‹ Un mirageChapitre 5 sur 13 · L ÉCLUSE · texte numérisé non relu

L ÉCLUSE

J'irai revoir la terre où ma mère sommeille , Aux feux du jour naissant la haute tour vermeille , La fumée à flots bleus s'exhaler des hameaux: Entendre au coin des bois le frisson des rameaux , Et cueillir, ô Crozan, sur tes fauves collines, Quelques traditions , cette fleur des ruines.

Mon âme à ce besoin , longtemps impérieux, Veut céder; puis demain que se ferment mes yeux Dans le deuil des cités où le destin m'exile.

Mon village est assis sur un plateau stérile Ceint de grands châtaigniers , de brandes et de fleurs : Des steppes de l'Ukraine on dirait les couleurs. J'irai. Je veux rêver, quand la prière tinte, Dans les larges chemins qui bordent son enceinte. Ces vieux sentiers gaulois d'ajoncs d'or étoiles Étonnent par l'ampleur de leurs flancs isolés. Sans vestiges humains l'herbe épineuse et drue A peine est entamée au soc de la charrue , Et l'on dirait l'abord de fastueux remparts Où viendront se croiser et se heurter les chars.

Allez, si Dieu vous parle, et vers l'heure où s'élance Au front du clocher gris l'étoile du silence, Côtoyer avec moi , loin , bien loin du manoir. Nos indigens sillons du seigle et du blé noir ; Essayer à franchir ces brandes sans rivages , Océans de verdure et de parfums sauvages. Là , quand la perdrix ruuge à ses douces clameurs Aura su rallier tous ses enfans dormeurs ,

Sur vos fronts , dans la nue , encore au-dessus d'elle Il passera, le soir, un frémissement d'aile : Ce sont les bataillons des oiseaux pèlerins , Voyageurs comme nous dans des airs plus sereins ; Quand les ombres déjà pèsent sur la chaumière , Eux, du soleil encor poursuivent la lumière. Enfant, je les croyais l'essaim d'anges heureux Qui de la terre au ciel allaient porter leurs vœux.

Quand l'astre du pasteur à l'occident s'incline ,

Souvent, chasseur distrait, j'allais sous la colline

Écouter du moulin le bruit frais et jaseur.

Deux frênes l'abritaient sous leur molle épaisseur.

Là j'avais un ami , mon précepteur unique ,

Le meunier. Du Berri c'était l'enfant rustique:

OErl bleu , cheveux flottans. A son trésor caché,

A son mouvant royaume il vivait attaché.

Un faune antique ainsi palpitait sous l'yeuse.

Cadet , de son rivage était l'âme pieuse ;

Sa trémie et son cœur battaient d'un seul accord.

L'eau comblait rarement son écluse à plein bord ,

Mais avec plus d'ardeur que le sang dans ses veines

Le meunier l'appelait de vœux et de neuvaines.

Trop avare , il n'advient ce bienfait inconstant

Que des pleurs du coteau , du ciel, ou d'un étang Qu'emprisonnait la forge en son farouche empire. De lOndine aux yeux verts l'absence ou le sourire L'avènement des flots généreux ou tardifs Variaient du meunier les jours contemplatifs. Était-il seul et veuf au pied de la montagne , Amoureux fiancé qu'oubliait sa compagne ? On le trouvait assis , le regard sans objet , Sur le tronc renversé d'un saule. Il s'aftligeait; Sous les dards de l'été plaignait l'onde amaigrie; Priait Sainte Solange ou la vierge Marie. Souvent, après des jours brûlés de longs ennuis, Il errait sans sommeil dans la langueur des nuits. A peine si , charmant son attente inquiète , Des mondes étoiles il suivait la retraite , Car il n'avait appris qu'à lire au front des cieux. Il connaissait David, Vesper silencieux , Suivait d'Aldébaran la torride carrière , Mais avec moins d'étude encor que sa rivière. Il savait pour cet hôte, amour de ses foyers, Arrondir en berceaux l'aulne et les coudriers. Des caillous desséchés quand la morne étendue , Sa roue inerte en vain sous le soleil fendue Venaient languissamment attrister son regard ,

Il la nommait ingrate, il pleurait son retard , La grondait, l'invoquait. Il croit fasciner l'onde: A l'ourlet qui blanchit la robe vagabonde

Il va la deviner Tel un pâtre enchanté

Reconnaissait Diane à son voile argenté.

Lorsqu'à ses rendez vous hésitait l'infidèle , L'impatient hermite allait au-devant d'elle. [1 remonte les prés , le front pâle et rêveur; L'oreille sur la grève écoute avec ferveur Puis s'arrête et tressaille en sa halte soudaine, Car il a cru saisir la voix encore lointaine. Eh! de l'objet aimé qui de vous ne sait pas Pressentir les parfums , reconnaître les pas ? « Voilà , voilà l'essor de ses flots ! son murmure « Si joyeux ! » Trop souvent sous la saulée obscure C'est l'aveugle hibou que l'aurore bannit , La mésange frileuse éveillée en son nid; Ou, comme un cœur enfant qu'un premier rêve agite, Sous la brise des nuits le tremble qui palpite.

Le pauvre délaissé , jusques au jour vermeil S endort-il? la fantasque arrive en son sommeil k Averti par 1 écho des rives qu'elle creuse,

Il descend l'accueillir sur la berge écumeuse. Il lui rouvre un passage , et puis deux , et puis tous. . Car, vive à s'emporter dans son riant courroux, Elle veut , la coquette , à ses digues franchies Echapper et courir sur l'émail des prairies.

Oh ! si comblant parfois un si constant espoir , D'elle-même à l'écluse elle arrivait le soir, Transparente et chanteuse; agitant pour couronne Les feuilles que déjà laisse égarer l'automne , Embaumant le vallon des esprits dispersés De la menthe et du thym sur ses bords caressés , Il lui tendait les bras. « C'est toi , capricieuse. » Et ses doigts sur son front marquaient la croix pieuse. Comme un tendre jaloux plein d'amoureux désirs Il escorte ses pas , répond à ses soupirs. Il se laisse un moment vaincre par la folâtre , Puis devance à son tour l'écume au vol d'albâtre, Et la nuit dans son lit de cristal , bien longtemps Il entre délasser ses membres palpitans. Quelle harmonie alors, ou docte ou florentine, Eût égalé pour lui ta voix , ô pèlerine ! Ta voix , qui fait bondir d'un essor diligent Le vieux disque endormi frangé de flots d'argent !

Trop heureux compagnon ! lui, sur nos chastes rives Exempt dune autre ardeur aux angoisses plus vives, Il n'a vu ni changer ni vieillir ses amours. Il dort aux bords des prés refleuris par ton cours , Source pure ! Et fidèle à lame consolée , Tu reflètes la croix de son vert mausolée.

De la ferme de Lanorvïlle , — juillet 181».

Armée de la Loire ! voilà donc quel nom est réduit à prendre un sanglant débris que l'Europe appelait il n'y a pas longtemps : La grande armée ! Rien n'est grand ici que le fleuve auquel nous sommes appuyés , et à qui nous racontons nos peines, comme autrefois les Hébreux à l'Euphrate : Super flumina Babylonis.

Quelques uns de ces consternés soldats ont vu le Nil , franchi le Danube , protégé le Niémen , traversé la Bérésina vainqueurs et fugitifs, et après avoir fait trembler toutes les sources où s'abreuve le monde , on les exile derrière cette mouvante limite qui coupe en deux la France et sépare les frères ennemis : républicains du nord , royalistes méridionaux.

Hommes de la vieille garde, venir de Waterloo à Gien en trente jours ! Qu'aura pour châtiment de votre abandon le chef qui répétait encore à Ligny : « Vaincre ou mourir, » et n'a su faire ni l'un ni l'autre? — Il passera des Tuileries sur le pont d'un navire anglais. Justice dont vous n'avez pas mérité l'amertume !

Je t'écris , capitaine*, d'une chétive métairie de la rive gauche d'où l'on aperçoit encore le château royal de Genabum, aujourd'hui sous-préfecture, et le cours très prolongé de cet antique Liger, que sillonnent toujours avec la même lenteur qu'au temps d'Agricola les voiles latines qui remontent de Nantes. Quel calme après nos agitations ! Que je suis attristé d'un si majestueux silence ! Au bruit de l'ar-

* Lauval , apparemment.

tillerie a succédé le murmure du veut dans les saules, le soupir du flot qui ne ride pas même sa surface. Tu verrais au tomber du jour les bonds argentés du gardon qui descend la Loire pour suivre le soleil.

Le pont de cette petite ville est dans sa moitié rustique coupé en travers d'une palissade de planches de bateaux. Les Prussiens occupent la tête qui regarde Paris, et deux de nos vedettes à cheval, le pistolet au poing, montent la garde à cette issue qui débouche sur les routes d'Aubigny, Angillon et Bourges. La Sainte-Alliance gouverne Gien ; l'empire français , royaume d'Italie , protecteur de la confédération du Rhin, commence aux lisières de la Sologne. Où sont les frontières que la république avait laissées aux mains de Napoléon Bonaparte ? La France libre était donc plus redoutable après la bataille si contestée'de Zurich qu'à l'issue des triomphes d'Eylau et de Wagram , si stérilement pompeux ! La première lutte avait été engagée pour le pays, les autres au profit de quelques comparses dynastiques. Des princes au dix-neuvième siècle 1 — Eh! ma grand' foi, ma loi, disait ce soir le propriétaire de la grange où ma compagnie est logée, en tout il faut considérer la fin. Qu'importe d'avoir

fait incendier Moscou , Monsieur , si l'on évacue Orléans , Beaugency et Gien ?

Ces paysans toutefois nous aiment , nous autres soldats : l'armistice permet aux indigènes de la rive droite de passer à notre bord , de venir visiter le pauvre camp des demi-solde , et c'est là que le dimanche au soir les danses s'établissent à la vue des grand's gardes. Joie bien mélancolique , accord bizarre de cornemuses et de trompettes ! La jeunesse du pays conquis appelle cela venir en France. Les Giennoises , qui ont plus de fierté pudique que quelques grandes dames de Paris , préfèrent au buis vert, au houx , à toutes ces branches fanfarones que portent les shakos saxons, le bonnet de police de nos chasseurs. Des mains assez blanches viennent encore se poser avec orgueil dans la main mutilée d'un compatriote. Pauvres Gaulois f ce n'est pas sans peine qu'ils sont revenus à des sentimens de confiance envers leurs frères. Quelques prêtres leur disaient charitablement que nous arrivions pressés de haine et de vengeance contre nos frères du centre , à cause de leur indifférence pour toute résistance nationale et leur prédilection envers une famille dont la ville prochaine a été longtemps un féodal

apanage. Les saintes gens qui glorifient cette honnête restauration leur enseignaient à nous haïr avant les Kahuouks. La richesse assoupit-elle donc tout dévouement ? est-ce que le commerce a partout horreur du courage?

Hélas ! nous avons traversé la Loire , nous autres à qui on donnait sourdement le nom de brigands , sans nous arrêter même pour casser le pain de l'étape. Le bourgeois a pu voir tel escadron commandé par un maréchal des logis ; tel groupe d'officiers marcher sans soldats ; six hommes composer les restes de tout un corps. Cette armée n'a pas même vidé une coupe avant de franchir la barrière qui lui est imposée. Il n'a été épanché peut-être que quelques larmes secrètes devant la statue de Jeanne d'Arc : une fille de laboureur à qui il a été donné de sauver la patrie. On a pu voir à Orléans sur la place du Martroy quelques joues humides essuyées furtivement par de vieux chevrons.

J'erre quelquefois dans les environs de mon cantonnement : et plus j'étudie les ressources, c'est-àdire la stérilité dune contrée si centrale et si sau vage, plus je me persuade que la résistance ne serait pas impossible sur un pareil terrain. Ce n'est pas que

la troupe dût trouver de vigoureux auxiliaires dans les naturels de ce pays : valétudinaires et dévorés par leurs fièvres endémiques, abrités à peine sous leurs bâtiments en torchis, cabanes de boue et de bois recouvertes de joncs, ils sont frappés de froid et d'inertie , enveloppés de brume et de routine. Mais cette terre désolée n'offrirait aucune chance d'établissement à l'invasion étrangère. Des tombelles antiques disent partout que des combats meurtriers y ont été soutenus déjà au temps des Romains. Des camps de César, fortifiés, attestent des craintes même après la victoire. Tous ces monticules factices élevés à la mémoire des morts devraient rappeler leurs devoirs à quelques enfans dégénérés.

Les légions qui poursuivaient Vercingétorix ont voulu s'établir non loin delà, simuler même l'établissement d'une colonie, et elles ont donné en diminutif le nom de leur patrie à un fantôme de ville essayé à quelques lieues d'ici : Roma minor (Romorantin). Mais rien n'a voulu garder, dans ces sables nus, la trace de la domination exotique. Vous n'apercevriez à l'horizon de ce désert ni cirques ni aqueducs. Des bruyères, des genêts couvrent seuls ce sol , qui pourtant recèle une marne fertile dans ses entrailles.

Quelques milliers d'étangs se joignent par d'invisibles ruisseaux voilés de nénuphars. À voir du haut dune colline ou du chancelant clocher d'un village le nombre infini de ces miroirs mats, on dirait une pléiade de marécages : une autre voie lactée tombée sur la Sologne.

La chasse, sans limites, doit être ici le meilleur emploi des jours. On y tuerait mieux que le temps , je suppose, à voir la perdrix grise rasant constamment de ses ailes le serpolet court et odorant. On peut reconnaître à une lieue de distance le profil d'un lièvre gravissant le coteau pour aller chercher sa remise dans un bouquet d'arbres verts. Ces forêts naissantes sont semées là par une industrie toute contemporaine.

J'ai été envoyé hier... — Mais notre réserve de la Loire compte encore quarante mille hommes ! Et ils n'ont pas fait leur soumission au roi ! On pourrait nous adjoindre les divisions Lamarque et Travot. Quels prodiges de courage et de désespoir n'obtiendrait-on pas de cette poignée de vaincus commandée par Excelmans, Vandamme, Clauzel, Compans, Labédoyère! Et j'entends dire qu'on va signer à Paris des traités infâmes! que l'émigré qui s'intitule

prince par la grâce de Dieu, au lieu de chercher une fois à s'abriter dans des rangs français, signera sa honte et la nôtre devant les caissons de Blùcher. Le roi de Navarre ne sera donc jamais roi de France ? Et Paris qui se laisse dépouiller, sous le nom de restitution, des monumens des arts! comme si chacun des tableaux de Raphaël acheté au pape n'avait pas été évalué et payé plus d'un million par les traités de Tolentino ! Mais Paris ne rend inviolables ni ses femmes ni ses musées: n'a-t-il pas pour intérêt plus noble la hausse ou la baisse des fonds! C'est pour cette molle cité qu'Henri IV écouta la messe. Louis XVIII se résignera- t -il à porteries trois couleurs, ne fût-ce que pour venger les funérailles de Waterloo ?

Hier donc j'ai été envoyé, te disais-je, en reconnaissance dans l'intérieur de ces terres, afin d'examiner l'état du château de Chambord comme point de résistance et position militaire. Au retour je me suis égaré parce que j'avais, je crois, les yeux fascinés de cet appareil monumental, faisceau de tours mauresques , orgie d'architecture , comme je l'ai entendu dire à une femme belle et poète. Heureux d'entrevoir dans un crépuscule déjà épaissi de brouillards

la lointaine lumière d'une terme, je suis entré là pour laisser une heure reposer mon cheval. Quel contraste entre cette tannière de vassal et la splendeur du Louvre voisin, le faste d'un François Ier, les rêveries sculptées du Primatice! Deux chouettes écartelées décoraient seule le péristyle du paysan; image moins fabuleuse que la salamandre voisine et les symboles d'amour de Diane et d'Henri II. Au coin de l'àtre, allumé en juillet, j'ai été l'objet d'une hospitalité d'abord défiante et curieuse. Que de questions à subir, pendant que deux fagots de genêts assemblés pour me faire honneur étaient excités avec le souffle de la ménagère au moyen d'un long canon de fusil ! La place d'honneur était devant les hauts landiers de fonte , au milieu d'un cercle composé de jeunes filles bien pâles, de fort insoucians chevriers et de chiens maigres au museau pointu comme en ont les renards de leurs chétifs taillis.

— On peut vous offrir du vin de Sandillon, me dit le maître : nous ne le cachons que pour les Cosaques.

— Vous avez tort , c'est un moyen de les repousser.

— Ces Cosaques de malheur, ajouta -t-il, ils n'ont été les plus forts qu'à cause de leur enragé de pays.

— Je ne vous demande qu'une chose, mes amis, c'est de n'interrompre pas vos occupations , ni les jeux de la veillée.

Au silence qui continua, aux regards avides qu'on adressait à mon uniforme, je vis bien que c était moi dont on voulait s'occuper, et qu'on brûlait d'interroger, mais je feignis plus de fatigue encore que je n'en éprouvais pour me dispenser de répondre à des questions comme celle-ci, déjà ébauchées :

— Et où est-il donc, lui, mon commandant? N'est-ce pas que les Anglais ne l'emmèneront pas sur leurs pontons?

Il s'agissait de l'Empereur. Ainsi vont encore à lui ces imaginations dépravées! On se préoccupe de l'avenir d'un homme et non des destinées du pays. Mais le pays existera -t- il pour la génération qui s'achève après avoir subi tant de maîtres? Ce peuple avait cru avec Bonaparte remonter sur le trône. Longtemps ce seront là ses uniques souvenirs. Le poète qui les aura chantés sera immortel.

Puis, comme j'étais à me demander ce qui peut, au milieu de cette thébaïde, faire supporter l'ennui de la vie, et attacher des hommes à ce marâtre climat, je surpris un regard entre la bergère au chéret brun.

lil.in! sa quenouille, et lé gardé-chasse1 do la clôsefie prochaine.

— Allons, meneux de loups, lit au jeune homme le vieux métayer : chanté un peu un noël, ou quelque refrain de la Saint-Hubert à c'te jeunesse ; tu achèveras d'endormir le commandant qui se débat sur sa chaise, faute d'un lit à lui pouvoir offrir.

D'une voix rude et émue, le forestier commença. Aux premières paroles : « Le mouton vit d'herbettes,

le papillon de (leurs, et vous jeunes fillettes

je n'écoutais plus, mais j'avais compris. Il n'y a donc point de sol déshérité et maudit 7 II est donc une plante qui croît sans soleil là où l'oranger refuse de fleurir, le miel d'être recueilli, la germandrée de naître entre les ronces? Le connaîtrai-je , moi, ce prestigieux trésor ? Aimer, n'est-ce pas ? Vi\re deux dans un seul cœur? C'est cet état que Dante appelle, peut-être, « la vie nouvelle. »

Mais bien qu'entre ces pensées et les inquiétudes sur les plaies qui déchirent la patrie, je sentis ma nature vaincue. La fatigue a ses droits, la tyrannie de cette faiblesse exerçait sur moi tout son empire. Mes yeux se fermèrent devant les reflets du foyer, miroitant sur quelques ustensiles de cuivre attachés

au dressoir; j'étais bercé par les battemens (''g;m\ de l'horloge de bois.

Alors des sommets d'une colline que dans mes souvenirs je reconnus pour être située entre les Herbiers et Torfou, au milieu de ce Bocage où les soldats du Nord n'oseront jamais pénétrer (hommage de respect et de terreur), je vis s avancer l'une vers l'autre deux armées. Elles portaient des étendards divers, des cocardes opposées ; mais avec une égale assurance et du même pas accéléré, elles abrégeaient la distance et dévoraient l'intervalle qui les tenait séparées. La première portait des drapeaux criblés de balles , des restes d'aigles fracassés. L'autre montrait des écharpes blanches et des croix pieuses sur les poitrines avancées. Ici, on marchait en silence; là, on psalmodiait des cantiques. Je vis les bataillons sans uniformes, quelquefois sans chaussures et coiffés de chapeaux rabattus, mettre un genou en terre devant des autels de gazon. Les vétérans bleus présentèrent les armes en défilant devant un trophée élevé au souvenir des victoires de Hoche. Un même cri partit en même temps des deux avant-gardes, et la même réponse se fit entendre.

Ki9

— Qui \ ivé '

— Amis.

— Qui se rend garant de l'alliance'

— L&fnérrqué.

— Qui s'offre à chasser l'étranger de France?

— Larochejaquelein.

Et les deux généraux se parlèrent la main dans la main.

— Les Prussiens, Monsieur, dit le royaliste, abusent lâchement de nos discordes. Ils devaient ne faire la guerre qu'à un conquérant, un fléau ; et ils dictent d'ignominieuses conditions à un vieillard. Leurs canons entourent la demeure d'un allié. Unissons-nous, pendant qu'arrêtés dans de courtes délices les étrangers oublient vos garnisons laissées en arrière. Qu'ils soient écrasés entre deux feux. Cette France qu'ils estiment leur proie, qu'elle devienne leur tombeau.

— Unis, dit Lamarque, nous saurons vaincre: mais entre deux dynasties dont l'une marche à l'exil quand l'autre en arrive, maintenons d'abord la France. Avant la royauté, quelque chose est légitime : la liberté.

Je m'éveillai.

Allais -je voir les vieux adversaires s'avancer fraternellement et prendre pour même mot d'ordre : Des cartouches et des Prussiens ?...

Hélas ! je n'avais fait qu'un rêve ! J'apprends ce soir que le fils d'Henri IV nous licencie par ordre même de l'invasion. On prépare de l'or pour l'ennemi, non du fer pour nous. Un roi coûte cher !

Et c'est le nom de Macdonald qui sera, dit— on, attaché à cette action de licencier l'armée de la Loire !

— C'est, dit le soldat avec amertume, la première armée qu'il aura défaite.

C'était un vieux Romain du parti de Pompée.

Des restes d'une vie à la guerre échappée , Aux bords égyptiens Codrns cachait l'exil. Qu'a-t-il appris? Un meurtre ensanglante le Nil. Ce forfait dont l'horreur souille un roi (Ptolémée]

* Cette imitation d'un passage de Lueain nous a paru faire allusion au sort du maréchal Brune, assassiné après la seconde restauration et jeté dans le Rhône'. — khit.

Jette en vain la terreur sur Peluse opprimée : Quand tout tremble ou se tait, Codrus a le premier Osé franchir le seuil de son humble foyer.

Le pieux vétéran qu'appesantissait l'âge , Porte un pied consterné vers la déserte plage; C'était 1 heure où des nuits, sur ces rocs écartés, L astre pâle épanchait ses douteuses clartés. Codrus, aux rayons froids de l'étoile naissante, A cru voir sur les Ilots s'agiter blanchissante La dépouille mortelle : il frémit; mais son cœur. D'un passager effroi sent le devoir vainqueur. Seul, il entreprendra d arracher aux abîmes Ce débris, tiède encor, des grandeurs et des crimes ; Seul, il veut, au mépris des tyrans et du sort. Rendre à son général les honneurs de la mort. Il nage , il le saisit sur la mouvante arène Et le presse et combat l'Océan qui l'entraîne... Puis trop faible , il attend que le flot protecteur Du rivage avec lui franchisse la hauteur.

Là, du malheur public, quand ses larmes sont sûres, Du noble capitaine il lave les blessures; 11 compte, épouvanté, les coups de l'assassin,

Touche ce cœUr glacé, l'échauffé sur son sein; Repaît sou désespoir des restes d'un grand homme, Kt les yeux vers le ciel :

— » O fortune de Rome !

Le voilà ce consul autrefois ton orgueil ! Il ne réclame hélas ! autour de son cereueil Les parfums ni l'encens q d'hier le capitole Eût prodigués , servile, à sa récente idole; Une demande point, sur un char sépulcral, De tes patriciens l'appareil triomphal; Ni qu'une armée en deuil et la lance abaissée , Du trépas d'un seul chef occupe sa pensée; Mais accorde , ô fortune , à ses mânes errans Les honneurs du soldat qui tombe aux derniers rangs . C'est assez pour ta honte , ô mobile Italie ! Qu'il manque à ce tombeau les pleurs de Cornélie.»

Il a dit. Près des Ilots , il voit sous un rocher D'un jeune homme inconnu s'éteindre le bûcher. Nul ami d'autrefois , nul soin cruel et tendre Ne veille impatient de recueillir la cendre , Les vents seuls de minuit ranimaient quelques feux. Codrus y va puiser l'humble objet de ses vœux, Et s armant d'un rameau qui dans l'ombre rayonne:

■lu,

b Qui que tu sois, dit-il, ombre qu'on abandonne, Suus doute aux tiens pou chère , et que les dieux pourtant Atteignent dans la mort d'un coup moins insultant , Pardonne à l'exilé d'oser dans ces ténèbres Dérober quelque faste à tes pompes fuuèbres. Pardonne ! Et s'il survit au-delà du trépas La pitié du malheur, tu ne te plaindras pas. Infortuné, mes mains ne sont point sacrilèges ; Et veux-tu du tombeau garder les privilèges , Quand de Sertorius ce front victorieux De sa pâleur sanglante épouvante les cieux? 11 t'implore, il attend. Cède, ô mort solitaire, Une part de ta gloire au vainqueur de la terre. »

La main du vétéran unit de toutes parts Les débris d'un esquif sur le rivage épars. Elle y place le dieu qu'a révéré le Tibre. Et, dit-il : — « Dernier fils de Rome autrefois libre. Si les soins d'un banni te semblent plus amers Que l'insulte du glaive et le courroux des mers „ Songe qu'un frère d'arme osa seul te les rendre. L'iniquité du sort m'a confié ta cendre , Et j'ai dû t affranchir des affronte du hasard , De la faim des vautours et des coups de César.

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