PÉNITENTE
15 mars.
Saint Abraham, si illustre par sa grande innocence et par sa haute vertu, vint au monde l'an 300, à Chidam, en Mésopotamie. Ses parents riches et pieux, qui l'aimaient d'une tendresse extrême, lui donnèrent une excellente éducation. Il en profita merveilleusement, puisque toute sa vie, il conserva sa tendre piété et les grands sentiments de religion qui lui furent inspirés dès sa première jeunesse. Cet admirable enfant avait une inclination très prononcée pour la retraite, la prière et toutes sortes d'exercices de piété. Quoique ses parents fussent bons chrétiens, ils désiraient ardemment lui voir occuper quelque place importante dans le monde, et contracter un mariage brillant. Ils le fiancèrent de bonne heure avec une jeune fille qui paraissait digne de lui. Quand il eut atteint l'âge de vingt ans, ses parents le pressèrent de se marier. En vain alléguaitil sa répugnance pour cet état, les instances furent si pressantes qu'il fut contraint d'obéir. Les noces furent donc célébrées avec beaucoup de pompe. Mais le soir même, lorsque tout le monde se fut retiré, pressé d'un vif désir de ne donner son cœur qu'à Dieu, et fortifié par une grâce spéciale, il quitta secrètement son épouse, et se retira dans la solitude pour se livrer à la pénitence et à la mortification.
Quelle ne fut pas la surprise et surtout la douleur
des parents, en apprenant cette fuite si précipitée et si inattendue ! Après dix-sept jours de minutieuses recherches, ils le trouvèrent en prières dans une cellule. Comme ils lui témoignèrent leur étonnement et leur chagrin : « Ne vous étonnez pas, leur dit-il, si j'ai préféré le Créateur à la créature; et surtout ne vous affligez point; je suis très heureux sous le joug tout aimable du Sauveur. » En vain le père, la mère, l'épouse et les autres parents en larmes mirent-ils tout en œuvre pour le tirer de la solitude, le serviteur de Dieu se montra inébranlable. Il parla avec tant d'éloquence de la vanité du monde, du triste sort des mondains et des avantages de la vie solitaire, que son épouse et ses autres parents se rendirent à ses désirs.
Après leur départ, le saint jeune homme fit murer sa porte et n'y laissa qu'une petite ouverture par laquelle il recevait ce qui lui était nécessaire pour subsister. Une tunique de poil de chèvre, un manteau, une écuelle de bois qui lui servait à boire et à manger, une natte de jonc pour se coucher, furent tout ce qu'il voulut posséder sur la terre. Il passa ainsi cinquante années dans la pénitence la plus sévère.
Il y avait douze ans qu'Abraham vivait dans la même cellule, lorsque par la mort de son père et de sa mère il se trouva en possession d'un riche héritage. Le Saint, persuadé qu'il n'y a de vrais biens que ceux qui sont éternels, chargea l'un de ses amis de vendre tout ce qu'il possédait pour en donner le revenu aux pauvres.
Le bruit de ses vertus ne tarda pas de se répandre
de tous côtés, et Dieu voulut s'en servir pour sa gloire. Il y avait près de sa cellule un gros village dont presque tous les habitants étaient païens et si attachés à leurs idoles qu'ils avaient presque toujours maltraité ceux qui voulaient les éclairer. L'évoque d'Edesse , sensible à leur aveuglement, pensa qu'Abraham, à cause de son éminente sainteté, pourrait mieux que tout autre les aborder, les toucher et les instruire. Le clergé fut du même sentiment. Ayant appelé près de lui le pieux solitaire, le Prélat le pressa vivement de recevoir les saints ordres pour se dévouer ensuite au salut de ces âmes égarées que personne jusque-là n'avait pu approcher. Après de vives résistances, Abraham fut obligé d'obéir. Ordonné prêtre, il commença par faire bâtir une magnifique église dans ce village païen, dans la pensée d'y attirer les habitants par l'éclat des objets extérieurs et la majesté du culte. Il ne se trompa point dans ses prévisions. Les païens venaient visiter son église et l'entendre. Toutefois ils ne se convertissaient point. Un jour le Saint, par un excès de zèle, entra dans leur temple, renversa les autels et brisa les idoles. Le peuple irrité se jeta sur lui, le maltraita et le laissa pour mort. Les insultes se prolongèrent plusieurs années. Le Saint, sans se plaindre, redoubla ses austérités et ses prières en faveur de ses persécuteurs. Ces malheureux enfin touchés de sa patience, de sa douceur et de ses admirables vertus, finirent par demander le baptême au nombre de plus de mille.
Après cette conquête, Abraham retourna dans sa chère cellule. Là il fut obligé de recevoir et d'élever
une petite nièce âgée de sept ans, que son unique frère avait laissée en mourant. Le Saint voulant la former à la vie religieuse, la mit dans une cellule voisine de la sienne afin d'être à portée de l'instruire. Marie fit bientôt de grands progrès dans la perfection; elle devint un modèle de vertu et de pénitence. Mais le démon qui, depuis longtemps méditait sa perte, trouva moyen de lui ravir l'innocence. L'instrument dont il se servit fut un moine hypocrite et corrompu, qui, sous prétexte de consulter Abraham, venait souvent dans la cellule de la jeune solitaire. Ce misérable tendit des pièges à son innocence, et vint à bout de la séduire. Marie était alors âgée de vingt ans; elle n'eut pas plus tôt commis le crime, qu'elle en sentit toute l'horreur, et se vit couverte de honte. « Mon Dieu ! s'écriait-elle, où suis-je? Qu'ai-je fait et que vais-je devenir ? Que sont devenues quinze années de prières, de pénitence et de vertu ? Tout est donc perdu dans un instant ? 0 ciel que je n'ose contempler ! 0 mon oncle comment soutenir vos regards? Ah ! si la terre entr'ouvrait ses abîmes pour m'engloutir ! » Au lieu de demander pardon à Dieu elle s'abandonne au désespoir. Tout ce qu'elle a le plus aimé jusque-là, le désert, sa cellule, le chant des psaumes lui devient insupportable. Elle s'échappe de la demeure de son oncle et va se réfugier dans une cité lointaine, où, sans guide et sans frein, elle se livre bientôt à toutes les infamies de la débauche. Pendant ce temps-là, Abraham, qui ne savait ce que sa nièce était devenue, pleurait amèrement son malheur et ne cessait de prier pour elle. Ce ne fut que deux ans après sa fuite qu'il connut le lieu de sa
TOUR CHAQUE JOUR DE i/ANNÉE 375
retraite. L'espérance de ramener cette brebis égarée lui inspira le dessein de courir après elle; il quitte sa cellule, revêt les vêtements de cavalier, monte à cheval et part. Arrivé à l'hôtellerie qu'habitait sa nièce, il demanda à souper avec elle. Lorsqu'ils furent tête à tête, ôtant la coiffure qui lui couvrait le visage : « Marie 1 Marie! ma fille, s'écria-t-il d'une voix entrecoupée de sanglots, me reconnaissez-vous? » La jeune fille, les yeux baissés et toute tremblante ne put proférer une parole. « 0 mon enfant, ajouta-t-il, qu'avez-vous fait de votre robe d'innocence? Que sont devenues ces larmes que vous répandiez devant Dieu, et ces chants sacrés et ces prières qui faisaient vos délices ? » Le Saint, la voyant attendrie, et couverte de confusion, l'exhorta tendrement à mettre en Dieu toute sa confiance. La jeune fille se jeta dans les bras de son oncle et lui promit de lui obéir en tout. Abraham la ramena avec lui dans son désert et la renferma dans la cellule qu'il habitait lui-même, parce qu'elle devait y être moins exposée. Elle y passa quinze ans, occupée nuit et jour à pleurer ses crimes, et à punir son corps par les plus rigoureuses macérations. Dieu agréa sa pénitence et la favorisa même du don des miracles. Elle mourut à l'âge de trente-sept ans. Abraham survécut cinq ans à sa nièce; il avait passé cinquante ans dans la solitude. Plusieurs malades furent guéris par le simple contact 'de ses habits et de ceux de sa nièce.
Réflexions pratiques.
Saint Abraham avait compris qu'il ne sert de rien de posséder de grandes richesses ici-bas si on vient
ensuite à perdre Dieu et son âme. C'est pour ne pas essuyer cette perte irréparable qu'il n'a pas hésité un seul instant de quitter patrie, famille, amis, biens, jouissances de la terre, gloire et plaisirs du monde. Cet admirable religieux ne s'est pas contenté d'aller à Dieu tout seul et de s'assurer personnellement la couronne du Ciel. Que n'a-t-il pas fait pour sauver les païens qui lui avaient été ^confiés, et sa nièce infortunée qui s'était égarée ! Dieu seul connaît les prières qu'il a fait monter vers le Ciel et les larmes qu'il a versées! Imitons-nous ce grand Saint? Où sont nos sacrifices pour le salut de notre âme? Que faisons-nous pour laisser loin de nous les personnes, les lieux et les choses qui font obstacle à notre salut ? Quel zèle déployons-nous pour conduire au Ciel l'âme de nos frères ? Mon Dieu ! pardonnez-nous notre indifférence et notre lâcheté.
Plan de méditation.
Zèle de saint Abraham : 1° pour sa propre sanctification ; 2° pour la sanctification de sa nièce.
SAINT ACEPSIMAS, SAINT JOSEPH ET SAINT AITHILAHAS, Martyrs
16 mars.
Durant quarante ans, Sapor, roi de Perse, ne cessa de persécuter les chrétiens; sa fureur contre les disciples du Christ allait en redoublant à mesure qu'il avançait en âge. A la trente-septième année de son
règne il porta un édit plus sanglant que jamais. Il ordonnait aux gouverneurs des provinces et aux magistrats, de sévir contre les chrétiens avec une nouvelle rigueur et de leur faire subir tous les genres de supplices qu'ils pourraient imaginer. Aussitôt après ce barbare édit , Acepsimas , évêque d'Honite en Assyrie, âgé de plus de quatre-vingts ans fut chargé de chaînes et conduit devant le gouverneur à Arbelles. « Je ne comprends pas, lui dit alors le juge, pourquoi vous niez la divinité du Soleil à laquelle tout l'Orient rend hommage'. — Je ne comprends pas non plus, répondit le vieillard, comment des hommes raisonnables peuvent adorer la créature au préjudice du Créateur. » Le gouverneur qui prétendait ne pas recevoir de leçons, ordonna à ses gardes de saisir le prélat, de l'étendre à terre, de lui lier les pieds avec de grosses cordes, puis de le flageller, jusqu'à ce que tout son corps en lambeaux n'offrît plus qu'une plaie. Ce qui fut exécuté. Après cette horrible torture on le jeta en prison.
On arrêta en môme temps Joseph, prêtre de Bethcatuba et Aïthilahas, diacre de Bethunhadra, célèbre par son savoir, son éloquence et la sainteté de sa vie. Ils furent aussi conduits devant le gouverneur, qui s'adressant à Joseph lui demanda s'il adorait le Soleil. « J'enseigne aux autres, répondit-il, à le regarder comme une créature inanimée , comment pourrai-je l'adorer? » — Sur cette réponse le juge irrité le fit coucher par terre et cruellement flageller.' Le martyr passa par les mains de dix bourreaux, qui le frappèrent successivement. Son corps était dans un état si affreux, que l'on croyait qu'il allait expi-
rer. Il levait cependant ses yeux au ciel, et, ranimant ses forces épuisées, disait à haute voix : « Je vous rends grâce, ô Jésus, Fils de Dieu ! de ce que par votre miséricorde, vous m'avez lavé dans mon sang comme dans un second baptême. » Après avoir été frappé avec une nouvelle fureur, il fut chargé de chaînes et conduit dans la prison, où était déjà Acepsimas.
Le gouverneur s'adressant ensuite à Aïthilahas, lui dit : « Je ne veux point employer de longs discours. Adore le Soleil, mange du sang, marie-toi et je te laisse la vie. — J'aime mieux mourir pour vivre éternellement, répondit le Saint, que d'accepter, à ces conditions, une vie suivie d'une mort éternelle. » Le gouverneur lui fit lier les mains sous les genoux, et ordonna qu'il fût mis en cet état sous une grosse poutre, dont douze hommes pressaient à la fois les extrémités. Il fut tellement brisé, broyé, et comme moulu, sous cette pièce de bois, qu'il ne pouvait plus faire aucun usage de ses membres. On fut donc obligé de le porter dans la prison.
Les trois martyrs auraient voulu mourir le même jour pour Jésus-Christ, mais les tyrans, par un raffinement de cruauté les laissèrent souffrir pendant trois ans dans les cachots, privés de tou secours humain, et abandonnés à la brutalité des gardes impitoyables.
Cependant le roi de Perse était arrivé en Médie. Les martyrs furent tirés de leur prison et conduits devant le premier magistrat de toutes les provinces d'Orient. Ils étaient dans un état si triste et si affreux que les païens eux-mêmes, en les voyant, ne pou-
vaient s'empêcher de verser des larmes. « Obéissez aux ordres de l'empereur, si vous voulez vivre et cesser de souffrir, leur dit le juge. » — Le vénérable Acepsimas, prenant la parole lui dit : « Vous vous trompez, si vous comptez nous intimider par des menaces. Inventez des supplices tant que vous voudrez ; nous avons appris à ne pas redouter la mort. — C'est le propre des criminels de la souhaiter, reprit le juge, ils se trouvent par là délivrés des peines qu'ils méritent. Vos désirs ne seront pas accomplis. Vous vivrez, mais je vous rendrai I4 vie plus insupportable qu'une mort continuelle. Je veux que vous serviez d'exemple à tous ceux de votre secte. — A quoi bon tant de menaces, répliqua le saint confesseur; Dieu en qui nous avons mis toute notre confiance, saura nous donner la force et le courage de tout endurer. » — A ces mots, le gouverneur, écumant de rage, jure que, s'ils n'obéissent à l'instant même, leurs cheveux blancs seraient bientôt rougis dans leur sang, qu'il broiera leurs corps et fera réduire en poudre jusqu'aux moindres lambeaux de leurs cadavres. — « Nous vous abandonnons nos corps, dit Acepsimas, mais nos âmes sont à Dieu ; exécutez donc vos menaces, vous mettrez le comble à nos désirs. » Le juge ne se possédant plus ordonna que le vieillard fût écartelé et il expira au milieu de cet affreux supplice. Joseph et Aïthilahas endurèrent des tourments inouïs. Le dernier disait au juge dans le plus fort de ses tortures : « Vos supplices sont trop doux; augmentez-les tant qu'il vous plaira. — Quoi, dit le gouverneur, ces hommes désirent les supplices et la mort, et ils y vont comme à un fes-
tin. » Ce cruel tyran les fit ensuite traiter avec une barbarie qui n'a pas de nom. Et comme, par une permission divine, ils survécurent à tant de tourments; ils furent transportés dans leur pays et brutalement maltraités par les gardes. A leur arrivée à Arbelles on les suspendit par les pieds, puis on les flagella si longtemps, et avec tant de barbarie, qu'à la fin ils perdirent connaissance. Enfin on les condamna à être lapidés par les chrétiens eux-mêmes. Leurs corps furent enlevés secrètement et traités avec honneur par quelques fidèles.
Nous n'avons pu voir qu'en frémissant les effroyables supplices des trois martyrs dont nous venons de lire la vie, et sans doute nous est venue cette pensée : « Que l'homme est cruel lorsqu'il n'est pas réglé par la religion ! » Il l'est sans doute plus que les lions et les tigres, puisqu'il n'agit plus que sous l'instigation du démon qui souffle sa rage dans son âme. Mais ces tourments inouïs nous montrent la force divine qui soutenait les martyrs dans leurs combats. Que ces nobles exemples ne soient point perdus pour nous ! Nous sommes chrétiens comme les martyrs, c'est-àdire, les enfants de la croix et les soldats de Jésus- Christ. N'y aurait-il pas quelque honte à ne pas marcher sur leurs traces? Sans doute nous ne sommes point appelés comme eux aux palmes sanglantes du martyre, cependant notre vie ne sera pas sans combat. Nous aurons à lutter contre des ennemis qui ne sont guère moins redoutables : la révolte des sens, les pièges du démon , les séductions du monde.
Soyons dignes de nos pères. Point de murmures, point d'impatience, point de faiblesse. Le Dieu qui soutenait les martyrs a promis de nous soutenir aussi, pouvu que nous en soyons dignes, par une correspondance à sa grâce. Mon Dieu ! daignez nous accorder cette faveur.
Plan de méditation.