UNE HEURE DE MISANTHROPIE
Si la haine est fidèle et l'amour inconstant, C'est qu'ils ont tous les deux une inverse origine ■ L'un sentiment humain, l'autre vertu divine. L'amour, qu'un même éclair crée ou tue à l'instant Des sens irréfléchis n'est qu'ardeur éphémère ; L'autre, qui pour grandir dans sa lenteur amère, Se recueille, s'épure au creuset du malheur,
C'est de l'âme indignée une auguste pudeur.
Sa probité rigide à la sainte innocence
Est un culte. Du mal c'est la reconnaissance!
Que sait-il de l'amour, qui facile et banal,
Hésite à distinguer d'avec le bien le mal?
N'osa jamais combattre, et dans son cœur vulgaire
Conspirer, repousser la guerre par la guerre?
Devant nos ennemis ce courroux limité
Est faiblesse, impuissance, erreur, infirmité.
L'injure ou le mépris le faible les tolère ,
Mais Dieu sait amasser des trésors de colère.
Qui, sous d'injustes lois , n'aime à voir sans flécbir Cain déshérité travailler et haïr?
Ismaël , de sa mère escortant le silence , Accepter le désert plutôt que la clémence? A ses frères ingrats Coriolan fatal, Et l'horreur des romains la vertu d'Annibal ? Lgolin dans sa tour mêle de nobles larmes Au sang de ses trois fils... pour aiguiser ses armes! Écoutez! il regrette en ses jours triomphans Que le ciel à Roger n'ait point laissé d'enfans. La mobile indulgence est volupté mortelle , Mais le plaisir des dieux d'un autre nom s'appelle.
Honneur donc et respect au fier ressentiment Patient, probe, exact en son engagement . Toi qui peux oublier, la vertu t'abandonne. Honte à qui sait fléchir, remords à qui pardonne! Une injustice absoute? un affront sans vengeur.' C'est trahir l'innocence et parjurer l'honneur. A tout pacte d'oubli la nature est rebelle : L'amour est inconstant, mais la haine est fidèle.
Oue le prêtre chrétien, de mollesse abattu. Dans la mansuétude ait traîné la vertu, Frappé sur une joue offre l'autre à l'outrage, C'est tenter la raison, blasphémer le courage. Avant tout , l'insulté doit frapper l'insulteur. Et que deviendrait-il , l'illogique pasteur, Si le soir, dans l'église où son peuple frissonne, Prêchant aux ennemis : « Clémence! Dieu l'ordonne, » Une voix répondait, des ténèbres sortant : — Pardonne-t-il aux siens, ton Dieu? Je suis Satan.
Quand l'amour vous étreint sous sa mélancolie,
Si l'on s'est élevé jusques à la folie,
C'est un mal de guérir. Nul incessant poison
N'est amer et fatal autant que la raison.
Des erreurs d'un long rêve effaçant la magie,
Plus le calme a dompté ma fiévreuse énergie,
Plus je sens m'envahir le néant oppresseur.
( > souffrance ! mou bien , ma compagne et ma sœur ,
Ta présence implacable est du moins assidue :
Qui donc suivrait nos pas si nous t'avions perdue?
Mon unique héritage, oh! reste à mon côté.
Par toi l'homme est moins faible ; et de sa dignité
C'est toi qui lui viens rendre un mâle témoignage ;
Il te doit la vertu, le patient courage,
L'instinct qui se résigne à subir notre exil.
Et qui n'a pas souffert, ô mon Dieu, que sait-ii ?
Rachel dans ses regrets, veuve et mère isolée,
« Parce qu'ils ne sont plus » veut vivre inconsolée;
Hélas! et descendu sous un deuil éternel,
Quel cœur noble est moins mort que les fils de Ilachel ?
Vous qui ne comprenez les regrets ni les larmes Qu'un monde exempt d'amour fascine de ses charmes, Sans ardeur ni courroux, gouvernés par le sort, Cœurs de sables mouvans, votre âme sans ressort Est à l'enthousiasme impassiblement close : Impuissance d'aimer quelqu'un ni quelque chose! Oh! pitié pour vos fronts sans cheveux blanchissans! En vain j'entends redire à vos sages accens Jusqu'aux pieds du trésor dont l'aspect seul m'enivre :
« Défendez-vous d'aimer »... Se défend-on de vivre .' Oh! ne vienne jamais, comme un stérile bien, Le marbre de vos cœurs se glisser dans le mien. Laissez-moi mon calvaire et fleurissez vos voies. Qui pleure encor vivant l'être qui fit ses joies Peut du destin fléchi conquérir un regard. On dit que rencontrant Gabriel à l'écart, Qui seul et sur ses yeux les ailes étendues, Pleurait d'un compagnon les amitiés perdues, Dieu s'arrêta. Cet ange habitait dans le ciel, Et pourtant Dieu lui dit: — Je te plains, Gabriel!
XVF.