II. Nous devons être à lui à la vie et à la mort
SAINT JEAN D'EGYPTE, Ermite 28 mars.
Saint Jean naquit en Egypte, vers l'an 305, d'une famille obscure et pauvre. Dans son enfance il apprit l'état de charpentier et en exerça la profession jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. A cette époque de sa vie, pressé du désir de la perfection il quitta le monde et se retira dans la solitude, sous la conduite d'un vieillard expérimenté dans les voies du salut. Le maître pour exercer l'obéissance et l'humilité de son disciple lui faisait arroser deux fois par jour une branche d'arbre desséchée. Jean, sans raisonner sur la bizarrerie du commandement, remplit cette tâche pendant une année entière, avec la plus grande ponctualité. Ils vécurent ensemble près de douze ans.
Après la mort du saint vieillard, Jean chercha ailleurs des guides. Il parcourut pendant cinq ans divers monastères du voisinage afin de s'instruire à fond de la discipline monastique et de se perfectionner dans les vertus religieuses. A l'âge d'environ quarante ans, il se retira seul sur une montagne déserte, à deux lieues de Lycopolis, dans laThébaïde.Ilybâtit une cellule dont il mura la porte, ne laissant qu'une petite fenêtre par laquelle on lui passait ce qui lui était nécessaire. C'était aussi par là qu'il faisait des instructions à ceux qui venaient le visiter. Il conversait avec Dieu seul durant cinq jours de la semaine. On ne le voyait que le samedi et le dimanche, encore cet avantage n'était-il accordé qu'aux hommes. Il
ne faisait qu'un repas par jour après le coucher du soleil et se contentait de manger quelques racines crues qui croissaient autour de sa cellule. Le bruit de sa sainteté, les miracles qu'il faisait, le don de prophétie qu'il possédait à un degré éminent, et l'intuition des consciences rendirent bientôt son nom célèbre, et attirèrent autour de lui une foule de personnes qui venaient le visiter pour obtenir leur guérison, ou pour profiter de ses conseils. On bâtit près de sa cellule une espèce d'hôtellerie, où ses disciples recevaient les étrangers.
L'empereur Théodose Ier l'ayant consulté sur le succès de la guerre qu'il allait faire au tyran Maxime, il lui répondit qu'il serait vainqueur sans presque répandre le sang. Sa prédiction fut pleinement accomplie.
Jean s'était fait une loi de n'admettre en sa présence aucune femme. Ceci nous fournit l'occasion de rapporter le trait suivant : Un officier étant venu voir le pieux solitaire, le pria de ne pas trouver mauvais que son épouse lui fît une visite. Le saint ermite répondit que depuis les quarante ans qu'il vivait sur son rocher il s'était fait une loi inviolable de ne voir aucune femme, et que par conséquent il le priait de ne pas s'offenser de son refus. L'officier s'en alla fort triste et vint rendre compte à sa femme du peu de succès de sa demande. Le lendemain il réitéra ses instances et dit au saint que sa femme mourrait de douleur si elle n'obtenait la faveur qu'elle sollicitait. « Allez trouver votre femme, répliqua le serviteur, et dites-lui qu'elle me verra cette nuit sans sortir de sa maison. » Le mari et la femme
étaient dans une grande impatience de voir l'accomplissement de cette promesse. Celle-ci ne fut pas plus tôt endormie que Jean lui apparut en songe, et lui dit : « Femme, la grandeur de votre foi m'oblige à venir vous visiter. Mais d'où vient ce désir extrême que vous avez de me voir? Suis-je un saint ou un prophète? Non, je ne suis qu'un homme faible et pécheur. Ce n'est donc qu'en considération de notre foi que j'ai recours à Notre-Seigneur qui vous accorde la guérison corporelle que vous sollicitez. Vivez toujours dans la crainte de Dieu et n'oubliez jamais ses bienfaits. » Il lui donna encore d'autre avis pour mener une vie chrétienne et il disparut. La femme à son réveil raconta à son mari le songe qu'elle avait eu. Elle lui en détailla si bien les circonstances, elle lui dépeignit si exactement les traits de la personne qui lui était apparue que l'officier ne put s'empêcher de reconnaître le saint ermite ; aussi alla-t-il dès le lendemain le remercier de la faveur qu'il avait accordée à sa femme. Lorsqu'il fut arrivé, Jean le prévint, et lui dit : « J'ai fait ce que vous avez exigé de moi, j'ai vu votre femme, et l'ai satisfaite dans toutes les choses qu'elle m'a demandées. Allez en paix. »
Un jour Pallade, solitaire de Nitrie, arriva après un pénible voyage, près de la cellule de Jean. Il lui fallut attendre jusqu'au samedi pour parler au saint ermite. Comme ils commençaient leur entretien, arriva Alipius, gouverneur delà province, qui paraissait fort pressé. Jean quitta aussitôt Pallade pour le recevoir.La conversation fut longue : Pallade, ennuyé, murmurait et pensait à se retirer. Enfin, Alipius
étant parti, le Saint l'appela et lui dit avec douceur : « Pourquoi vous êtes-vous fâché contre moi ? Je peux vous parler en tout temps : il n'en est pas de même du gouverneur. Engagé dans le tumulte des affaires temporelles, il profite des courts intervalles qu'elles lui laissent pour respirer, et vient chercher ici quelques avis salutaires. Etait-il juste que je vous accordasse la préférence?» Il lui dit ensuite tout ce qui se passait de plus secret dans son cœur, sans oublier la tentation qu'il avait de quitter la solitude. Il lui prédit que son père vivrait encore sept ans, que lui-même serait évêque, mais qu'il aurait de grandes peines et de grandes persécutions à essuyer : ce qui arriva effectivement.
Vers le même temps, saint Pétronne et six autres moines viarent visiter le bienheureux ermite. Jean leur ayant demandé s'il n'y avait point d'ecclésiastiques parmi eux, ils répondirent que non. Cependant un de la compagnie était diacre ; mais il l'avait toujours caché par humilité, et les autres n'en savaient rien. Le Saint éclairé par une lumière supérieure, dit en le montrant du doigt : « Celui-ci est diacre. » Et comme il continuait à nier, Jean lui prit la main, la baisa avec respect, et lui dit : « Mon fils, ne désavouez jamais la grâce que vous avez reçue de Dieu, et que l'humilité ne vous fasse point tomber dans le mensonge. On ne peut mentir même sous le prétexte d'un bien, car tout ce qui n'est pas conforme à la vérité ne vient pas de Dieu. » Le diacre reçut cette Correction avec une parfaite humilité. Notre Saint mourut ainsi qu'il l'avait prédit, vers la fin de l'année 394.
Réflexions pratiques.
La douceur, la modestie, l'affabilité avec lesquelles le bienheureux solitaire recevait ceux qui le visitaient dans son désert; son visage toujours gracieux, riant et serein prouvent bien que la vraie dévotion est remplie de charmes et d'amabilités et qu'elle n'est point, comme on se le figure dans le monde, austère, triste, farouche ; son aspect n'est ni sombre, ni incivil, ni repoussant. La vraie dévotion ne consiste point dans les excès d'un zèle amer, ni dans les saillies d'une humeur rude et dédaigneuse; elle vit constamment de charité, c'est-à-dire d'amour de Dieu et d'amour du prochain. Ennemie de tout déguisement, elle gagne l'esprit par sa droiture et le cœur par sa bonté. Ai-je le bonheur de posséder la vraie dévotion ?. . .
Plan de méditation.