‹ Un mirageChapitre 6 sur 13 · GM · texte numérisé non relu

GM

Mais si le oiel me rend aux champs de l'Étrurie, Je promets à ta cendre, au nom de la patrie , Je promets à ta veuve insultée en ses pleurs D'offrir ton urne sainte à ses saintes douleurs. Adieu; la liberté s'exile avec ton âme. >•

Et d'un reste de souftle il attisait la flamme Trop lente à dévorer ce qui lut son héros. Il se hâte. Au milieu de ses furtifs travaux La nuit froide a marché. Noble proscrit ! l'aurore Peut joindre son trépas au trépas qu'il honore ; Avec le jour naissant les bourreaux vont venir Et sa pieuse fraude est un crime à punir.

O déserts de Peluse , il confie à vos sables Du vainqueur de l'Ister les restes périssables. Il presse d'un roeher le tombeau refermé Et sur les flancs d'un mât à demi consumé , Il creuse, avec le fer de sa fidèle épée , Ces mots couverts de pleurs : Ci-gît l'heureux Pompée,

Sait-on bien pourquoi de grands talens et de nobles vertus demeurent souvent dans l'obscurité? C'est qu'à ceux qui les ont possédés il manquait encore une condition.

— Allez-vous avancer un paradoxe?

La vertu et les talents ne suffisent pas, chez la plupart des hommes, à l'essor nécessaire pour se

produire, à l'énergie qui mène au succès. Le vice, avouons-le non sans amertume, est le complément constitutif de toute organisation agissante. Il est le lest qui emporte le ballon ou le navire, l'alliage qui donne à tel morceau d'or pur , mais non apprécié encore, la condition d'une monnaie courante et recherchée. L'or doit son prix à sa valeur altérée. Le mérite s'élève-t-il jamais par ses propres et uniques ressources ? Ajoutez des vertus à des vertus dans une âme: quelle que généreuse qu'elle soit, elle pourra rester inerte. Jetez un vice dans cette combinaison, tout marche. Ainsi l'a donc voulu notre étrange nature. Le bien sans le mal n'est point un élément de puissance complète. Est-ce blasphémer que reconnaître qu'en toutes ses œuvres le créateur ne les a jamais voulu séparer ? Ils sont l'oxygène et l'azote de notre atmosphère moral.

Un élan, par qui tout se décide, n'est jamais puisé à des sources calmes. Otez l'ambition à la carrière civile; au courage militaire la témérité ; à tel officier l'amour des grades et des futiles honneurs , tirera-t-il l'épée aussi résolument ? Ce négociant est daus sa prudhomuiie temporiseur et timide ; alliez à son intelligence des calculs l'amour du gain : c'est Rothschild.

<!c magistrat de province allait enterrer sou savoir dans une petite ville, car il n'a que la mesquine lâche (I accomplir un devoir; il sait estimer à leur valeur le suffrage des hommes, il apprécie leur reconnaissance et la popularité. Il va végéter, et il mourra en famille. Qu'il survienne à son côté un rival; que l'envie entre une fois dans son sommeil , il caressera des électeurs et deviendra député; il vendra son vote et deviendra ministre ; enfin il parviendra peut-être à gouverner, non très moralement, mais assez brillamment son pays: voyez Decazes. Un vice, c'est le fumier qui fertilise les pauvres âmes humaines.

La beauté même a quelquefois besoin d'un défaut pour plaire. La vertu vent une mauvaise pensée pour écarter d'elle la paresse. Sans sa démarche boiteuse, La Vallière n'eût pas charmé un grand roi, (style d'historien pensionné.) Otez à Alexandre son enthousiasme de fou, à César l'idée si impatiemment supportée de n'être que le second à Rome , à Pizarre sa rage de richesses , à Napoléon sa soif de conquêtes, vous en ferez des bourgeois.

Si vous aviez retranché à Mirabeau ceux de ses vices qui lui assuraient de si nombreuses sympathies, et

prêté (le l'ambition à Vergntaud, vous auriez changé les rôles.

— Et la morale de tout cela, Monsieur, est-elle qu'il faut faire éclore en soi un vice, ou cultiver curieusement celui qu'on a?

— Du tout ; la morale consiste à établir que si l'on se sent peu propre à l'intrigue et engagé vers un but sans une volonté double et des passions fiévreuses, il faut s'abstenir, vivre dans la retraite. Car le mérite, sans le véhicule dont nous parlons, pourrait donner une fois de plus aux médiocrités turbulentes l'avantage de penser qu'il est, lui, sans aptitude ; que la vertu toute seule n'est bonne à rien, et que la probité est une ennemie de la fortune.

Frère , si dans ton cœur, d'une agreste patrie

Tu gardes comme moi la sainte idolâtrie ;

Si tu crois un Éden ce village écarté

Où ton premier regard vers le Ciel a monté ,

Crains l'âge, où de tes yeux éclairant la justesse.

Les voyages, le goût, mûriront ta sagesse.

Alors, malgré la soif d'un désir assidu , Ne va jamais revoir le sol natal perdu. Redoute de soumettre à l'épreuve îndiscrette La poésie ardente où le regret nous jette ; N'ose pas confronter le vrai ni le grand jour A l'image lointaine où dormait ton amour. Oh ! respectant le charme, erreur, où tu nous plonges, Ne va pas au hameau, par pitié pour tes songes. Tout ce que nous rêvions plein d'espoir et de fleur* Changera sous tes yeux d'aspect et de couleurs. S'il en est temps encor , point de pèlerinage Qui brise entre tes mains le prisme du jeune âge. Admirons le hameau , mais du sein des remparts Où gronde la cité. Voyageur ! tes regards De loin reconnaîtraient le plateau, les futaies, Le sentier qui serpente entre les vieilles haies, Mais crains d'aller plus loin. Qu'il va s'évanouir De prestiges passés, trésors du souvenir ! Du paradis chrétien c'est l'habile défense, Personne ne l'a vu qu'aux rêves de lenfance.

Non ! ne va pas plus loin ! Le elurme e*< aboli.

Au sol jeune et natal tout est vieuv , démoli. Tu ue reverras plus tes ormeaux: la prairie De mauve et de colchique incessamment fleurie. Hélas ! tout change aussi tandis qu'à notre front L'argent au lieu d'ébène attache son affront. Redoute deux flatteurs, toi qui pourrais m'en croire, L'imagination , poëte, et la mémoire.

Seuls , ils avaient orné nos stériles coteaux , Paré tant de misère et fleuri les tombeaux ; De la brande épineuse embaumé la bruyère , Transfiguré les bois, débordé la rivière. Eux seuls , ces créateurs de factices appas , Fascinaiont donc nos yeux î Retiens, retiens tes pas. Des ruines partout , tristesse , ennuis , masures : Un pré sans violette, un ruisseau sans murmures. La vigne est effacée au versant chauve et nu , A peine au cimetière un mort qui nous connût !

Oh ! ne demande plus, sous la tour qui chancelle, S'il revient à minuit un Lusignan fidèle. Où le manoir guerrier jetait ses tours au ciel Fume et tonne l'usine. Un âpre industriel

Marchande ses sueurs à l'enfance flétrie.

Là, loin de rajeunir l'illusion chérie ,

Des vœux désenchantés t'attendrait le péril.

Patrie ! elle n'est pas en ce globe d'exil. Homme , esclave abusé , le bonheur qui t'évite , Cherché, soit dans un cœur soit dans un lieu d'élite, Homme courbé si bas sous l'épreuve de fiel , Est-ce au moins une fleur qui croîtra dans le ciel !

(Quelques scènes d'un drame ébauché dans les camps. Il devait être intitulé : denys a corinthe , ou le tyran maître d'école. Ce genre d'essai a singulièrement vieilli ; mais on y remarquera peutêtre quelques sentimens généreux : condition devenue rare dans une poétique plus récente. L'honnêteté des fntentions est le mérite le moins équivoque de la littérature de 181 5.)

— Acte premier, scène première. — Paysage aux bords de la mer. — Demi-obscurité.

ARISTIPPE, seul.

Le jour enfin va luire! Échappés du naufrage, Nous saurons sur quels bords nous a portés l'orage. Suis-je en des lieux déserts ou parmi les humains? Chez les Scythes, les Grecs , ou les noirs Africains ? Déjà les compagnons de mon humble infortune Qu'un même et frêle esquif a sauvés de Neptune, Excités par la faim, sur ces bords dispersés , Cherchent des pas humains et des sentiers tracés. Puissent-ils voir fumer quelque toit sur la plage !

Quel œil reconnaîtrait en ce mince équipage , Sous ce manteau grossier par les flots outragé , Aristippe , un savant de Plutus protégé , Le brillant favori du tyran de Sicile ? Subissons ma disgrâce et sa rigueur utile : Vertu, mets à profit mes jours humiliés !

Il s'avance.

Que vois-je? des compas, des crayons oubliés, Les signes révérés de la géométrie ?

Voilà des traces d'homme et voilà ma patrie ! Quels que soient les mortels sur ces bords retirés ,

Sans douto ils sont humains puisqu'ils sont éclairés.

Mais, dans l'ombre, à pas lents, s'avance un personnage Il a la mine étrange et l'air un peu sauvage. Seigneur, ètes-vous Grec?

Page 1