SAINT AUBIN
1er mars.
Saint Aubin, une des gloires delà France, naquit en Bretagne en 469, dans le diocèse de Vannes, de parents riches et distingués par leur noblesse, et originaires d'Angleterre. Il montra de bonne heure une grande inclination pour la vertu et beaucoup de ferveur pour les exercices de la religion. On le voyait, dans un âge où l'on n'a communément de goût que pour les plaisirs, travailler sans relâche à détacher son cœur des choses créées, afin d'en consacrer à Dieu toutes les affections. Ce fut pour rendre ce détachement plus entier qu'Aubin quitta sa famille, renonça à sa liberté pour se consacrer au service de Dieu dans le monastère de Tintillan, en Bretagne. Il y vécut en homme qui aspirait uniquement à la perfection, et se distingua surtout par une obéissance sans bornes. Quelque grande que fût la piété et la régularité des religieux de ce monastère, le jeune
Aubin les eut bientôt surpassés tous. Il portait au plus haut degré l'amour de la prière, des veilles et de la mortification des sens. Chacun, dans la communauté, le regardait avec respect; aussi, quoiqu'il n'eût que trente-cinq ans, les religieux l'élurent-ils pour les gouverner après la mort de leur abbé, en 504. Pendant l'espace de plus de vingt-cinq ans qu'il administra la maison, non seulement avec le talent d'un homme supérieur, mais encore avec la vertu d'un grand Saint, il y rétablit la discipline, et y fit refleurir la piété, l'obéissance et l'union fraternelle.
La sagesse et la vertu du saint abbé projetaient un si grand éclat, que les habitants d'Angers, ayant perdu leur évêque, élurent Aubin unanimement pour lui succéder. Il fut obligé, après une longue résistance, d'obéir à la voix de Dieu qui se manifestait par les suffrages réunis du clergé et du peuple. On le vit le même sur le trône épiscopal que dans l'obscurité du cloître ; également doux, ferme, mortifié, vigilant, exact à remplir les devoirs de la vie privée et les fonctions publiques de sa charge. Les pauvres et les orphelins trouvaient en lui un père, les affligés un consolateur plein de tendresse, et les malades un médecin charitable, qui, aux secours humains, savait joindre les remèdes spirituels capables de guérir les âmes.
Un historien de sa vie raconte un grand nombre de miracles qu'il opéra pendant sa vie, il parle de cinq aveugles auxquels il rendit la vue, d'un paralytique qu'il guérit et d'un enfant qu'il ressuscita.
Du vivant de saint Aubin il y avait en France beaucoup de désordres , un de ceux qui affligeaient
TOUR CHAQUE JOUR DE i/ANNÉE 299
le plus le pieux pasteur, c'étaient les mariages incestueux, que l'on contractait du premier au deuxième degré de parenté ou d'affinité, et qui étaient pour ainsi dire autorisés par une coutume immémoriale. Aubin, en attaquant ce vieil abus, savait bien à quoi il s'exposait. Comme un autre Jean-Baptiste, quand il disait le non licet, cela n'est pas permis, il s'attendait bien à rencontrer plus d'un Hérode ; car le mal était surtout en haut. Mais il ne demandait pas mieux que de souffrir le martyre. La loi de Dieu fut son unique règle, et il ne fit acception de personne. Par ses soins et son zèle le Concile d'Orléans proscrivit ces mariages. Il vécut encore plus de onze ans, après la clôture de ce célèbre Concile, qui fut en partie son ouvrage. Pendant ce temps il travailla particulièrement au rétablissement de la discipline ecclésiastique, qui avait souffert de rudes atteintes, et sa fermeté, , tempérée par une extrême douceur, le fit réussir dans tout ce qu'il entreprit pour le bien de son peuple. Enfin, après plus de vingt ans d'épiscopat, il mourut à l'âge de quatre-vingts ans, le 1er mars de l'an 550. La vertu des miracles dont Dieu l'avait honoré durant sa vie, le suivit au tombeau.
Réflexions pratiques.
Saint Aubin a donné à Dieu son enfance, sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse et n'a pas cru trop faire pour un Dieu si magnifique dans ses bienfaits. Avons-nous jusqu'ici imité la conduite de ce grand Saint ? Hélas ! nous refusons notre cœur à Dieu tant
que le monde a de quoi nous amuser et nous satisfaire. Dans notre aveugle ingratitude, nous osons dire : Quel dommage de perdre ses plus belles années près de l'autel, on sous le voile religieux, ou dans l'obscurité d'une vie retirée du bruit des passions humaines ! Nous plaignons ceux qui le font, et, pour notre part, nous ne nous donnons à Dieu que quand le monde ne veut plus de nous ou que le dégoût nous éloigne de lui. Ainsi nous n'apportons plus à Dieu que les restes d'un cœur flétri par le monde, ravagé, déshonoré peut-être. Ah ! que nous sommes coupables ! Ce n'est pas ainsi qu'il faut servir le meilleur des maîtres. Mon Dieu ! je me donne entièrement à vous dès aujourd'hui et je veux vous être dévoué jusqu'à mon dernier soupir.
Saint Aubin est un modèle : 1° de détachement; 2° de zèle ; 3° de charité.
SAINTE EUDOCIE, Pénitente et Martyre 2 mars.
Au commencement du deuxième siècle, et sous l'empire de Trajan, vivait à Héliopolis une célèbre courtisane, nommée Eudocie. Elle avait quitté son pays pour vivre avec plus de liberté dans le désordre. Elle passait pour la plus belle personne de son
temps. La magnificence avec laquelle elle se parait relevait encore l'éclat de sa beauté. A ces charmes extérieurs elle joignait toutes les grâces d'un esprit vif, brillant et enjoué. Ses regards étaient comme des traits enflammés qui allumaient la passion dans les cœurs. Aussi un grand nombre tombaient dans ses pièges. Jamais courtisane ne fit tant de bruit, et nulle ne fit jamais tant de mal. Elle ne paraissait en public qu'avec un étalage de parures et de bijoux qui éblouissaient. Les plus grands seigneurs, attirés par ses charmes, lui faisaient la cour, et elle avait ainsi amassé des richesses immenses.
Eudocie vivait dans ces scandaleux dérèglements, lorsque le Seigneur, qui se plaît à renouveler de temps en temps les prodiges de sa miséricorde, vint chercher cette pauvre brebis égarée, et tirer des eaux fangeuses du vice cette nouvelle Samaritaine, pour l'abreuver aux eaux vives de la grâce. — Un saint moine, nommé Germain, revenant à sa solitude, passa par Héliopolis, et logea chez un chrétien de ses amis, dont la maison touchait à celle d'Eudocie. Le religieux, après quelques heures de sommeil, se leva vers minuit et chanta des psaumes, selon sa coutume, ensuite prenant un livre de piété qu'il portait toujours avec lui, il lut à très haute voix, d'abord pour fixer mieux son attention, et ensuite pour vaincre plus facilement le sommeil. L'appartement d'Eudocie n'était séparé que par un mur assez mince delà chambre où était le religieux. Celle-ci, éveillée -par le chant des psaumes, avait écouté avidement la lecture qui roulait sur les tourments des damnés. C'étaient des choses étranges pour elle!... Pleine
d'un trouble dont elle ne se rendait pas compte, elle fait venir le religieux dès que le jour paraît, et aussitôt qu'elle l'aperçoit : « Pardonnez-moi, mon père, dit-elle, la liberté que j'ai prise, mais ditesmoi, je vous prie, qui êtes-vous, quel est votre état et le sujet de votre voyage? Veuillez aussi m'expliquer cette lecture que vous fîtes pendant la nuit. » Le saint homme, après lui avoir dit qui il est et où il va, lui explique, mais avec ce ton pénétré que donne la foi vive, les châtiments des damnés. La peinture était saisssante. Eudocie tremblait et pleurait. « Je suis donc damnée, s'écria-t-elle, et il faut donc m'attendre à ces affreux supplices ! » Le serviteur de Dieu profitant de ces heureuses dispositions : « Permettez-moi, madame, dit le religieux, de vous demander à mon tour, qui vous êtes, quel est le pays qui vous a vue naître, et quelle est votre religion!
— Je suis de Samarie, répliqua-t-elle, ma religion est celle des Samaritains ; ou plutôt je n'ai pas de religion. Je quittai mon pays de bonne heure, pour vivre dans le désordre où je suis encore. Mais n'estil pas possible d'éviter les peines des damnés ?
— C'est très possible, répondit Germain, pourvu que vous changiez de conduite ; car le Seigneur Jésus l'a promis, il ne repousse jamais un pécheur pénitent. Du reste, adressez-vous à un prêtre, il vous dira lui-même ce que vous avez à faire, et vous tracera votre règle de conduite. » Eudocie ordonne aussitôt à un de ses serviteurs d'aller chercher un prêtre, en le priant de venir promptement, sans lui indiquer, du reste, qui le demande, ni à quel dessein. Le. prêtre arrive; quelle ne fut pas sa surprise en
voyant Eudocie. Elle le comprend, et fondant en larmes se jette à ses pieds, et le conjure par l'amour du Sauveur de tous les hommes de ne pas la rebuter. « Je suis, disait-elle, la plus grande pécheresse qui ait jamais existé, mais je sais que la miséricorde de votre Dieu est encore plus grande : Je veux être chrétienne, donnez-moi le baptême, prescrivez-moi ce que je dois faire et je vous obéirai fidèlement. » Le prêtre ravi d'une telle transformation, lui dit : « Quittez ces vêtements somptueux, revêtez-vous d'habits modestes, demeurez sept jours dans le silence, jeûnant et priant, nous vous donnerons ensuite de nouveaux ordres. » Elle fit exactement ce qui lui avait été dit. Sept jours après, le moine Germain, étant revenu lavoir, eut peine à la reconnaître, tout son visage était livide, ses joues exténuées par le jeûne, ses yeux éteints dans les larmes. « Mon père, s'écria-t-elle, remerciez Dieu pour moi de toutes les grâces qu'il a daigné m'accorder, malgré mon indignité. J'ai passé les six premiers jours de ma retraite à pleurer mes péchés; le septième jour j'ai eu une vision céleste. Je me trouvai tout à coup dans un lieu de délices où étaient réunis des jeunes gens vêtus de blanc qui me félicitaient d'être au milieu d'eux. Alors j'aperçois, non loin de moi, un monstre affreux qui se plaignait à Dieu, avec d'horribles hurlements de ce qu'il lui ravissait une proie lui appartenant depuis longtemps. Une voix venue dû Ciel mit ce monstre en fuite et me plaça sous la protection -de l'Archange Michel, puis me reconduisit où je suis. C'est maintenant à vous, mon Père, à me dire ce que je dois faire pour répondre à de si grands
bienfaits. » Le religieux lui conseilla, quand elle serait baptisée, de quitter le monde et de vivre dans la solitude. Eudocie, baptisée par l'évêque Théodore, distribua tous ses biens aux pauvres, donna la liberté à tous* ses esclaves, en les engageant à suivre ses exemples, et puis, selon le conseil du saint religieux, elle se retira dans le désert. Dès lors sa vie fut un modèle de toutes les vertus : sévère pénitence, jeûnes rigoureux, prières continuelles, tout fut employé pour arriver à la perfection. Cependant l'enfer était furieux d'une conversion si éclatante, et d'une vertu si extraordinaire. 11 mit tout en œuvre pour reprendre une âme qui lui échappait si glorieusement. Ceux qui avaient aimé Eudocie pécheresse, ne pouvaient la souffrir pénitente. Un d'entre eux, plus hardi que les autres, résolut de l'enlever : et voici comment il s'y prit. Déguisé sous un habit de moine, il va trouver le bienheureux Germain et le prie de l'admettre parmi ses disciples. « Vous êtes bien jeune, mon fils, lui répondit le religieux, vous êtes bien délicat et bien faible, vous ne pourrez soutenir nos austérités. » — Le jeune homme répondit : « Après l'exemple que vient de donner la courtisane Eudocie, maintenant pénitente, je crois que rien n'est impossible avec la grâce de Dieu ! Ah ! mon Père, si vous me permettiez un seul entretien avec la sainte pénitente, j'ai confiance que ses paroles m'inspireront tant de courage et de ferveur que je ne craindrai plus aucune austérité. » Le religieux le lui permit sans défiance. Mais Dieu avertit intérieurement Eudocie des pièges qu'on allait lui tendre. C'est en vain que le jeune libertin employa pour la
tenter toutes les flatteries, toutes les séductions que lui suggéra l'esprit de ténèbres. L'illustre pénitente, soutenue d'une force divine, d'une seule parole le renversa mort à ses pieds. Cependant, cédant aux prières qu'on lui faisait, elle lui rendit la vie et l'envoya faire pénitence. L'enfer vaincu dans ses ruses ne fut pas plus heureux par la violence. Eudocie en triompha également. Gomme on parlait beaucoup et partout des nombreuses merveilles opérées par la Sainte, un gouverneur de Trajan lui fit trancher la tète le 1er mars de l'an 1J4 de Jésus-Christ.
Réflexions pratiques.
Dieu ménage toujours aux pécheurs certaines rencontres heureuses, certaines grâces puissantes qui sont des moyens de salut quand on veut en profiter. Malheur à qui en abuse ! Toutes les résistances dans ces conjonctures si salutaires sont un présage d'impénitence, l'abus de ces grâces prévenantes est ordinairement sans retour. Comme la docilité à suivre ses inspirations est une marque de prédestination. Eudocie pécheresse entend la lecture d'un livre de piété. Elle en est touchée. C'est Dieu qui lui crie : Ma fille, ouvre-moi ton cœur. Elle l'ouvre et la voilà convertie. Si elle eût été sourde à cette voix miséricordieuse, que serait-elle aujourd'hui? Régnerait-elle dans le Ciel? Jouirait-elle du bonheur éternel? Ne serait-elle pas plutôt condamnée à des supplices sans fin ? A l'exemple de sainte Eudocie, soyons fidèles à la grâce. Que de fois elle nous a
fait entendre sa voix par de bonnes lectures, par d'onctueuses prédications, par de sages conseils, par de saintes inspirations, par de salutaires remords, N'y avons-nous jamais résisté? Interrogeons notre vie.
Plan de méditation.
1° Motifs de la pénitence chrétienne ; 2° actes de cette pénitence ; 3° obstacles qui la retardent ; 4° comment sainte Eudocie accomplit cette pénitence.