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— Cette lettre, arrivée sous mon nom seul, Monsieur, m'appartient, dit Rosane.
— Elle appartient maintenant à tous deux, Madame. Ne suis-je pas devenu votre protecteur ?
Et ramassant l'écrit , l'ambassadeur en rompit le cachet sans emportement ni impatience.
Une autorité si imprévue, cette puissance de mari , révélée en cette circonstance , glaça Rosane de terreur; elle en triompha cependant par une émotion plus forte : la colère.
— C'est à moi qu'on s'adresse, répéta-t-elle.
— Eh bien ! dit le comte , lisez vous-même.
— Pourquoi?
— Parce que je le veux.
Et en prononçant ces mots , il avait déplié la lettre pour la présenter ouverte à Rosane. Dans cette aetion , il tomba d'entre les plis un fragment de fleur, un brin d'herbe séchée.
— Un langage mystérieux ! dit Anatole; les
symboles de l'Orient ? Je croyais ceci bien usé.
Il poussa du pied le fragile souvenir, puis alla s'asseoir à l'angle le plus éloigné de l'appartement , dans l'attitude d'un homme qui écoutera résolument.
Rosane recouvra quelque présence d'esprit. Elle espéra que cette lettre n'apprendrait à l'époux que ce qu'elle avait avoué elle-même; et ensuite , réfléchissant qu'elle saurait adoucir quelques expressions par l'inflexion de la voix ou sauter au besoin quelques lignes , elle se résigna à subir cette épreuve : nécessité qui devait être l'origine d'un ressentiment à ne jamais s'éteindre entre les deux époux.
Elle commença :
« Tu m'aimes, n'est-ce pas? tu me l'as dit tant de fois avec serment, et pour la dernière fois encore dans cette voiture où nous étions si seuls , emportés comme le vent durant cette nuit éclairée à peine par les étoiles. Hélas! il était facile de pressentir en moi que c'était là mon dernier amour : il était si enivrant! Il devait, ce délire, occuper ma vie entière et Pé-
puiser. Je le sentais bien, va, à l'enchantement
divin que j'éprouvais, et aux mortels regrets qui m'ont suivi dès que nous avons été séparés. — Ne m'oubliez jamais entièrement, Rosane : une telle ingratitude vous porterait malheur. »
Le remords montait déjà au cœur de la jeune femme et l'étouffait. Il fallut continuer :
« Après moi, vous serez aimée encore : c'est un hommage qui ne peut vous fuir. Du moins que ma mémoire vous serve à démêler la sincérité des affections qui vous seront offertes. Comparez le sentiment qu'on voudra vous dédier à celui que j'ai éprouvé, et mon langage au leur. Prenez conseil de mon souvenir. Avant d'ouvrir votre âme, interrogez-le, ce souvenir ; et demandez-vous : M'aimera-t-il comme je fus aimée?
« Puisse celui qui vous possédera — mon Dieu, j'ai tracé ce mot î — comprendre ce que vaut un pareil trésor ! Sera-t-il, pour un sourire
de vos yeux , prêt à souffrir les tourmens de la torture? S'il était roi, comme dit le poète, donnerait-il son sceptre pour un regard de vous , s'il était dieu, le monde pour un baiser de ta bouche?
« Quoi ! il viendra un jour où Rosane, qui naguère était là sur mes genoux, ne se souviendra plus de nos étreintes , et d'avoir échangé nos deux âmes! Mon nom, mon image passeront devant elle sans la troubler. Elle pourrait se donner à un autre, comme si elle s'appartenait encore, elle qui est à moi devant Dieu ! »
La comtesse, effrayée, s'arrêta; puis sur une invitation de politesse affectée, elle dut se résigner à poursuivre au gré d'Anatole.
« Oh ! pensez à la sécurité de l'avenir et fondez-la sur la franchise de votre conduite et de vos aveux , Rosane. Quand vous aurez choisi celui à qui vous confierez votre sort, — et vous pouvez le choisir librement : car le coffret qui repose dans vos mains contient la
donation de nia fortune tout entière, moins le léger prélèvement pour doter une pauvre fille qui vous est chère, Edmée, la fille de Julien : mon testament explique ce détail. — Quand vous aurez, dis-je, choisi mon rival, révélezlui le passé. On peut se résigner à l'idée d'un sentiment éteint, et l'aveu même contribue peut-être à le faire pardonner; mais défendezvous de toute spéculation sur la dissimulation ou l'erreur. Le temps ronge le mensonge; les plus secrètes pensées se dévoilent. Avouez-lui que vous avez aimé déjà. Je connais le cœur de l'homme : il pardonne beaucoup, hors d'être trompé. Un levain de colère, de mépris peutêtre, germerait un jour dans son esprit, s'il n'échappait par vous-même et votre franchise au rôle que lui réserverait la déception. Ne vous donnez point dans toute l'innocence que peut supposer un jaloux. Avant d'être épouse, usez de toute loyauté : je vous l'ordonne au nom de votre intérêt le plus sacré. Je sais, je
le répète, quel est l'esprit de l'homme : j'aceorde qu'il puisse accepter un rôle généreux de confident; mais il ne pardonne pas la fausseté, même celle qui l'a fait heureux un jour. « Dis-lui que tu as été mon bien...
— Lisez.
a ... du moins par le complet hommage du cœur. Il peut savoir nos engagemens convenus, mais non nos liens secrets. Avoue, nonseulement que tu m'as été promise, mais accordée par un irrésistible abandon. On n'a pas deux virginités...
— Lisez donc ! insista le comte avec un méprisant sourire.
« . . elle consiste dans la pensée : elle se donne par la volonté de la victime plutôt que par la surprise du vainqueur. Le sacrifice en est plus entier par le don où consent lame que par la possession où intervient une autre volonté que la vôtre. »
La voix de Rosane s'éteignit.
Anatole s'approcha d'elle vivement, et pendant que Rosane tenait encore le papier de ses deux mains convulsivement serrées, il lut à haute voix par dessus son épaule :
« En vain le prêtre te livrera à l'étranger, c'est à moi que tu t'es donnée en présent. Souviens-toi de cette nuit de mai! Le trésor dont on a été le maître est-il moins le vôtre parce qu'on le respecte? Je t'ai respectée par ma volonté seule; mais ton possesseur légal sera réduit à envier cette conquête si délicatement inachevée. La première fleur du désir, tu ne la porteras plus à un autre : j'en ai reçu l'offrande ; c'est pour moi qu'elle est éclose. Ce que j'ai cueilli, ce qui fait la possession, c'est l'élan spontané du cœur, l'oubli, l'enivrement voluptueux de la personne, les baisers rendus en pâlissant. En vain on accourra, fier de droits tardivement acquis : on n'aura que les reliefs du festin d'amour. J'aurai recueilli l'encens de l'autel , comme un dieu ; et l'autre,
les chairs de la victime , comme le sacrificateur grossier et brutal. »
Rosalie , éperdue, avait laissé tomber la lettre.
— Oh ! oui , dit Anatole , vous seriez à mes yeux plus chaste et plus virginalementà moi, violentée par la force autrefois, qu'épargnée ainsi par un excès d'amour.
Et ramassant l'écrit pendant que la mariée se voilait le front de ses deux mains, il s'obstina à continuer lui-même cette lecture avec la fureur de l'animal blessé qui se jette sur un fer qui le déchire :
a Que lui donnerais-tu , que d'avance tu ne m'aies donné? et je te défie, enfant, de lui offrir maintenant tout ce que j'ai reçu de toi. »
— Démentez ces paroles , Madame ! cria le comte, les dents serrées de fureur.
Rosane ne pouvait même l'entendre.
c< Savez-vous pourquoi, reprit l'étrange in-
terprètc achevant l'écrit froissé, savez-vous pourquoi je trouvai la force de me vaincre; car j'aurais donné mon salut éternel pour cette possession d'un jour ? C'est que tu m'avais écrit ces paroles : la lettre qui les contenait, je l'avais soustraite jusque dans la prison à toute l'activité de leurs recherches, et je ne l'ai brûlée que quand elle a été transcrite dans ma mémoire. La voici :
« Mon ami , soyez généreux comme vous « m'avez une fois demandé de l'être : j'ai peur. (c Vous m'aimez mal, et je sens que je vais « vous aimer de même. C'est vous que je sup- « plie de me sauver. S'il est vrai que je vous c( sois profondément chère, ne cherchez pas à « m'inspirer vos sentimens. Peut-on demander « mieux que le bonheur : hélas ! ne me le faites « pas désirer!
« Je me sens faible. Ah ! je vous en prie avec
« ferveur et tendresse , ou sauvez-moi encore,
« ou oubliez-moi ! Je ne cesserai dans cette vie
« ni dans l'autre de vous garder une immense, « une éternelle reeonnaissance pour cette géné- « rosité. Oh ! faut-il que je sois assez vive- « ment effrayée, pour consentir à proposer
« que tu m'oublies! Je vous le demande
« mais ne le faites pas. Aimez- moi toujours « et soyez assez grand pour me comprendre. « Mon ami , devant Dieu je vous aime et n'ai- « merai que vous ; mais grâce ! mais je vous « conjure d'être fort pour nous deux. Déjà ce <( n'est pas à moi , c'est à vous que je dois ce « reste de salut que je demande encore. »
(( Alors je jurai d'être ton protecteur , et je le fus. Je te défendis de toi , de l'occasion et de moi-même. L'honneur fut plus fort que le délire. Si tu savais ce que j'ai subi de combats entre mon cœur et ma raison , dans cette voiture qui nous renfermait loin de tous les yeux ! Trente lieues d'absolue solitude ! un baiser aussi long qu'une nuit! J'appelais l'enfer à nous abîmer, pourvu que tu fusses à moi :
et ce regret me dévorera durant l'éternité , sans m 'arracher un repentir; ear ee que j'ai vénéré en toi par une double délicatesse , c'est la future épouse et la faible femme qui se confiait. — Déchirez cette lettre , Rosane , afin qu'un étranger ne puisse jamais la connaître.
<( Mais je le répète et je vous l'ordonne au nom de l'honneur : avant d'accepter un époux
dites - lui que vous êtes veuve — Et
vous l'êtes.
<c Oui, vous l'êtes! N'avez-vous pas entrevu la vérité sous mes paroles? ai-je besoin de la dévoiler plus entière? Vivant, aurais-je consenti à un tel sacrifice ! Soyez libre : je le suis ! — Vous avez promis deux ans de fidélité à moi ou à mes mânes ; il n'y a qu'un an d'écoulé et je vous rends votre parole. J'ai peur d'être égoïste , je viens vous relever de vos vœux...
— ...et déjà ils étaient violés! murmura presque sans s'interrompre Anatole.
<( Quand vous lirez ces mots , termina-t-il , il y aura longtemps déjà que le premier adieu, celui que la bouche peut articuler encore, aura été dit pour vous sur ia terre.
« Mais adieu , adieu encore ; et c'est de l'autre côté du tombeau où leurs balles m'ont jeté que je le répète. Au bas de cette lettre, si l'on a suivi mes intentions , vous trouverez un brin d'herbe : il aura été cueilli sur ma fosse. J'écris , qu'elle est déjà ouverte sous le rempart nord de la forteresse. A l'heure où vous lisez ceci , il y a un an que je suis mort. »
La mariée poussa un cri. M. de Mauvion jeta brusquement un manteau de voyage sur ses épaules , et Rosalie que la suffocation des pleurs arrachait déjà à l'évanouissement, entendit qu'il donnait des ordres pour partir seul et à l'instant.
— Et il est mort ! ditRosane.
— Plus heureux que moi ! acheva Anatole
en s'éloignant pour jamais. C'est à lui que je porte envie.
Rosane , abandonnée , trouva la force d'aller ramasser le brin d'herbe : et en baisant la lettre qui l'avait contenu , elle en acheva les dernières lignes. Il y avait :
(( Je te laisse riche, puisses-tu être heureuse ! En paraissant devant Dieu , je lui demanderai ton salut pour le mien. Qu'il me voue à l'éternité des supplices , si je puis t'épargner un seul jour de larmes. »
iïBâMiiM'
Ces mélanges, de différentes natures, annoncés à la page 169 et adressés par le prisonnier à Mlle d'Orthès, nous ne les avons placés qu'ici pour ne pas embarrasser la marche de ce drame rapide. Ceux des lecteurs qui auraient pris intérêt au sort de l'officier, et conçu quelque sympathie pour son caractère, trouveront ces ébauches réunies sans ordre, sans aeception de sujets, mais telles qu'elles avaient été rassemblées à la hâte, classées et cachetées à l'heure de la mort. Nous n'avons retranché que des observations militaires, quelques détails purement stratégiques. Les fragmens nos m , iv et vu se rapportent à des temps assez antérieurs à l'époque où le reste a été écrit. On leur a prêté ici une date vraisemblable : et l'intérêt de ces essais n'ayant rien de transitoire , nous les avons conservés comme les épanchemens d'un esprit qui par ses vœux politiques était déjà contemporain de l'avenir. — Édit.
Est-ce encore un enfant ? est-ce un ange, une femme ? Bondissante et joyeuse, à dix pas c'est l'enfant ; Puis d'un regard profond interrogez la flamme , C'est du ciel à nos maux l'envoyé triomphant ; Enfin touchez sa main... sa main révèle à l'âme La femme, qui provoque et déjà se défend.
Dans les trois attributs quel que soit ton partage, A mes jours d'avenir ne sois plus étranger ; Si tu n'es qu'un enfant descends dans mon verger: J'ai des fruits, des oiseaux, des fleurs pour ton bel âge. Accours sur mes genoux folâtrer jusqu'au soir. Ta couche étroite et blanche, on l'ornera d'images ; Virai t'ouvrir le livre où passent les Rois-Mages, Pour clore ta paupière à ton chevet m'asseoir. Si tu n'es qu'un enfant, reste ma frêle idole ! Quand renaîtra le jour j'irai, si lu le veux, Sur ton front velouté , dans l'or de tes cheveux , De mes chastes baisers te faire une auréole Et le son de la flûte ouvrira tes yeux bleus.
Mais si la femme en vous vivait , timide encore , Brisez la chrysalide , efforcez-vous d'éclore. Le monde et le bonheur s'ouvriront à nos vœux.
Allons, constansde cœur mais dans nos goûts volages, Livrer nos jours nouveaux à l'aile des voyages : Viens ! d'un rapide esquif vois flotter l'appareil. L'Ecosse te promet ses grands monts, ses vieux arbre»; Rome ses souvenirs et la splendeur des marbres , Athènes son soleil !
Peu soucieux du bruit , du bal et du théâtre , Nous fuirons, aux clartés de l'astre au front d'albâtre. Il est dans les vallons des échos assoupis , Le fleuve a des concerts , la mousse des tapis , Dans les heureuses nuits le rossignol soupire. Viens! viens avec deux mots éclos dans un sourire Faire un dieu de qui t'aime , et savoir de mon cœur Que le bonheur consiste à donner le bonheur.
Quel es- tu? parle enfin, quelle est ta destinée ? Dis-moi la mission que le ciel t'a donnée. Avec tous ses périls je te soumets mon sort : Et si, deux fois trompant l'espoir que je réclame, Tu n'étais le premier ni le second trésor , Sois un ange du moins ; mais l'Ange de la mort ; Et dans ton vol sauveur viens emporter mon âme Loin d'un monde, où tu n'es ni l'enfant ni la femme.