III. Son amour pour Dieu et pour le prochain
SAINT ARCADE, Martyr 12 janvier.
Saint Arcade, chrétien aussi riche qu'estimé, habitait la ville de Césarée, en Mauritanie, lorsque éclata la plus terrible persécution contre les serviteurs du vrai Dieu. Le préfet qui commandait en Asie, au nom de l'empereur Dèce, sévissait avec une cruauté jusque-là inouïe contre les fidèles qui refusaient de sacrifier aux idoles. Arcade crut devoir quitter sa ville natale, pour se retirer dans un lieu écarté où il servirait librement Jésus-Christ, dans les veilles, l'oraison et tous les autres exercices d'une vie austère et pénitente. Il confia la garde de sa maison à un de ses parents en qui il avait une pleine confiance ; quelque temps après, des soldats envoyés par le gouverneur vinrent pour l'arrêter, et, dans ce dessein, ils investirent et forcèrent sa maison. Ne l'ayant point trouvé, ils se saisirent de son parent et le menèrent dans une étroite prison d'où il ne devait sortir que lorsqu'il aurait révélé le lieu où Arcade s'était retiré.
Le Saint, ayant appris l'emprisonnement de cet ami charitable, abandonna sa retraite, et se présenta au gouverneur : « Si c'est à cause de moi, dit-il, que vous retenez mon parent dans les fers, accordez-lui la liberté ; je suis en état de vous dire ce que vous ne pouvez savoir de lui. — Sacrifiez aux dieux, dit le gouverneur et à l'instant même je vous rends à tous deux la liberté. — Je suis chrétien. Pensez-vous donc effrayer les serviteurs de Dieu, en les menaçant de la mort qui fait l'objet de leurs désirs, parce qu'il est écrit : Ma vie est Jésus- Christ, et la mort m'est un gain ? Faites-moi souffrir tous les supplices que vous pourrez imaginer, vous ne viendrez jamais à bout de me séparer de mon Dieu. — Saisissez cet impie, s'écrie le gouverneur, en s'adressant aux bourreaux ; faites-lui voir, faites-lui désirer la mort sans qu'il puisse l'obtenir de longtemps. » — Aussitôt, les bourreaux traînent Arcade au lieu où tant d'autres déjà avaient été égorgés pour le nom de Jésus-Christ. Le Saint, y étant arrivé, s'incline, adore Dieu dans son cœur et tend le cou au bourreau ; mais l'heure de sa délivrance n'était pas arrivée, et devait être précédée de cruelles tortures. Les bourreaux lui coupent successivement les jointures des doigts, des bras et des épaules. Ils le font ensuite coucher sur le dos et lui coupent aussi les doigts des pieds, puis les pieds et les jambes. Le martyr donnait ses membres les uns après les autres, témoignant une patience héroïque durant cette barbare exécution. Sa langue, qu'on avait seule épargnée, prononçait sans cesse ces paroles : Seigneur, enseignez-moi votre sagesse.
Voyant ses membres épars sur l'arène : « C'est à présent, disait-il, que vous m'êtes chers, puisque vous avez été offerts en sacrifice à mon Dieu. Et vous, ajouta-t-il, en s'adressant au peuple qui fondait en larmes, vous qui êtes témoins de cette sanglante tragédie, apprenez que tous les tourments ne sont rien pour celui qui attend une couronne éternelle. Vos dieux ne sont pas des dieux. — Renoncez à leur culte sacrilège. — Il n'y a point d'autre Dieu que celui pour lequel je souffre et je meurs. Lui seul me soutient et me console en ce terrible moment. Mourir pour lui, c'est vivre. Souffrir pour lui, c'est la joie d'un chrétien. » Ayant prononcé ces paroles, le saint martyr expira doucement, le 12 janvier et son âme s'envola au Ciel.
Que de courage, que d'héroïsme dans le martyre de saint Arcade ! Témoins de ses supplices, les païens en sont profondément troublés et effrayés, et les chrétiens vivement édifiés. Le serviteur de Dieu confesse hardiment que mourir pour Jésus, c'est vivre et que souffrir pour lui, c'est la joie du chrétien ; et il vole à la mort en sacrifiant tout à Dieu. Et nous, héritiers de la même foi, enfants du même Père, disciples du même Maître, que faisons-nous pour le Seigneur et pour notre âme? Et cependant, la foi des martyrs doit être notre foi, leur espérance notre espérance, leur amour notre amour. Sans doute, Dieu n'exige pas de si grands sacrifices de notre part. Il ne demande pas que nous versions notre sang pour sa gloire, mais il veut que la foi soit
la règle de notre conduite. Nous devons souffrir, sinon la mort, du moins ces incessantes épreuves qui nous arrivent ; nous devons tout faire et tout endurer de la part des hommes plutôt que d'offenser Dieu; c'est lui qui doit être le terme de nos paroles, de nos pensées, de nos actions. En a-t-il toujours été ainsi? — Mon Dieu ! Quelle différence entre ma vie et celle de saint Arcade ! Donnez-moi une' foi courageuse et une charité ardente comme celle de votre serviteur.
Plan de méditation.
Générosité de la foi de saint Arcade prouvée : 1° par son interrogatoire ; 2° par le mépris des supplices ; 3° par le témoignage de sa conscience.
SAINT MAUR, Abbé et Disciple de saint Benoit 43 janvier.
Saint Maur était issu d'une noble famille patricienne de Rome, très chrétienne et parente de saint Benoît, à qui l'enfant fut confié dès l'âge de douze ans. A cette admirable école, Maur fit de merveilleux progrès. Il entreprit courageusement d'imiter les vertus de son père spirituel et de suivre son genre de vie : ses veilles, ses jeûnes, ses pénitences fort austères, ses prières, sa mortification continuelle et tous ses exercices de piété. Il mit a ce travail tant de bonne volonté, tant de dévouement, tant de sainte
ardeur, qu'il'devint la ressemblance parfaite du saint qu'il s'était proposé pour modèle. Il était jeune encore et déjà saint Benoît disait de lui à ses disciples : a Nous avons vu un enfant, au-dessous de l'adolescence, nourri dans le monde avec toutes les délicatesses ordinaires aux personnes de condition, embrasser la perfection avec tant d'ardeur et de générosité, qu'il égale les plus anciens et les plus consommés dans la vertu. » Aussi quand saint Benoît s'absentait, il lui confiait le soin du monastère. Dieu, content des dispositions de Maur, lui accorda le don des miracles.
Un jour, que saint Benoît était absent, des parents lui apportèrent leur enfant, muet et boiteux, le conjurant, avec des larmes, de le guérir. L'humilité de Maur s'y refusait. Mais vaincu par les instances, les sanglots et les larmes des parents auxquels toute la communauté avait joint ses prières, il apporte l'étole qu'il a reçue de saint Benoît pour son ministère de diacre, il la place sur la tête de l'enfant, fait sa prière, et l'enfant se trouve immédiatement guéri. Il rapporta à saint Benoît toute la gloire de ce miracle.
Un autre jour, le jeune saint Placide, entré comme lui depuis peu dans l'Ordre naissant de Saint-Benoît, était tombé, en puisant de l'eau, dans un lac très profond, voisin du monastère. Déjà le courant l'avait emporté à la distance d'un jet de flèche, lorsque saint Benoît, averti du péril par révélation, appelle Maur : «Courez, dit-il, courez, mon fils; Placide se noie, Placide se meurt; courez, ne perdez pas un moment. » Saint Maur, muni de la bénédic-
tion de saint Benoît, y courut aveuglément, sans se soucier d'autre chose que d'obéir. Par un prodige extraordinaire il marcha sur les eaux comme sur une terre ferme, et saisissant par les cheveux le petit Placide qui se noyait, il le ramena au bord. Alors seulement il s'aperçut du miracle et fut saisi d'un saint effroi. Ils coururent tous deux vers saint Benoît, et, en lui rapportant ce qui s'était passé, saint Maur protesta qu'il n'y était pour rien, l'ayant fait sans s'en apercevoir. «Après Dieu, ajouta-t-il,ce prodige n'est dû qu'à la puissance de vôtre bénédiction, ô mon père, et à la sainteté de votre commandement. » Saint Grégoire, de qui nous apprenons ce que nous venons de dire, ajoute que saint Benoît le fit son coadjuteur dans le gouvernement du monastère de Sublac, et qu'il le fit venir auprès de lui lorsqu'il se fut retiré au Mont-Cassin.
Notre Saint, étant venu en France en 553, y fonda, avec les pieuses libéralités du roi Théodebert, la célèbre abbaye de Glaufeuil, en Anjou. Il en quitta la direction dans sa vieillesse, et la remit, en 581, à un de ses disciples nommé Bertulfe. Maur, renfermé dans une étroite solitude, ne s'occupa plus que de son passage du temps à l'éternité : il s'y prépara par un redoublement de ferveur dans tous ses exercices. Deux ans après sa démission, il fut saisi de la fièvre et d'un violent mal de côté. Se sentant proche de sa ' dernière heure, il se fit porter à l'église, où il reçut le viatique et mourut couché sur le cilice, le 15 janvier 584. Il fut enseveli près de l'autel de l'église de Saint-Martin. On mit dans son tombeau un morceau de parchemin, sur lequel on avait écrit ces paroles :
« Le corps qui repose en ce lieu est celui de Maur, moine et diacre, venu en France sous le règne de Théodebert. » On trouva ce parchemin en 845.
Rien de plus important que la fidélité à la grâce. C'est de cela que dépend votre sort éternel. Pourquoi, parmi les purs esprits que Dieu a créés, les uns sont-ils au ciel, les autres en enfer? Pourquoi les uns sont-ils des anges et les autres des démons? C'est parce que les uns se montrèrent fidèles à la grâce et les autres infidèles. Voyez encore : pourquoi Abraham est-il le père des croyants ; Jean, le plus grand des enfants des hommes ; Paul, le grand Apôtre? Et Marie, que nous appelons notre Mère, comment est-elle la plus sainte des créatures et la mère de Dieu? C'est par la grâce de Dieu, avant tout, mais aussi par la fidélité à cette grâce. Par la même raison Maur, dont vous venez de lire la vie, fut un très saint abbé. Et vous, serez-vous saint ou serezvous réprouvé ? Vous serez l'un ou l'autre, selon que vous aurez été fidèle ou non à la grâce. Ah! si vous l'aviez toujours été quelles ne seraient pas maintenant les richesses de votre âme ! Chaque grâce à laquelle vous auriez correspondu eût été suivie de nouvelles, qui, toutes mises à profit, fussent devenues la source de nouvelles faveurs sprituelles. Dès lors, que de trésors innombrables durant le cours de votre vie ! Que de vertus I Que de bonnes œuvres! Quelle source inestimable de mérites et de sainteté! Heureux donc celui qui vit et meurt en correspondance aux appels du Seigneur. Mon Dieu! accordez-
moi les grâces dont nous avons tant besoin, mais accordez-nous surtout la plus précieuse de toutes, celle de la fidélité.
Plan de méditation.
I. Saint Maur a acquis toutes les vertus par son obéissance : 1° il s'exerça à l'obéissance dès l'âge de douze ans; 2° saint Benoît le proposait comme modèle à ses disciples.
II. Il gagna tous les cœurs par son' obéissance ; 1° il gagna le cœur de tous ses religieux ; 2° il gagna le cœur des grands et du peuple ; 3° enfin il gagna le Ciel.
SAINT HILAIRE, Évêque de Poitiers
14 janvier.
Saint Hilaire, l'un des plus grands ornements de l'épiscopat, une des plus brillantes lumières de l'Église de France, naquit à Poitiers au commencement du quatrième siècle, d'une des plus illustres familles des Gaules. 11 fut élevé dans les superstitions païennes et s'appliqua dans sa jeunesse à l'étude des sciences profanes. Il fît, soit dans les belles lettres, soit dans l'étude de la philosophie, des progrès qui firent prévoir ce qu'il devait être un jour.
En effet, par la seule force de son génie, il comprit l'absurdité des superstitions païennes. Les lumières de sa raison, avec le secours de la philoso-
phie et surtout l'aide de la grâce, le persuadèrent que l'homme est né pour la vérité; or la vérité c'est Dieu. Dieu n'est pas cet être vague et indéfinissable que le paganisme enveloppe d'obscurités absurdes, Dieu est un, éternel, créateur de ce qui existe, infini... lien est était là, quand la Providence lui mit entre les mains un livre de l'Ancien Testament ; arrivé à cet endroit où Dieu dit à Moïse : Je suis celui gui suis, il s'arrêta en s'écriant : « Voilà le Dieu que je cherchais I puis il trouva dans les Évangiles, et surtout dans celui de saint Jean, les principaux dogmes du christianisme. Le Verbe éternel, Dieu de Dieu, fait chair, dans le temps pour le salut de l'homme.
Dès lors, il n'eut plus que du mépris pour toutes les sciences du paganisme. Il y renonça bientôt publiquement en recevant le baptême. Ce fut alors un homme tout nouveau; non seulement il fut inondé de joie, mais aux connaissances acquises, il joignit le don de science infuse, et se trouva tout prêta combattre les combats du Seigneur. Quoiqu'il fût encore simple laïque et même engagé dans les liens du mariage, il parut aussi rempli de l'esprit de Dieu que les chrétiens les plus parfaits. Il n'agissait pas comme un simple néophyte, mais comme un des Pères de l'Église de Jésus-Christ.
La vertu d'Hilaire devenant tous les jours plus parfaite, on ne parlait dans toute la province que de la pureté de ses mœurs, de sa modestie, de sa charité et de son zèle. L'évêque qui occupait le siège de Poitiers étant mort, tous les fidèles de cette cité le demandèrent pour pasteur. C'était un temps difficile
POUR CHAQUE JOUR DE l/ANNÉE 93
pour l'épiscopat. L'arianisme, soutenu par l'empereur Constance, dominait partout. On avait besoin d'un évêque ferme et éclairé, capable de combattre avec avantage la secte qui menaçait de tout envahir. Le nouvel évoque se signala contre les hérétiques qui niaient la divinité du Verbe et composa de doctes ouvrages pour les confondre. On ne vit plus en lui que l'homme de Dieu. Il prêcha la foi évangélique avec un zèle infatigable et avec tant d'éjoquence que les pécheurs, touchés de ses discours, entraient dans de vifs sentiments de componction et renonçaient à leurs désordres. Son zèle pour la foi catholique le lit exiler en Phrygie vers l'an 356. Mais il n'en fut que plus attentif à découvrir leurs fraudes et à combattre leurs erreurs si répandues dans diverses provinces d'Asie. Pendant ce temps, l'empereur Constance fit assembler à Séleucie un concile presque tout composé d'hérétiques. Son dessein était d'anéantir les canons de Nicée contre Arius et ses sectateurs. Saint Hilaire alors, dans la quatrième année de son exil, fut invité à ce concile par les demi-Ariens qui se flattaient de le gagner à leur parti. Il s'y rendit et ne tarda pas à faire connaître qu'il était supérieur à toutes les considérations humaines; car il prit hautement la défense de la foi et rien ne put le faire lléchir. Les hérétiques, voyant qu'il ne leur était pas moins incommode dans l'exil qu'il ne l'était sur son siège à Poitiers, engagèrent eux-mêmes l'empereur à le renvoyer dans son Église.
Quand il fut de retour dans son diocèse, on lui présenta un enfant qui venait de mourir sans avoir
reçu le baptême. Il se mit en prières et l'enfant ressuscita. Saint Hilaire mourut après avoir gouverné son troupeau avec le zèle d'un apôtre, le 13 janvier de l'an 368, à l'âge de soixante-sept ans. Le pape Pie IX l'a mis solennellement au nombre des docteurs de l'Église.
Réflexions pratiques.
Saint Hilaire, chargé d'une mission difficile et délicate, travaille sans relâche à instruire le peuple qui lui est confié. Il veille à la conservation et à l'intégrité de la foi qu'il propage avec un zèle d'apôtre. La haine des hérétiques le poursuit et le fait exiler. Ces persécutions ne l'empêchent point de prêcher hardiment la vérité. Le noble courage avec lequel notre grand Saint combattit pour la foi de Jésus- Christ, ne condamne-t-il pas hautement tant de lâches chrétiens qui rougissent de cette même foi et font cause commune avec les libertins et les cupides ? Ne proteste-t-il pas contre notre tiédeur et notre apathie dans l'accomplissement de nos devoirs? Oh! combien je dois ici m'humilier et gémir!
Plan de méditation.
I. Admirables vertus de saint Hilaire : ld avant son épiscopat ; 2° pendant son épiscopat.
II. Sa fermeté dans les persécutions : 1° son courage dans la lutte; 2° sa patience dans son exil et ses persécutions.
SAINT PAUL, premier Ermite io janvier.
Saint Paul, premier ermite, naquit dans la basse Thébaïde, en Egypte, vers l'an 227. On le vit toujours, dès sa plus tendre enfance, doux, modeste et craignant Dieu. 11 n'avait que quinze ans quand ses parents moururent. Comme ils étaient aussi distingués par leur naissance que par leur fortune, ils lui avaient donné une éducation très soignée et l'avaient mis en possession d'un ricbe héritage.
Une cruelle persécution ayant éclaté contre les chrétiens, sous les empereurs Dôce et Valérien, Paul, pour mettre sa foi en sûreté, se réfugia dans une maison de campagne fort écartée, où il comptait n'avoir rien à craindre; mais il trouva un ennemi domestique plus dangereux que le tyran. Son beaufrère, malgré les larmes d'une épouse vertueuse, avait pris l'affreuse résolution de le livrer aux bourreaux pour hériter de ses grands biens.
Paul, connaissant l'intention criminelle de son parent, s'en alla dans les déserts pour se soustraire à sa perversité et attendre la fin de la persécution.
S'étant avancé peu à peu dans des chemins inconnus aux hommes, il se trouva au pied d'un rocher où était une profonde caverne dont une pierre fermait l'entrée. Poussé par un sentiment bien naturel de curiosité, il écarte cette pierre, il explore d'un regard avide l'intérieur de la caverne, où il aperçoit une sorte de grand vestibule formé par les larges
branches entrelacées d'un vieux palmier, au-dessus duquel brillait l'azur du ciel. Là sourdissait une source très limpide qui, bientôt, disparaissait sous le sol. Ce lieu, au rapport d'anciens manuscrits égyptiens, avait servi d'atelier à de faux monnayeurs. — Paul, regardant cette retraite comme un présent de Dieu, forma soudain la résolution de n'avoir plus d'autre demeure; il prit ces lieux en affection, et il y passa toute une longue vie dans la prière et dans le silence. Le palmier lui fournissait son repas et son vêtement; les fruits de l'arbre le nourrissaient, et les feuilles, travaillées de ses propres mains, lui formaient une simple tunique. L'eau claire de la source était son unique boisson.
Avec ces éléments de bonheur, ce fut avec joie qu'il renonça pour toujours au monde, se promettant seulement de prier pour ceux qui l'habitaient. Il fallait que la grâce agît bien puissamment sur lui pour subjuguer ainsi un jeune homme de vingt-deux ans, habitué à toutes les délicatesses de la vie. Mais Paul eut bientôt trouvé que toutes ces délicatesses qu'on estime tant n'étaient rien en comparaison des ineffables douceurs de la vie pénitente et contemplative. Jusqu'à l'âge de quarante-trois ans, il ne vécut que des fruits de son palmier; et le reste de ses jours, il fut miraculeusement nourri, comme autrefois le prophète Élie, par un corbeau qui, chaque jour, lui apportait la moitié d'un pain. On n'a point de détails sur les longues années qu'il passa au désert. Il avait déjà cent treize ans, lorsqu'il fut visité par saint Antoine, qui vivait comme lui dans une autre solitude de la Thébaïde. Voici comment la chose se passa :
Antoine, âgé de quatre-vingt-dix ans, fut violemment tourmenté par une tentation de vaine gloire. Le démon lui disait que nul autre aussi bien que lui n'avait connu les perfections de la vie solitaire. Mais Dieu lui envoya pendant la nuit un songe révélateur, lui apprenant que, plus avant dans le désert, il trouverait un autre solitaire beaucoup plus parfait que lui, et qu'il ferait bien de se mettre en chemin pour aller le visiter.
Docile à cet ordre du Ciel, le vénérable Antoine s'éloigne de sa cellule et s'enfonce dans les profondeurs du désert. Après une marche de deux jours et d'une nuit, il découvre de loin une louve qui, toute haletante de soif, se dirigeait vers le pied d'une montagne. Cet animal semblait aposté là tout exprès pour le conduire à la retraite de Paul. Antoine suivit ses traces à la faible lueur du crépuscule, et bientôt il aperçut de loin une lumière qui lui fit doubler le pas avec ardeur. Il avait donc enfin trouvé la demeure de celui qu'il cherchait. Paul était en prières; dès qu'il eut entendu le bruit des pas du voyageur, il tira la porte de sa cellule et la ferma en dedans. Mais Antoine, se prosternant devant la porte, le conjura avec tant d'instances de lui ouvrir, que Paul ne put s'empêcher de lui accorder cette grâce. Il dit d'abord à Antoine : « Pourquoi venez-vous chercher . un vieillard accablé d'années qui va bientôt être réduit en poussière? » Il ajouta: « Comment vont les choses du monde? Bàtit-on toujours des maisons et des villes ? Comment se nomme le maître qui règne aujourd'hui ? Se trouve-t-il encore des hommes qui se laissent séduire par la vanité et le mensonge ? En I. 6
reste-t-il qui adorent les démons dans les idoles ? » Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, un corbeau vint s'abattre à leurs pieds et déposa un pain devant eux. « Mon frère, dit Paul, admirez l'attention de la Providence. Pendant trente ans je me suis nourri des fruits de ce palmier, depuis soixante, le Seigneur, dans sa bonté, m'envoie chaque jour un corbeau avec un demi-pain. Aujourd'hui que j'ai reçu un hôte, il a doublé la provision, et le pain est tout entier. » Alors, assis sur le bord d'une fontaine, ils prirent ensemble leur nourriture avec actions de grâces; et après leur frugal repas ils passèrent la nuit en prières.
Au point du jour, Paul déclara à Antoine que sa dernière heure approchait et le pria d'aller chercher en toute hâte le manteau que lui avait laissé Athanase et de l'apporter pour ensevelir son corps. Antoine en pleurs ne songea plus qu'à obéir, et, après avoir baisé les yeux et les mains de son hôte, il reprit le chemin de son monastère, marchant avec une célérité merveilleuse, pour un homme épuisé par les jeûnes et les années.
A son arrivée, deux de ses disciples étant accourus pour lui demander la cause de son absence, il leur répondit : « Malheur à moi, pécheur, qui suis indigne d'être appelé serviteur de Dieu ! J'ai vu Élie, j'ai vu Jean-Baptiste dans le désert; en un mot j'ai vu Paul dans le paradis. »
Aussitôt, sans même prendre un peu de nourriturc, il reprit le chemin qu'il venait de parcourir ; il se hâtait, car il craignait que, pendant son absence, Paul ne rendît son âme à Dieu. L'événement lui
prouva bientôt que cette crainte n'était que trop fondée. Lorsqu'il fut arrivé à la cellule il trouva le corps du saint à genoux, la tête levée, et les mains étendues en haut ; il crut d'abord qu'il priait, et il se mit aussi a prier. Mais ne l'entendant pas soupirer, comme il avait coutume de le faire dans la prière, il lui fut aisé de voir qu'il était mort. 11 ne songea donc plus qu'à lui rendre les derniers devoirs. Il l'enveloppa dans le manteau qu'il avait apporté' et chanta des hymnes et des psaumes, comme il était d'usage parmi les chrétiens. Mais comment creuser un tombeau sans instrument? Il était occupé de ces pensées, quand il vit accourir deux lions du fond du désert. Arrivés près du cadavre, ils se mirent l'un et l'autre à creuser, avec leurs ongles, une fosse suffisante pour qu'un homme pût y être couché, puis se retirèrent. Après avoir recouvert de terre et de sable le corps de' son compagnon, Antoine s'en retourna dans son monastère, emportant avec lui une tunique de feuilles de palmier que Paul avait tissée de ses propres mains ; et iant qu'il vécut, il s'en revêtit aux jours solennels de Pâques et de la Pentecôte. Paul avait cent treize ans quand il mourut.
Saint Paul vit un jour, dans un songe mystérieux, un immense filet qui enveloppait l'univers entier. A son réveil il s'écrie tout éperdu : « Qui pourra se sauver? » — Véritablement cet immense filet existe, il est composé avec les maximes du monde, les vanités, les pompes et les plaisirs du monde, les œuvres et
les scandales du siècle. Il est facile de s'y laisser prendre. Voulons-nous l'éviter? Il faut, à l'exemple de saint Paul, fuir l'occasion prochaine du péché. Cet ange du désert a connu sa faiblesse, voilà pourquoi il s'est soustrait aux promesses et aux délices qu'offrait aux chrétiens l'empereur Dèce. Nous aussi nous sommes faibles; l'expérience d'un passé, peut-être bien coupable, nous le dit éloquemment. Évitons donc les dangers, les conversations, les divertissements du monde. Recourons à la prière, à la mortification et aux sacrements... mais si nous aimons le monde, si nous recherchons ses flatteries et ses caresses; si nous écoutons son langage, c'en est fait de notre vertu, et notre salut est plus que compromis. — Faisons un retour sur nous-mêmes et examinons où nous en sommes.
Plan de méditation.
Saint Paul a confessé Jésus -Christ devant les hommes : 1° par le mépris du monde ; 2° parla fuite du monde ; 3° par la pratique de toutes les vertus de la vie solitaire.
SAINT MARCEL, Pape et Martyr 16 janvier.
Saint Marcel, pape et martyr, dont l'Église célèbre la fête le 16 janvier, naquit à Rome vers le milieu du troisième siècle. Il eut le bonheur d'être
élevé dans la religion chrétienne. Il embrassa l'état ecclésiastique, et saint Marcelin, qui occupait alors le Saint Siège, connaissant ses mérites et ses hautes vertus, l'éleva à la dignité du sacerdoce. Le souverain Pontife ayant donné sa vie pour Jésus-Christ, l'an 304, le Saint Siège vaqua pendant trois ans et demi parce que les chrétiens persécutés n'étaient pas libres de se réunir pour élire un pasteur. Cependant, l'an 307, la persécution ayant un peu cessé, Marcel fut élu pape. Son premier soin, en montant sur la chaire de saint Pierre, fut de remettre en vigueur la discipline ecclésiastique et surtout les canons qui regardaient la pénitence. Il établit ensuite dans la ville de Rome vingt-cinq titres ou paroisses pour baptiser ceux qui se convertissaient à la foi et pour y recevoir à pénitence les pécheurs. Mais son zèle ne produisit pas tout le fruit qu'il en attendait ; il trouva des contradicteurs. On vit même des chrétiens lâches et rebelles se réunir contre lui et le persécuter. La juste sévérité dont il usa envers un apostat, le rendit odieux au tyran Maxence qui menaça, des plus cruels supplices, le saint évoque de Rome s'il ne renonçait au pontificat et ne sacrifiait aux idoles. Marcel ne tenant nul compte de ces menaces impies fut cruellement déchiré à coups de fouet, et, par un raffinement de cruauté, condamné à prendre soin, dans une étable, des animaux qui y étaient nourris au compte de l'État.
Le saint Pape devenu, pour l'amour de Jésus- Christ, valet d'écurie, ne parut jamais plus grand. Privé de tout secours dans un lieu infect, plus mal nourri que les bêtes de somme dont il prenait soin,
couvert de haillons, réduit à coucher sur la terre, il bénissait cent fois le jour Celui dont il s'estimait trop heureux d'imiter les souffrances et les humiliations. Les fidèles venaient de toutes parts pour admirer leur saint pasteur; il les encourageait par ses discours, les charmait par sa douceur, les instruisait par ses exemples et ses paroles. Le saint avait passé ainsi neuf mois, lorsque les principaux clercs de Rome trouvèrent moyen de le délivrer. Ils l'enlevèrent pendant la nuit et le portèrent dans la maison d'une sainte-veuve appelée Lucine qui fut tout heureuse de lui donne l'hospitalité. Gomme les fidèles y venaient secrètement de tous côtés, elle supplia saint Marcel de changer sa maison en une église. Le saint y consentit. Maxence n'eut pas plus tôt appris ce qui se passait qu'il fit convertir cette nouvelle église en écurie publique, condamnant le saint pontife à y finir ses jours dans la dernière indigence, au service de vils animaux. Peu de temps après, notre Saint, consumé de travaux et accablé de misère, mourut, le 16 janvier de l'an 310. On l'honore comme martyr à cause des souffrances qu'il endura pour la religion.
Réflexions pratiques.
Saint Marcel, persécuté par le tyran Maxence et luttant avec un courage invincible contre les puissances de l'enfer, est l'image de l'Église attaquée, non seulement parles hérésies et les schismes, mais surtout par une presse impie et par une foule innombrable de mauvais chrétiens. L'Église, qui a des promesses de stabilité n'a rien à craindre dans ses luttes, elle est assurée du triomphe. Néanmoins
POUR CnAQUE JOUR DE l'ANHÉB 103
que doit faire un bon catholique? ce qu'a fait saint Marcel et ce que faisaient les premiers chrétiens. Ils priaient. Notre devoir est de soutenir l'Église et son chef par nos paroles et notre influence et de prier pour qu'on leur accorde la liberté d'action et l'indépendance à laquelle ils ont droit. Oh ! que de chrétiens de nos jours ne pensent jamais à l'Église, ni à son chef visible. Ne sommes-nous pas de ce nombre?
Sujet de méditation.
I. Zèle de saint Marcel sur son siège : 1° actes de son pontificat ; 2° exemple des bons pasteurs.
II. Zèle du saint pontife dans sa prison : 1° il encourage les fidèles par ses parolos et ses exemples ; 2° il écrit aux évoques de la province d'Antioche concernant le dépôt de la foi ; 3o il écrit au tyran Maxence pour le faire renoncer aux idoles.
Autre plan.