‹ Un modèle pour chaque jour de l'année (volume 2)Chapitre 35 sur 67 · SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE GHANTAL · texte numérisé non relu

SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE GHANTAL

21 août.

Sainte Jeanne- Françoise de Chantai vint au monde, à Dijon, le 23 janvier 1572. Son père était président au parlement de Bourgogne, et appartenait à une famille dont la noblesse était ancienne et les vertus chrétiennes héréditaires. Il perdit son épouse lorsque ses enfants étaient encore en bas âge. Ce père désolé s'efforça de remplacer leur mère auprès d'eux en s'appliquant à leur donner une éducation morale et religieuse. Son dévouement fut récompensé; Jeanne surtout y répondit d'une manière soutenue et avec un merveilleux succès; aussi lui témoignait-il une tendresse particulière.

Dès Tâge le plus tendre Jeanne donna des marques éclatantes d'une rare sainteté et d'un zèle ardent pour la foi catholique; et on la vit, à l'âge de cinq ans, reprendre avec force un hérétique qui parlait contre la présence réelle : « Monsieur, lui dit-elle, vous ne croyez pas que Jésus-Christ soit au Sacrement, cependant il a dit qu'il y était, vous croyez donc qu'il n'a pas dit la vérité? »

Un peu surpris de cette saillie, l'étranger lui répondit ce qu il trouva de mieux à dire à ce contrôle.

versiste de cinq ans, et pour n'avoir pas tort il lui offrit des friandises dont le jeune âge est si jaloux et si charmé. Mais Jeanne, pour dernier argument, jeta les dragées au feu et dit à son adversaire : « Voilà, monsieur, comment les hérétiques brûleront dans l'enfer parce qu'ils ne croient pas ce que Notre-Seigneur a dit. »

Jeanne, qui à ce prénom joignit celui de Françoise quand elle reçut le sacrement de confirmation, ne parut pas moins ferme dans la vertu que dans la foi. Ayant suivi en Poitou sa sœur aînée, qui venait d'épouser le baron d'Effran, elle fut confiée à une domestique intrigante et corrompue qui tendit des pièges à son innocence. La pieuse enfant eut recours à Marie et la mère de Dieu veilla sur elle et défendit la pureté de cette jeune fille qui était venue pleine de confiance se jeter à ses pieds. L'infâme domestique fut impitoyablement chassée de la maison. Cependant la baronne d'Effran songeait à marier sa sœur. Elle jeta les yeux sur un gentilhomme du Poitou qui, avec d'aimables qualités, possédait une grande fortune; mais Jeanne ayant appris que ce jeune homme était calviniste, repoussa d'une manière inflexible une alliance nuisible à sa foi.

Lorsqu'elle eut atteint sa vingtième année, son père la maria au baron de Chantai, l'aîné de la maison de Rabutin. C'était un officier de vingt-sept ans, servant son pays avec distinction, et honoré de la bienveillance du roi Henri IV. Après les noces on se rendit au château de Bourbilly, où demeurait M. de Chantai. A l'occasion des nombreuses absences du baron, plusieurs abus s'étaient glissés et puis ins-

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tallés au château. Jeanne-Françoise entreprit de les réformer et réussit. Elle s'occupa des domestiques, pour les choisir, veiller sur eux, les instruire de la religion et de leurs devoirs. Rien de mieux réglé que cet intérieur oh elle avait Toeil et la main. La religion présidait à tout, pour tout adoucir et tout élever. Le matin et le soir on faisait la prière où la baronne assistait avec ses domestiques. Tous entendaient la messe, qui se disait de très bonne heure, puis se rendaient au travail. Quand le service militaire appelait le baron au dehors, madame de Chantai vivait plus retirée, ne faisant et ne recevant que les visites indispensables. Par là elle évitait la dissipation et pouvait se livrer tout entière aux soins que demandaient ses enfants et ses affaires domestiques. Aussitôt que son mari était revenu au château, elle cherchait à lui plaire en y attirant de bonnes et agréables compagnies, et en lui procurant les plaisirs innocents que ne proscrit point la loi du Seigneur. Aussi le baron de Chantai aimait-il son épouse d'une affection sans bornes. Rien ne manquait au bonheur de leur vie : Dieu leur avait donné quatre enfants, un garçon et trois filles. Mais cette vie si heureuse, si prospère disparut tout à coup d'une façon tragique. Le baron de Chantai sortait de maladie. Un de ses amis, venant le voir au château de Bourbilly, lui proposa pour le récréer, une partie de chasse. Le baron l'accepta, et partit avec un surtout de couleur de biche. Son ami, qui était un peu éloigné de lui, ne s'aperçut point qu'il s'était placé derrière des broussailles; trompé par un faux jour, il le prend pour une bête fauve, et décharge sur lui

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son fusil. Le coup fut mortel; le baron survécut peu de jours et mourut en parfait chrétien. Il consola lui-même son ami inconsolable, fit inscrire sur le registre de la paroisse Tacte du pardon qu'il accordait, et Tordre donné à sa famille de ne conserver aucun ressentiment de sa mort. Il expira âgé de trente-six ans, dans les bras de son épouse dont il ne serait pas possible d'exprimer la désolation. Jeanne-Françoise, devenue veuve à vingt-huit ans, ne mit plus de bornes à son mépris pour le monde et à ses désirs de la perfection. Elle se défit, en faveur des pauvres, de tous ses vêtements de luxe, se revêtit d'un cilice sous des habits simples, augmenta ses aumônes, se livra aux exercices de la prière, du jeûne, au travail et à l'éducation de ses enfants. Elle eût voulu se retirer dans un désert, tant la pressait son désir de se donner uniquement à Dieu, mais elle ne pouvait abandonner ses enfants en bas âge.

Il manquait à cette âme un saint directeur ; depuis longtemps elle le demandait à Dieu dans ses prières ; elle fut largement exaucée. Saint François de Sales vint à Dijon prêcher le carême de 1604; elle vint l'entendre, comprit aussitôt l'homme de Dieu, et souhaita vivement de l'avoir pour son guide. Elle lui ouvrit sa conscience, et depuis, elle se mit entièrement sous sa direction. Jeanne devint dès lors un modèle accompli de toutes les vertus. Elle régla tellement son intérieur, qu'elle semblait à l'extérieur faire seulement la volonté des autres, surtout chez son père et son beau-père. Elle se rendait à charge le moins possible, même à ses domestiques ; aussi avait-on coutume de dire : u Madame

est très dévote, mais elle n'est jamais incommode à personne, » Plus cette âme héroïque se détachait du monde, plus elle recevait de consolations, de lumières et de faveurs surnaturelles. Souvent elle pensait à rompre les derniers liens qui l'attachaient encore aux choses de la terre, pour se retirer dans la solitude, où elle n'aurait qu'à aimer Dieu seul, à l'aimer sans mesure et à lui donner sans nul partage tous ses désirs, toutes ses actions. Elle fit connaître son attrait à saint François de Sales. Celui-ci, après de sérieuses et mures réflexions, lui déclara que Dieu jetait sur elle les yeux pour fonder l'ordre de la Visiiation. La pieuse veuve aurait bien voulu entrer dans les vues de son cher directeur, mais comment quitter son père et son beau-père qui étaient fort âgés? Comment se séparer de ses enfants, jeunes encore, et qui ne pouvaient se passer de ses soins?... Dieu parle et lui commande de tout abandonner pour le suivre. C'en est assez, elle obéit. Françoise fait ses adieux au baron de Chantai. Ce vieillard de quatre-vingt-six ans était inconsolable, sa douleur faisait pitié. Les pauvres du village, mêlant leurs larmes à celles de la famille, poussaient des cris lamentables. A Dijon, la scène fut plus émouvante encore : le président avait les larmes dans les yeux et le cœur si brisé qu'il ne pouvait proférer une seule parole. Il tenait sa fille tendrement embrassée, sans avoir la force de s'en détacher : « 0 mon Dieu ! s'écria-t-il enfin, quel sacrifice me demandez- vous! mais vous l'exigez; je vous ofi're cette chère enfant, recevez-la et soyez ma consolation, » Le jeune baron, tout en larmes, était suspendu au cou de sa mère, et

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