; et là , malgré la pâleur devenue assez habituelle sur son charmant visage, et peut-être à cause des distractions où l'on voyait parfois tomber son esprit, ses succès grandissaient de jour en jour.
Le ministère venait d'être changé : c'était au profit des idées féodales. Les chances d'avancement s'étaient améliorées pour le comte Anatole, et Mlle d'Orthès n'avait pas manqué cette circonstance de redoubler de hauteur et d'indifférence envers lui. Elle se faisait un plaisir d'humilier le triomphateur devant la disgrâce prolongée de son rival. Le grave M. de Lussey avait même dit une fois en souriant à la jeune Mie :
— Vous traitez aussi par trop mal ce pauvre favori de la fortune; vous abusez de votre position d'opprimée et de victime.
M. de Mauvion sollicitait l'ambassade de
Naples. C'était, dans la carrière d'un homme de son âge, la plus brillante des missions, et, pour tous, une haute faveur à cause des liens de famille entre les deux cours. Mais le Roi semblait mettre une condition à l'accomplissement des vœux du solliciteur. Cette condition était rigoureuse : c'était qu'il fût marié. Ce lien devait attacher plus de poids et de considération à son caractère officiel. Mn,e la duchesse de Berry , spécialement consultée sur le choix d'un envoyé dans sa propre maison , avait demandé au courtisan quand la jeune épouse lui serait présentée. La comtesse de R. , déjà reçue au pavillon Marsan et admise avec distinction dans l'intimité de la princesse, paraissait réservée à cet honneur; le bruit s'en accrédita; et si fort queRosane jugea de l'intérêt de sa coquetterie d'agir assez habilement pour ramener promptement Anatole à renouveler près d'elle sa démarche. Anatole le fit; et alors Mlle d'Orthés, pressée aussi par son
tuteur d'agréer un parti si avantageux, se sentit embarrassée dans le piège qu'elle s'était tendu. Elle hésita, rougit, et finit, un beau jour qu'elle était plus que jamais pressée d'obsessions renaissantes , par demander trois mois pour se eonsulter.
— Trois mois ! se récria la future excellence ; mais il y aurait, Mademoiselle, le temps de disposer dix fois de l'ambassade en faveur d'un concurrent, faire languir le service, désorganiser l'équilibre européen!
La coquette tint bon , et le gentilhomme attendit.
— Du moins, avait dit M. de Lussey, que ee délai expire à un terme fixe et arrêté sous mes auspices : à quatre-vingt-dix jours de celui-ci., par exemple. C'est une date à enregistrer, cher comte. Vous , mon enfant , vous pourrez d'ici là ou vous taire ou vous expliquer, mais votre silence sera pris pour l'acceptation du futur.
Rosane avait baissé Ja tète en signe d'adhésion, bien qu'elle ne fût aucunement résolue.
On ne sait pas toutes les considérations qui engageaient M. de Lussey à seconder les projets du comte et à le servir en cette occurrence : mais une de ces raisons était fort urgente. Il s'agissait de la dot de la pupille , compromise par l'administration du magistrat.
La certitude d'avoir peu de comptes à rendre, devant un riche et amoureux poursuivant, pouvait bien être de quelque poids dans la partialité du curateur. Nous avons dit le prétendant amoureux : l'était-il ? aurait-il pu se prononcer là-dessus bien nettement lui-même? Tout était plus décousu dans ses désirs que dans ses ambitions. Mme de R. réunissait les chances les plus nombreuses à déterminer son choix; mais la bonne volonté de la comtesse était acquise , et Rosane ne voulait pas de ses hommages. C'était là le principal attrait de cette dernière conquête. Mlle d'Orthès ,
conduite à son insu à la perte de sa fortune, ne se doutait guère des motifs qui donnaient à ses solliciteurs une telle conformité dans leurs vœux; mais elle était seule. Il manquait à sa vie une condition : l'assiduité d'un servage, l'orgueil de se voir incessamment adulée. Il fallait à cette vanité juvénile, à ce dévouement éphémère, un complément d'intérêt à vivre qu'elle ne savait puiser à d'autres sources. Voir à leurs pieds un esclave est un élément aussi nécessaire à plus d'une fille d'Eve que la rosée aux prairies. Elzéar présent, ce culte eût suffi au besoin de plaire, à la soif de régner; mais l'attente avait creusé un stérile abime autour de Rosane. A toutes il n'est pas donné la puissance de vivre d'elles-mêmes, plus qu'aux fruits de mûrir sans soleil. Leur animation vient des sentimens extérieurs, et il ne serait pas plus juste de les accuser de leurs impressions mobiles que de rendre les effets responsables des causes. Si la feuillée ondoie ,
demandez aux vents capricieux et non aux peupliers ilexibles pourquoi la tête de l'arbre s'incline avec tant de grâce vers tous les points de l'horizon. La beauté est une reine qui ne saurait se passer de cour , un tyran qui n'existerait pas sans esclaves.
Les trois mois s'écoulèrent vite. Et vers l'époque rigoureuse de donner enfin une réponse, au jour décisif du sort d'Anatole, un raout se trouva réunir l'élite de l'aristocratie parisienne chez le seigneur russe le plus connu par la magnificence de son luxe et la protection éclairée qu'il accordait aux arts. Rosane, qu'on
eût craint d'effaroucher en la pressant sur l'avenir, avait, à son insu ou capricieusement peut-être , laissé épuiser l'intervalle qu'eussent voulu abréger tous les autres intéressés à différer! s titres. Au dernier soir de la dernière semaine , elle était donc là dans un des salons les plus mystérieusement éclairés : elle parlait bas à Mme de Lussey ; et pendant que le comte la regardait avec inquiétude, lisant dans la distraction même de ses yeux et leur expression mélancolique la certitude d'échouer dans ses espérances , elle disait :
— Qu'il y a longtemps , ma chère , que je n'ai reçu de nouvelles! Il m'oublie, n'est-ce pas? Il y avait bien de l'orgueil à moi d'avoir cru inspirer un sentiment durable. 0 faiblesse du cœur de l'homme! c'est l'effet du temps, ce n'est peut-être pas sa faute. On est donc avertie quand on n'est plus l'unique objet de la pensée d'un autre? Je ne ferais donc plus son bonheur? Il ne m'aime plus : je le sens.
— Ils ne méritent pas tous infailliblement les prédilections qu'ils inspirent , dit M",e de Lussey.
— Mon Dieu ! est-ce un si grand tort à lui d'avoir changé? soupira Rosane. 11 aura vu des femmes plus gracieuses et meilleures que nous. Il sera devenu inconstant malgré lui. On dit les Créoles si remplies de manières entraînantes! elles participent des grâces de l'enfance et de l'ardeur de leur soleil !
— Il n'aurait subi là qu'une loi de la nature, avoua l'indulgente Mme de Lussey.
— C'est donc une loi de la nature ? dit Rosane. Hélas ! je lui pardonne. Il faut pleurer sur lui. Fragile cœur ! Mais peut-être suis-je à présent un obstacle à son bonheur, car nous nous étions juré réciproquement d'être fidèles.
— Promesses d'enfant, reprit l'expérimentée tutrice. Qui est-ce qui n'a pas cédé une fois dans sa vie à l'entraînement d'un de ces romanesques enthousiasmes? Ordinairement on
invoque l'astre le plus variable pour présider à ces sortes d'engagemens : c'est la lune. N'est-ce pas ainsi que vous avez fait?
— Non , dit Rosane.
— N'avez-vous pas tracé ce pacte avec une goutte de votre sang?
— Du tout, reprit encore la jeune fille avec un orgueilleux contentement.
— Eh bien! j'ai vu rompre des traités plus solennels que celui-ci, ma chère; et le premier des deux qui s'affranchit acquiert ordinairement des droits à la reconnaissance de l'autre.
— Ah ! reprit Rosane , bien qu'il ait changé, je lui reste assez dévouée encore pour lui épargner un vain repentir. S'il faut que l'un des deux soit coupable aux yeux de l'autre , que ce soit moi qui le paraisse. Je l'aime assez toujours , et même après avoir subi l'humiliation de son oubli , pour lui épargner le remords d'avoir parjuré des sermens.
Rusant; était de bonne foi à méconnaître son impuissance de rester fidèle; elle passaità l'inconstance par la grandeur d'âme, et expliquait ainsi par ses propres sentimens les sentimens qu'elle croyait dans un autre. Sait-on bien comment on oublie ! sait-on bien comment on s'endort! Les objets s'effacent aux yeux comme les affections au cœur ; et dans cette double hallucination , on prête volontiers à autrui les sensations qui sont en nous. Il n'est pas rare que dans le sommeil ou l'absence, vous attribuiez à un autre ce que vous-même vous éprouvez. C'est une transmission d'idées observée par nous tous. Vous êtes posé devant le miroir, c'est un autre que vous voyez.
— Mais, s'écria tout à coup Rosane, dans un sentiment d'orgueil mêlé à beaucoup d'effroi, si je me défiais injustement de sa constance? S'il avait succombé, l'infortuné, dans un pays lointain !
— Nous le saurions, répliqua doucement
Mn,e de Lussey. El cependant on est heureux d'ignorer un malheur. A quoi bon anticiper cette connaissance? J'ai pour principe qu'il ne faut point chercher à se révéler aujourd'hui ce qu'on peut ignorer jusqu'à demain. Demain viendra-t-il jamais ! et ce qu'on ne sait point existe-t-il? Laissons couler la vie, le sort est plus sage que nous. C'est assez d'avoir à supporter le présent sans presser d'éclore un fâcheux avenir, ou s'élancer au devant d'un destin inconjurable. Tant que vous vous aimerez d'ailleurs, vous serez avertis réciproquement de votre sort. Le premier qui s'aperçoit de son état n'est pas celui qui cesse d'aimer; c'est l'autre.
Durant la fête , Anatole avait cherché parmi les danseurs un jeune statuaire qu'il avait promis de comprendre dans sa suite, pour lui faire accomplir le plus beau des voyages aux frais de l'état; et comptant un peu sur l'indiscrétion assez ordinaire à la profession des arts,,
[93 il L'engagea à aborder M11*1 d'Orthès, afin de lui parler de Naples. L'apprenti Phidias avait déjà été présenté par M"10 de Lussey à la jeune demoiselle , qui lui avait refusé la faveur de modeler sa statuette. Il se crut suffisamment accrédité par cet antécédent et accepta la mission , après avoir toutefois échangé ce peu de paroles avec son protecteur :
— Ah ça , où en êtes-vous donc , monsieur le comte , pour me charger, moi , un tiers assez maladroit, d'un sujet de conversation que vous auriez tant d'avantage à entamer vousmême?
— Eh ! le sais-je ! avoua Anatole. Plus je suis près du terme et plus l'inquiétude me subjugue. Je me tiens, comme vous le savez, en expectative depuis trois mois. J'ai fait toutes les démarches d'étiquette et de cœur, et il n'y a rien de décidé encore. Il a été arrêté que dans ce délai, une réponse sur ma demande
serait claire et précise ; c'est ce soir qu'expire
le dernier terme, et elle n'a pas daigné laisser prévoir cette réponse , la capricieuse personne qu'elle est !
— Donc elle est à vous , dit l'artiste.
— Vous entendez peu de chose à la diplomatie,' mon cher. Faire durer sa puissance est dans la nature féminine, et il est piquant peutêtre de ne donner qu'au dernier moment son ultimatum. Je compte sur un refus comme si je n'avais pas pris toutes mes précautions pour le cas contraire.
Le sculpteur, confondu d'étonnement par cette découverte d'usages et de mœurs si opposés à la franche étourderie de ses habitudes d'atelier, s'avança donc vers l'ennemi commun, cachant une timidité subite sous l'extérieur d'un laisser - aller habituel et sans conséquence.
— Ainsi , nous sommes encore dans ce pays de neige, dit-il , Mademoiselle; dans ce demi-
iy:i joui' de brouillards et de pluie, quand le printemps est déjà couché au pied du Vésuve.
— C'est donc un bien riche ciel que l'horizon de Naples? demanda Rosaneavec une inflexion de voix enthousiaste. — Mais que faire au pied du Vésuve? se reprit-elle, ne pouvant retenir un sourire à l'idée que les ambassadeurs avaient eux-mêmes quelquefois besoin d'ambassadeurs.
— Représenter la France, reprit l'étourdi parlementaire , la France jeune , couleur de rose et dansante ; la France , arbitre des modes , type de toutes les grâces. Nos plus charmans modèles sauraient eux-mêmes , si cela était possible, acquérir là des perfections nouvelles. Les fleurs ne se tournent-elles pas vers le soleil? Nous vous verrions épanouir encore sous les peupliers qui portent les pampres, entre les oliviers de Sorrente et les orangers de Nisida. Ce Paris glacial, vous en avez épuisé tous les hommages.
— Ah! le i'rojd , dit Ilosane, c'est j'en conviens mon ennemi personnel. Comment se résigne-t-on volontairement à le subir? L'hirondelle s'envole, le loir se territ; l'homme seul vit à la surface. Je m'étonne toujours qu'on ait l'inhospitalité de laisser nues vos déesses de marbre dans les jardins de Paris.
— Et il y a des locutions si absurdes , abonda en ce sens l'artiste, qu'on ose dire ici quelquefois « une belle gelée » , mots qui hurlent de se trouver ensemble. Comme si le Midi n'était pas la source unique de tout ce qui est généreux et grand ! Aussi, voyez comme l'initiation du beau est en France une exception dans les esprits, tandis que là-bas, en plein air, tout un peuple est musicien et poète. Les lazzarons sont plus intelligens qu'ici les grands seigneurs. Nos classes mitoyennes n'ont jamais le sens des arts. Que font aux bourgeois de vos villes le dessin, la mélodie, les beaux vers? On ne sait ici ni lire , ni regarder, ni entendre.
N'est-il pas des petites maîtresses de ee pays de gaulois qui se font un orgueil de patrie dans eette boueuse capitale? Mme de Staël, au bord du lac de Genève , ne regrettait-elle pas le ruisseau de la rue Saint-Honoré? En France, on sait thésauriser et vieillir; là-bas, cultiver les arts ou ne rien faire : deux paradis napolitains!
Anatole s'était approché de Rosane pendant que les ambitions de la jeune fdle s'éveillaient sur l'orgueil de donner le ton dans un nouveau royaume et d'attirer les hommages d'une société et d'une cour étrangères. La comtesse de R. vint à passer, reconduite à sa place à la fin d'une valse, au milieu d'un murmure d'éloges ; et Rosane se la peignit avec dépit aux fêtes de Caserte , puis assise dans le plus léger, le plus élégant des équipages traversant Tolède et Kiaja. Alors les yeux du comte purent rencontrer un regard de Mlle d'Orthès, voir s'animer les coins de sa bouche , et la
l'.IX
lumière parallèle passer comme deux éclairs dans ses prunelles bleues.
— Laissez-nous donc espérer, poursuivit le mandataire , de retrouver quelquefois la plus belle, la plus reine des ambassadrices dans sa loge de Saint-Charles, ('coûtant la voix de la Fodor ou celle des flatteurs et des rossignols en sa villa de Portici.
L'obstacle qui vous retiendrait en France, demanda la coquette, serait donc, Monsieur, bien maudit du dieu du goût? ce serait donc vous précipiter de la hauteur de vos songes, vous chasser de l'Éden, que vous éloigner de de ce pays aimé des fables ?
Elle s'arrêta. Elle s'était oubliée en de si vagues causeries à se laisser bâtir à Naples de plus beaux châteaux qu'en Espagne, et sa main venait d'être touchée. Son tuteur, Mnie de Lussey, le comte Anatole , et quelques amis des deux familles , sans compter l'indiscret sculpteur , avaient formé comme un cercle
autour d'elle et la dérobaient pour un instant, dans ce salon écarté, au reste des conviés. Sa main, c'était M. de Mauvion qui l'avait saisie et la portait chevaleresquement à ses lèvres, en invoquant du regard ces témoins qu'on eût dit improvisés afin de composer un conseil de famille. Le silence qu'imposa à tous cette action solennelle permit à Rosane d'entendre distinctement, sur la riche cheminée voisine, la pendule achever les derniers coups de minuit. C'était la dernière heure du dernier jour qui lui restait pour se dégager; et ce terme expirait, en surprenant l'oublieuse, comme l'heure qui livre à l'ange des ténèbres le pécheur qui a vendu son âme.
Rosane , en retirant ses doigts de la vive étreinte du comte, sentit qu'une bague venait d'être adroitement substituée à une autre; elle comprit qu'on avait interprété son indifférence : elle portait l'anneau d'esclavage , elle était fiancée.
— Monsieur! dit-elle en se levant troublée devant Anatole , qui exprimait déjà par son maintien qu'il eût courbé le genou dans tout autre lieu: vous ne prétendrez pas...
— ... à autre chose qu'à l'exécution de votre promesse et aux avantages inappréciables de cet engagement. J'espérais qu'une parole se joindrait à cette volonté tacite; mais enfin je m'applique, puisque c'est mon seul droit acquis, le bénéfice du proverbe qui enferme un consentement dans le silence.
Mlle d'Orthès chercha le bras de Mnie de Lussey et l'entraina, confuse, hors du salon. La voiture fut demandée , les deux dames quittèrent précipitamment l'hôtel russe; mais le tuteur avait déjà très significativement échangé un serrement de main avec l'immanquable ambassadeur. Ensuite il s'était empressé de répandre mille indiscrétions dans cette société, comme pour prendre acte d'une chose irrévocable et d'un événement accompli. Ana-
tole répondait aux félicitations qui vinrent l'entourer par ce silence qui ne dément point les faits, mais craint d'en accepter une part trop orgueilleuse. Son amour-propre hésitait : il avait besoin d'un plus hardi flatteur.
— Elle emporte la bague! lui dit à l'oreille le tourmenteur de marbres. Quand partonsnous pour l'Italie?
— Hélas ! remarqua Anatole en prenant le bras du familier courtisan pour sortir : elle ne se donne point, elle se laisse prendre. Je ne l'ai pas obtenue du consentement, mais de l'oubli.
— Et quel bonheur, dit l'artiste, ne faut-il pas un peu escamoter à la destinée? Vous êtes bien difficile, Monseigneur !
Elzéar n'écrivait plus. Le comte épris ou ambitieux comme il l'était , le comte de Mauvion ne fit point languir la double chance qui lui était offerte. Il laissa dans quelques journaux s'ébruiter son union prochaine , et il obtint du roi la faveur de signer au contrat, en
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même temps que seraient délivrées à M. l'ambassadeur ses lettres de créance.
Rosane, éblouie au milieu des préparatifs et des présentations, accablée, enivrée des soins de parure , de luxe, de départ, paraissait avoir oublié l'univers. Vous l'eussiez vue pâle et pensive, mais elle se sentait fîère : elle se croyait heureuse parce qu'elle était enviée.
Ce silence d'Elzéar endormait la conscience de la distraite jeune fille. Le tuteur s'était chargé , avait-il dit , de faire parvenir à la connaissance de l'officier les événemens qui changeaient leurs premiers projets. La faible Rosane s'était confirmée dans la pensée que ce n'était pas elle qui rompait ses engagemens. Elle s'attribuait le mérite d'un sacrifice et supposait Elzéar ingrat. Oserait - il jamais revenir près d'elle?
Le matin du jour où elle devait paraître à l'église, au moment où parée et froide, elle attendait la voiture qui devait l'emporter là , on
lui annonça que quelqu'un désirait lui parler. Toute ehose inattendue apportait à son esprit je ne sais quelle sensation pénible. Il lui semblait ne devoir retrouver la sécurité qu'au delà des Alpes ; elle avait hâte de mettre cette barrière entre elle et ses souvenirs. Mais les plis de son front s'effacèrent dès qu'elle reconnut la voix de sa sœur de lait. C'était Edmée qui demandait à la voir et voulait la féliciter sans doute : Edmée, la fille du soldat Julien , absent depuis plusieurs mois.
— Je viens , Mademoiselle , dit la timide pensionnaire, comme cela m'est expressément enjoint, vous faire part de mon mariage et vous remettre une lettre.
— Toi ! dit Rosane, un peu étonnée qu'on ne lui parlât pas d'abord de la cérémonie qui se préparait pour elle-même. Je savais qu'il se présentait un artisan plein d'honneur et de courage au travail; mais je croyais savoir aussi que ton père refusait d'accorder son consen-
tentent par un excès de délicatesse : il n'avait point de dot à t'offrir. Ne craignait-il pas que les parens de l'amoureux ne te reprochassent quelque jour cette disproportion entre ton sort et le leur?
— C'est la vérité exacte, avoua Edmée ; mais il me tombe du ciel une petite fortune, à ce qu'il parait , Mademoiselle; et c'est aujourd'hui qu'il m'est permis de vous en parler.
— Pourquoi aujourd'hui? demanda mademoiselle d'Orthès.
— N'est-ce pas le 12 mai? On m'a enjoint d'attendre jusqu'à ce jour comme étant celui d'un heureux anniversaire.
Rosane tressaillit.
— Qui a dit ce mot d'anniversaire? demanda-t-elle.
Celui qui veut mon bien , Mademoiselle. Et vous ne vous informerez plus de son nom quand vous verrez son écriture; celui à qui mon père est si attaché, qui nous a donné
déjà tant de preuves de bonté. Vous devinez bien , n'est-ce pas? C'est lui qui m'assure une dot; et il dit que vous serez pour quelque chose dans l'avenir qu'il veut nous faire.
— M. Salvigny vous écrit?
— Et à vous aussi, Mademoiselle. Voilà sa lettre; elle était jointe à la noire. Il me charge de la donner moi-même , et à vous-même , le 12 mai.
— Et où est-il ? demanda Rosane en palissant d'effroi.
— Pas loin sans doute, mais je l'ignore.
— Tu vois comme je suis entourée, chère petite , et attendue; on me cherche, on vient me prendre.
— Oui! fitEdmée en baissant la tête; pour la cérémonie.
— J'ouvrirai ce pli dés que je serai seule ; et puisqu'on a voulu me mettre de moitié dans une bonne œuvre qui t'intéresse, mon enfant, ne doute pas que je n'y réponde avec
zèle et ne te fasse appeler au premier instant.
Edmée sortit, et Mllc d'Orthès fit glisser précipitamment dans son sein le billet qui était à son adresse.
Elle était glacée d'étonnement. Ce billet qui lui inspirait une si profonde terreur, elle eût cependant voulu l'ouvrir, mais déjà les survenans étaient Mme de Lussey, le comte et les témoins. On venait prendre la mariée pour la conduire à Notre-Danie-de-Lorette.
Rosane, au milieu de ce monde déjà un peu moins inquiète et troublée, se disait cependant en franchissant le marche-pied du carosse mis à ses ordres depuis le matin : — S'il était près de moi! si j'allais l'entrevoir entre les pilliers de l'église ! oh ! non ! eût-il écrit s'il avait pu parler? L'immensité des mers nous sépare, et cette lettre que j'ai redouté de sentir ici, près de mon cœur, elle contient ce qu'il faut pour le calmer. C'est l'abjuration de sa foi. Que
pourrait-il me dire si ee n'était adieu, après eet obstiné silence ?
Quand on entra dans le chœur, une autre cérémonie s'achevait. La fabrique , soldée richement pour ce pompeux mariage dont l'heure avait été retenue d'avance, fut surprise et embarrassée par la foule qui se croisait avec la tardive retraite des fidèles qui venaient de prier. Ils priaient pour une mère enlevée à ses enfans.On retira le premier appareil. On poussa les draperies noires dans la sacristie et les suivans du deuil, étonnés de voir sitôt allumer d'autres flambeaux et apporter déjà des fleurs, se hâtèrent de quitter la nef, en faisant rentrer furtivement des larmes déjà déplacées.
Pendant le nouvel office le luxe fut partout, la sainte allégresse nulle part. Il n'y eut d'éloquence ni dans le maintien des époux ni dans l'allocution d'apparat qui leur fut récitée. On ne remarquait ni joie rayonnante aux yeux du jeune homme, ni contentement pudique sur le
front de celle qui se taisait sa compagne. Mais de toutes parts on admira avec enthousiasme l'énorme valeur des diamans qui couvraient la nouvelle Comtesse , et la magnificence des livrées de l'ambassadeur.
Le oui fut presque inintelligiblement prononcé. Au banquet, les convives parlèrent du taux de la rente , de tout, excepté de l'objet de la fête. C'était là une affaire traitée. Aucune allusion ne fut faite au bonheur à venir d'un couple qu'unissaient les seules convenances. Pourquoi donc tant de contrainte et d'ennui au milieu de tant de splendeur? que manquait-il à cette solennité? Hélas! ce qui éclaire la vie comme la lumière éclaire la nature : une affection , trésor du pauvre et consolateur de toutes les peines. Sans ces deux créateurs, l'amour et le soleil , il n'y a point de jour au ciel ni dans les âmes.
La résignée eut à recevoir les complimens sans les comprendre. Sa première existence
était morte : elle avait désormais à franchir l'espace qui sépare un monde éteint des lieux où la résurrection commence. Tombée dans les limbes de l'indifférence , elle agissait sans le secours de son âme. Ainsi devait chanceler la statue un moment vivante , quand la main qui l'avait animée se retira.
Pendant vingt minutes la jeune femme alla s'enfermer dans sa chambre pour faire ajouter des fleurs à sa robe : Rosane allait quitter Paris, elle voulait se recueillir et dresser la liste des choses qui pourraient , en pays étranger , manquer à sa toilette. Elle désirait laisser à Mnie de Lussey et à ses femmes le soin de les lui faire parvenir.
Puis vint le bal.
Rosane ne refusa l'invitation de personne et poussa l'indifférence de cette faveur jusqu'à la distraction d'engager sa main à plusieurs cavaliers pour le même quadrille.
Puis Anatole, vers minuit, pensa à se retirer.
A défaut d'amour, il se lui élevé dans ses sens de capricieux désirs, l'époux eût pensé à des droits aequis. La mariée était si eharmante ! c'était la l)londe sylphide , c'était l'aérienne Psyché. Et qui résiste à l'enivrante ardeur de cueillir la première fleur de l'été , de fouler la neige virginale où nul pied humain n'a encore imprimé sa trace? Mais cet amour était venu. Anatole le sentait à sa jalousie. Il s'était épris à voir assidûment et à priser enfin à sa haute valeur cette coquette inconséquente. Tant qu'elle a pu lui échapper, son enthousiasme hésitait , mais depuis qu'elle lui appartient ^ il éclate. L'égoïsme pouvait-il ne pas entrer dans les affections d'un tel homme? Et jaloux, celui-là l'eut été sans amour.
Rosane fut donc appelée de la part de Mrae de Lussey par une de ses femmes , car Mme de Lussey , déjà mal portante , s'était retirée dans son appartement; mais, dans le premier salon précédant la chamhre de la
tutrice qui lui servait de mère, la jeune mariée rencontra un obstacle : elle fut arrêtée dans l'obscurité: c'était parla main émue d'Anatole.
— Nous devons partir au point du jour, dit-il ; la fatigue vous accable; il convient de céder quelques heures au sommeil. Tout est déjà ordonné pour le voyage. Venez reposer.
— Mais ma pauvre amie que je délaisse, dit Rosane, a besoin de ma présence , de mon secours peut-être.. Elle demande...
— Elle dort. C'est moi qui ai emprunté son nom pour vous arracher à cette fête importune. TNos convives n'attendent que votre absence pour s'éclipser eux-mêmes. Laissez-moi disposer des heures qui n'appartiennent plus qu'à nous seuls.
— Monsieur
— Il n'est, vous dis-je, qu'un être au monde dont la félicité réclame vos instans : c'est moi. Tout repose, et mon bonheur ne laisse ici veiller que nous.
11 prit dans ses bras la charmante esclave : sous cette proie si légère, il eut bientôt franchi dans les demi-ténèbres les corridors discrets qui menaient à la chambre de demoiselle ; car il n'avait pas voulu, devant quitter Paris si vite, faire d'établissement nuptial pour un jour. Il était enivré d'ailleurs d'être admis dans ce sanctuaire déjeune fille. Il convenait à son imagination surexcitée d'établir la volupté où avait dormi l'innocence; de placer le milan dans le nid de la colombe.
Rosane était livrée à l'effroi; il la déposa dans ce réduit où rien n'avait été changé. Quel farouche bonheur de froisser les parures de moire et de dentelles , de dénouer les cheveux odorans , de pouvoir, à la faveur de l'émoi de la victime, arrêter les yeux sur tant de trésors, apaiser de la main un cœur qui palpite, baiser les longs cils ombrant la joue pourprée! — L'haleine embaumée devient convulsive , le sein se gonfle , une blanche épaule échappe du
i mi h I dont lardent époux a brisé les liens, et Rosane retombe inanimée. Elle qui a donné l'àme sans le corps , va-t-elle livrer le corps sans Tàme? Elle est à lui! Quel pouvoir saurait retarder ia conquête ? quels ennemis en armes sont assez puissants pour la lui enlever? quels tremblemens du sol parviendraient à le distraire? Il n'est qu'un démon capable de le placer subitement : — c'est la jalousie.
De ce corset entrouvert une lettre se^t échappée; un sinistre cachet a frappé les yeux du comte, et le léger frôlement du papier en glissant à terre a suffi pour tirer Rosane de sa stupeur. Elle s'est levée. Ses yeux sont pleins d'incertitude et d'épouvante. Mais cette lettre,, pourquoi est-elle là encore? comment pendant cette longue journée , malgré l'obsession du bruit et du monde, ne l'a-t-elle pas lue , ou brûlée , ou confiée à Mnie de Lussey ! L'instinct de la seule prudence le lui eût conseillé ; mais (lie inexplicable faute, en rroirez-vous le
MIS motif? Cette préoccupation s'est effacée, perdue. Cette lettre qui peut devenir si dangereuse, elle a passé de sa mémoire; elle l'a oubliée sur son cœur!
— Qu'est-ce que ce papier? dit Anatole avec un froid accent.
— Rien.
— Encore ! Serait-ce un billet de M. Salvigny?
— Peut-être. On me l'a remis au milieu de la fête , Monsieur : au moment même d'entrer à l'église. Je ne l'ouvrirai point.
— Pourquoi?
— Le pauvre exilé qui l'écrit , on lui a peutêtre caché notre mariage , et le temps m'a manqué pour le prévenir moi-même.
— Je le ferai , dit Anatole.
— Comment
Lisons ce qu'il vous mande. Vous hésitez ? Désormais rien peut-il être étranger entre nous?