Acte IIL— Scène V
EUCHARIS
Lui ! Deny9 ! son nom seul m'a coûté tant de pleurs' Dès mes plus jeunes ans trop instruite à le craindre. J'appris à le haïr.
DENYS
Apprenons à le plaindre.
Ton cœur à mes leçons s'est déjà confié : La plus noble vertu, crois-moi, c'est la pitié.
Des esclaves peut-être ont formé son jeune âge , Des flatteurs sa raison , un prêtre son courage. Quelle vertu puiser dans l'exemple des cours ! Là , trahi par les yeux, trompé par les discours , Adoré comme un dieu sur la terre où nous sommes, 11 vit des courtisans et les prit pour des hommes.
Sa misérable enfance atteignait dix années Qu'il ne soupçonnait point ses parens ni les Dieux , Et la première fois qu'apparut à ses yeux L'invisible tyran qu'on lui nomma son père C'était un jour de sang ; jour qu'ils disaient prospère : Au moment oîfce roi , tremblant mais sans remord , Achevait de signer dix sentences de mort. Le vieux prince en ses bras prenant l'enfant timide : « O mon fils, lui dit-il, règne et choisis pour guide L'exemple qu'après moi je laisserai demain: Que le sceptre et la hache éclatent dans ta main, Sous les coups du pouvoir que la révolte expire : L'efl'roi , c'est du respect ; le sang fonde un empire. »
Eh! nia pauvre Eucharis, que voulais-tu, dis-moi, Qu'un jeune, un faible enfant, déjà glacé d'effroi , Écoutant comme un dieu qui pour nous se révèle Cet oracle émané de la voix paternelle Opposât aux conseils d'un tel aveuglement ?
EUCHARIS
Quoi! veux-tu m'entraînera plaindre son tourment?
DENYS
Oui. D'un injuste roi la misère est profonde.
Le monde entierle craint, mais il craint tout le monde.
Cent gardes soupçonneux pour lui veillent au loin,
Mais de les lui garder quel pouvoir prendra soin ?
Les malheurs qu'il a faits, sa terreur les expie;
Partout un glaive nu pend sur sa tête impie.
Les drapeaux révoltés brillent aux monts lointains
Et l'odeur du poison s'exhale à ses festins.
Il reproche à la nuit son épaisseur obscure,
Au silence une embûche, au feuillage un murmure.
Si son ami l'embrasse, il croit avoir touché
Sous les plis du manteau quelque poignard caché.
EUCHARIS
Juste ciel!
DENYS
Et pourtant quand la jeune victime
Tomba, le croirais-tu, du trône illégitime, Il se crut des mortels le plus infortuné. Où s'enfuir? où cacher son front découronné? Il implorait l'instant qu'un beau trépas honore...
EUCHARIS
L'a-t-il rencontré?
DENYS
Non.
EUCHARIS
Où vit-il?
DENYS
On l'ignore.
A travers la révolte et l'ombre et les clameurs, On dit qu'un frêle esquif, avec quelques rameurs, L'emporta vers une île enfin hospitalière...
EUCHARIS
Que l'exilé du trône élève une chaumière! Et sais-tu s'il gémit de regrets consumé?
DENYS
Non ; peut-être à son sort s'est-il accoutumé. D'abord il a dû croire un trône orné d'esclaves A ses jours nécessaire ; il pleura ses entraves, Pensait à l'avenir avec un vague effroi Et qu'il ne serait rien s'il n'était plus un roi ;
r,nr>
Mais enfin il s'éclaire, il sent qu'avec l'empire
On perd des ennemis. S'il vit libre, respire
Sous le toit inconnu de l'hospitalité >
S'il partage le pain de la frugalité?
Son cœur s'ouvre, affranchi d'un souci qui dévore,
A l'espoir...
EUCHARIS
Se peut-il?
DENYS
Mais il lui reste encore A trouver, pour fixer le bonheur sur ses pas, Un ami, son égal...
EUCHARIS
Il ne l'obtiendra pas!
DENYS
Et pourtant son destin déjà moins inflexible Lui laisse voir un être à son amour sensible.
EUCHARIS
A ce monstre une femme aurait livré son cœur?
DENYS
On le dit.
EUCHARIS
Moi je sens qu'une invincible horreur...
DENTS
C'est vous calomnier. Quoi! sans appui, sans guide, Si tu l'avais trouvé sur cette plage aride, Malheureux... comme moi, délaissé, n'ayant plus Que l'amer souvenir des biens qu'il a perdus, Ton âme à la pitié...
EUCHARIS
Mais cette femme ignore...
DENTS
Il ne l'a point trompée , Eucharis. Il l'adore. L'unique trahison qui flétrisse un amant C'est de feindre Tamour ou d'aimer faiblement .- Il ne l'a point trompée!
(Denys a été ébranlé par les offres des ambassadeurs. Il a proposé à Pythias de retourner avec lui en Sicile. Pythias a prédit à l'exilé qu'il y redeviendrait bientôt un oppresseur. — On sentira qu'il a fallu écarter ici les péripéties d'une fable inachevée , et s'enfermer exclusivement dans les sentimens philosophiques. — Acte IV, scène 2.)
DENYS
Le passé me rend sage et je me sais connaître.
Tyran, j'ai fait des lois pour les besoins du maître, Je serai maître enfin pour le besoin des lois. Les peuples reprenant leur patrie et leurs droits Apprendront à chérir notre double présence. De l'amour des sujets j'ai compris la puissance! Le pouvoir dans l'état se doit dissimuler : Devant chaque vertu je ne veux plus trembler! Cachons pour être roi la volonté suprême, Et sur la terre enfin imitons le ciel même. Oui, sur l'ordre et les lois du moteur éternel. Oui, je prétends régler mon règne paternel. Regarde Jupiter! En son immense empire, Blesse-t-il quelque droit de l'être qui respire? Invisible et présent, sa tranquille bonté Le laisse plein de force et plein de liberté; Il s'agite, il jouit. Cependant on blasphème : L'univers, dit l'athée, est régi par lui-même; Où les voit-on régner, ces souverains des cieux? Pythias, ce blasphème est un hommage aux Dieux '
PYTHIAS
Oui, ces pensers nouveaux obtiendraient mon estime. Je veux croire aux projets de ton cœur magnanime. Mais, dis-moi, n'est-il pas de pouvoir plus humain. Plus juste que les droits du sceptre dans ta main?
DliNYS.
Prends garde! Ta vertu peut devenir barbare.
Tremble que l'égoïsme en secret ne t égare.
Il est aisé sans doute à mon destin futur
De préférer la paix de ton bonheur obscur.
Mon palais, je le sais, ne vaut pas ta chaumière ;
Mais du bonheur public peut-on fuir la carrière?
Fais pour l'humanité ce généreux effort,
Régnons, cher Pythias : viens partager mon sort.
Veux-tu par ton refus m'arracher la couronne,
Veux-tu m'abandonner orphelin sur un trône '.}
Non, toi seul es garant de mon fragile honneur,
Toi seul d'un peuple entier peux fonder le bonheur.
Sois l'exemple chéri que ma faiblesse imite ,
Je te livre en ma cour un pouvoir sans limite.
Écarte ces flatteurs assemblés sur mes pas,
Dispose de mon or, commande à mes soldats ;
Que par tes soins le jour, la nuit quand je sommeiile ,
L'austère vérité s'attache à mon oreille.
Du cercle des vertus si je sors un moment,
Si je pouvais, parjure à mon libre serment,
Des leçons du passé mépriser la sagesse,
Du pouvoir corrupteur sentir encor l'ivresse,
De mes erreurs, ami, tranche l'indigne cours.
Je confie à toi seul et mon peuple et mes jours : En m'estimant encor sois-moi fidèle et frappe: Punis sur un tyran ton ami qui t'échappe ; Offre à nos nœuds brisés l'hommage de mon sang, Frappe du coup mortel ce cœur reconnaissant.
PYTHIAS
Eh bien ! que du poison des grandeurs souveraines,
Nul ferment recelé ne survive en tes veines ;
Deviens, je le veux même, un roi juste et vanté :
Le plus juste des rois vaut-il la liberté ?
Le pouvoir d'un seul chef répugne à la Sicile,
Ce peuple qui s'éclaire, à ton joug indocile,
S'est aux lois de Dion sans peine accoutumé.
Vois ce républicain , d'un saint zèle animé,
Retremper dans les mœurs la liberté flétrie :
Au rang des grands états replacer la patrie !
Regarde quel parti vient mendier ta loi,
Juge enfin les amis de Dion et du roi :
J'aperçois Damoclès....
( Les ambassadeurs font un dernier effort sur le prince. Il avait demandé du temps pour réfléchir. Eucharis et Pythias ont refusé de le suivre. C'est le plus maltraité des anciens courtisans qui a la parole. — ActeV. — Scène dernière. Tous les personnages sont présents.)
DAIHOCLÈS.
11 n'est plus un rebelle à ton auguste loi : Les Denys sont toujours nos légitimes maîtres Et ce peuple te fut légué par tes ancêtres. Chaque jour Syracuse avec un deuil nouveau Vient aux mers de Crissa demander ton vaisseau. Cet espoir seul l'anime, et mille cris d'ivresse Élancent jusqu'aux cieux sa touchante allégresse ; Ce peuple est affamé du retour de son roi. Viens, mon maître, mon Dieu...
DENYS
Vil courtisan , tais-toi!
Ou plutôt, Damoclès, pardonne à ma colère, A ce dernier retour du royal caractère. Le courroux dans mon cœur fait place à la pitié.
Quoi ! ne serais-tu rien si tu n'étais esclave? Sache envier mon sort et viens le partager , Je te cède une part des soins de mon verger. (Aux ambassadeurs.) Adieu tous. Laissez-moi du sort bénir l'offense, Et gouverner ici la studieuse enfance :
r,io
J'\ possède la paix : avec ee premier bien Eucharis, un ami, les droits de citoyen. Laissez-moi sans sujets loin d'un rang qu'on renomme. Le hasard me fit roi, le malheur m'a fait homme. J'étais enfant royal, près du trône enchaîné, A vous servir de maître en naissant condamné: Des revers, la révolte et des Dieux la sagesse Du malheur de régner dispensent ma vieillesse.
Eh ! quel libre mortel reprendrait sans effroi
Ce sceptre redoutable et le métier de roi?
Da faîte des grandeurs on découvre un abimc :
Le trône est un autel, le prince est la victime.
Qne sait-il du bonheur ? Connaît-il ces plaisirs
Qui d'une vie obscure enchantent les loisirs?
La douce confidence aux plaintes indiscrètes Et de deux cœurs égaux les voluptés secrètes ,
Il perd tout. Seul, captif, il ne vit qu'à demi
Et vous vous étonnez s'il possède un ami !
Les pleurs de l'indigent l'accusent dans vos temples :
Qu'il tremble ! tous ses jours deviendront des exemples.
1! répond de son siècle aux siècles à venir,
Et l'inflexible histoire attend pour le punir.
Le silence, l'oubli, lui ferment leurs refuges ,
Sa \o'\x a des échos, son sommeil a des juges. De lui-même un instant s'il cherche à s'éloigner, Ce cri l'atteint partout: — Sois roi, songe à régner !
Je voue aux noirs serpents que nourrit ïysiphone Le front qui reprendra ma fatale couronne. Partez ! Consacrez-la, dans un temple écarté, Aux Dieux de la concorde et de la liberté !
\ll
J'ai entendu, l'autre jour, la conversation suivante entre un auteur et son ami.
L'ami : Vous voilà, mon très cher? Que je suis heureux de vous rencpntrer aujourd'hui !
L'auteur: Eh! pourquoi aujourd'hui, Monsieur, plutôt qu'hier?
— Parce que j'ai à vous exprimer combien je suis satisfait de votre dernier ouvrage. C'est une œuvre
morale et un modèle de style, Il doit conquérir le plus incontestable succès.
— Vous êtes bien honnête !
— Que disent donc vos envieux, que c'est un livre sans portée, d'une philosophie dangereuse et qui ne se vend point du tout!
— On dit cela ?
— L'ignorance, l'esprit de parti . Que voulez-vous ? Peut-il naître une feuille sur laquelle il ne tombe une chenille? Vous ne savez donc pas qu'il a paru ce matin... dans un journal...
— Un article contre moi ? Je l'ignorais.
— Laissez-les dire, allez ! Les ennemis honorent. Le mérite d'un écrivain se mesure sur le mal qu'on en dit. Qui est-ce qui fait avancer le plus souvent un vaisseau ? Les vents contraires . Le public se soucie bien d'un éloge ! L'éloge glisse sur lui comme la pluie d'avril sur la toile cirée. Mais une diatribe ! on s'en souvient. Un nom se retient par les épigrammes dont il est illustré. C'est de la gloire semée à l'envers : elle n'en pousse que mieux !
— Cet article contre moi, dites-vous...
— Est infâme.
r,ii
— Est-ce qu'on y attaquerait ma probité, mou honneur?
— Il n est pas question de cela . L'article est tout littéraire; mais d'une injustice révoltante, criante, outrageante.
— Mais vous m'assurez qu'il ne porte nulle atteinte à l'estime que je veux toujours mériter, à ma susceptibilité d'honnête homme? Alors...
— C'est bien pis que cela. On en veut à votre esprit , à votre logique : on vous dénie l'ombre du talent : on tourne votre fable et vos personnages en ridicule . Votre manière est celle d'un niais . On vous prête des phrases qui ne sont ni claires, ni élégantes, ni même françaises.
— I"h bien ! permis à eux. Qu'ils tâchent de le prouver ; et s'ils ont raison , nos jeunes écrivains profiteront de mes fautes.
— Il faut vous venger, mon cher.
— De quoi?
— Du mauvais goût.
— Ah!... ce serait protester contre la liberté de la presse . Et ils trouvent mon livre mauvais ?
— Oui.
— Et moi donc ! Que je cherche querelle à des
gens qui pensent comme moi , une fois par hasard! Quand je compare ce que j'ai exécuté à ce que je voulais faire, je suis plus mécontent qu'aucun d'eux. Qu'ils viennent à moi , mes redresseurs de style, je leur indiquerai bien d'autres défauts. J'en sais long contre mon livre !
Écoutez : je suis fort étranger aux coteries , à leur vie littéraire et hargneuse. Si vous saviez ce que c'est que la lecture d'un journal dans les bois , sous nos châtaigniers, devant le soleil qui se couche. La critique acerbe, d'ailleurs , me trouve aussi peu docile que je suis empressé et reconnaissant envers la censure affectueuse. Les avertissemens sincères et les conseils rigoureux qui ont l'art pour but donnent seuls l'encouragement et l'émulation. Je ne lirai point cet article. Heureusement que je ne sais pas même dans quel journal il se trouve, et je ne veux pas le savoir.
— C'est dans le journal des débats.
— Bon ! je vous dis de ne pas me l'apprendre et c'est la première chose que vous faites ! Enfin, puisque me voilà instruit, je profiterai de l'avertissement. J'aurais pu, la première fois que l'oisiveté me poussera dans un cabinet dit littéraire, prendre
machinalement une de ces feuilles salariées qui font métier d'attaquer les indépendans, comme si leurs amis les défendaient ; je m'en abstiendrai. Je connais l'adversaire, et suis bien dispensé de m'affliger les yeux de son article.
— Le voilà. Je l'ai mis, pour vous, dans ma poche.
Devenez malheureux par sympathie , Emile : La douleur quelquefois est noblement utile. Elle use, elle éteindra le plus froid des tourmens, L'ennui : fiel répandu sur tous vos alimens. Pourquoi l' agitez-vous, la vie, à perdre haleine? Vous errez aux plaisirs ainsi qu'une âme en peine. Le monde est ce fruit d'or qui livre sous la dent Des cendres, au Fellah dans son désert ardent.
L'esprit exempt de deuil laisse énerver ses flammes:
Il périt au contact de ces bauales âmes ,
Étrangers que pour nous espoir ni souvenir
Ne rallie au présent, n'attache à l'avenir.
Sur des fêtes sans trêve en vain l'oisif spécule :
Piqué par sa mouvante et noire tarentule ,
Il change incessamment ses vœux pour des regrets,
Court après l'existence et ne l'atteint jamais.
Partout il entre ou sort , nulle part ne demeure :
Comme un char mercenaire il prend la vie à l'heure.
Qui saura l'arracher, dès que le jour a lui ,
Au fâcheux qui l'obsède obstinément? à lui '.'
Sortir de soi pour vivre ! impuissante ressource!
Le bonheur, est-ce un prix qu'on obtient à la course?
Un fruit de la vapeur ? Un ami dans l'exil
Accompagne un ami : mais escorterait-il
De festins en concerts l'activité malade?
Oreste des plaisirs, où trouver ton Pylade ?
Le bonheur ! il n'est pas dans le monde, à ce bal
Qui tournoie , en sabbat, sous l'orchestre infernal;
Il est dans ce verger où l'assidu poète,
Mal satisfait des vers que l'amitié répète ,
S'efforce d'assouplir des accens encor durs ,
Sait éclairer la nuit des passages obscurs,
Là, devant vos conseils ses vanités fléchissent Et des pertes qu'il fait ses veilles s'enrichissent.
Accueillez la pensée , ami : loisirs rêveurs Où l'àme se féconde en d'amères ferveurs. En tout esprit d'élite une peine se mêle. De la douleur la gloire est souvent sœur jumelle. Prométhée a conquis le feu sacré du jour ; Espérez dans un cœur qui nourrit son vautour ! Flotter, courir, errer, c'est moissonner l'ivraie, C'est dépenser l'or pur en stérile monnaie; Aux lazzarons sans toits mendier un abri. Plutôt que recourir à ce monde appauvri , Faites des libres arts , loin du siècle servile , Vos compagnons aux champs, votre honneur à la ville. Un rêve , quel qu'il soit, peut vous instruire : et quand S'oublier est utile , un livre est éloquent Du moins , plus que le jeu , les propos , la gazette , Le bal, l'esprit des sots qu'un autre sot répète. Pour que d'un meilleur monde il germe en nous l'espoir, Ne vivons pas, rêvons !
On raconte qu'un soir Un errant écolier vit au coin d'une rue
Un bienheureux de pierre. Il dit à la statue : — « Frère , si tes haillons de granit écornés Te pèsent : si la pluie assez souvent au nez T'a battu froide et lente ; et malgré l'enveloppe Qui te drape à mes yeux d'un faux air misanthrope. Si tu gardes un cœur, quelque secret amour Des femmes , de la vie , et des clartés du jour, Descends. Nous changerons de destin et de place. Je monterai subir les vents , les nuits de glace ; Toi, tu redeviendras homme aux instincts actifs. »
La statue opposa deux signes négatifs.