CHAPITRE V
Les principaux artisans du grand atelier d'érudition
EN 1664, à l'heure où Dom Mabillon quittait l'abbaye de Saint-Denis, l'abbaye de Saint-Germain des *Prés, à laquelle son nom allait rester attaché, était jiéjà en pleine activité. Dans l'espace de quelques années, la double réforme religieuse et scientifique de Dom Tarrisse y avait donné de remarquables résultats et au point de vue de la religion et au point de vue de la science.
Tout un programme de travail, dont l'Église était le centre, avait été arrêté dans ses lignes générales. L'histoire monastique, avec l'Ordre de Saint-Benoît, y occupait le premier rang. Une collection nouvelle des Pères de l'Église Grecque et de l'Église Latine avait été prévue, et elle allait s'ouvrir par la sensationnelle publication des œuvres de saint Augustin en pleine crise de Jansénisme. D'autres travaux plus particuliers, plus limités, mais orientés îdans le même sens et laissés à l'initiative de chacun, compléteraient cet ensemble.
L'abbaye, pareille à un vaste atelier, ne devait jamais cesser d'être peuplée d'ouvriers en la personne de ces- moines qui s'y succèdent sans interruption, également attachés à
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leurs devoirs monastiques et à leur labeur historique. A. côté de ceux qui avaient devancé Mabillon et lui avaient ouvert la voie, en viendront d'autres, qui suivront à leur tour leîchemin tracé par lui et continueront son œuvre.
En tête de tous, général en chef de cette petite armée peu nombreuse, mais vaillante, disciplinée, laborieuse, marchait Luc d'Achery, un ancien militaire qui sous le froc du moine, avait gardé quelque chose de l'allure du soldat. Véritable entraîneur, animateur, selon un mot d'aujourd'hui, il sait communiquer à ceux qui l'entourent à la fois l'ardeur d'un zèle qu'un demi-siècle d'infirmités n'a pas réussi à ralentir et la sûreté d'une méthode impeccable d'investigations.
C'était lui qui en 1648 avait sonné la charge avec une grande Jettre adressée au Chapitre général de Vendôme. Aux Supérieurs assemblés, il avait rappelé avec force que l'Écriture Sainte doit être pour tous un constant sujet d'études, que laf théologie autrefois en honneur ne saurait être abandonnée, que les humanités, seules capables de communiquer aux esprits finesse et vigueur à la fois, s'imposaient aux jeunes moines, que l'histoire est un domaine dont la culture appartient en propre à la Congrégation de Saint- Maur, et qu'elle ne peut sans forfaiture laisser à d'autres.
Au précepte joignant l'exemple, sous le titre modeste de Spicilège ou Glanes, il n'avait pas composé moins de treize volumes in-quarto qui s'étaient succédé d'année en année, de i655 à 1677. Ce Spicilège était un énorme recueil de documents de toute nature, de canons des Conciles, de chroniques historiques, de vies de saints, de correspondances, de diplômes, de chartes, toutes pièces qu'il avait découvertes personnellement ou qui avaient été recherchées pour lui par des confrères, dans les monastères de la Congrégation. Chaque volume avait une préface comme péristyle et était accompagné de notes érudites partout où il était nécessaire.
Le treizième volume à peine terminé, ce robuste défricheur des terres du passé avait songé à déposer ses outils au soir de la vie pour se préparer à la mort. Mais telle était sa passion du travail qu'il ne devait se reposer que dans la tombe. Reprenant ses instruments, il s'était remis à la tâche pour enrichir de nouveaux tomes son Spicilège. Dieu le rappela à lui en pleine exécution de ce labeur comme de celui des préliminaires des Actes des Saints de l'Ordre de Saint-Benoît, qui allaient avoir pour continuateurs Dom Mabillon et Dom Ruinart.
Dom Claude Estiennot devait passer une partie de sa vie auprès du Vatican en qualité de procureur, c'est-à-dire de représentant de la Congrégation de Saint-Maur à Rome, et ce fut à Rome que se déploya surtout son activité, tant au point de vue des recherches dans les archives et bibliothèques romaines qu'au point de vue du règlement des affaires des Mauristes auprès du Souverain Pontife.
Mais, comme érudit, il n'en joua pas moins un rôle des plus importants. Ce fut lui qui en 1672 accompagna Mabillon en Flandre, qui de 1678 à 1684 fit une longue et fructueuse tournée dans les monastères du Berry, du Poitou, de l'Orléanais, du Blaisois et de la Touraine, à l'intention de son maître en érudition.
Plein d'ardeur à l'ouvrage « gai, content et gaillard », comme il l'écrit lui-même de lui-même, il classait, copiait et analysait durant huit heures par jour : « Je suis si fort attaché à l'antiquaille, s'écriait-il, que j'y passe de dix à douze heures par jour quand je trouve à les employer. »
Professeur de théologie à Saint-Germain, Dom Thomas Blampin y était devenu un spécialiste de saint Augustin et c'est à lui qu'avait été confié le -soin de mener à bien la nouvelle édition des œuvres du grand évêque d'Hippone, dont les débuts avaient valu l'exil aux premiers ouvriers.
C'était un acharné travailleur. Il n'abandonnait sa beso-
gne, non seulement difficile mais dangereuse en ce temps de jansénisme, que pour passer à la récitation de son bréviaire, à la célébration de la messe, à la pratique de la méditation et de l'oraison. Toutes les fois qu'un volume était achevé, avant de passer à un autre, il se retirait dans un monastère champêtre et se livrait à de pieux exercices.
Son édition de saint Augustin en onze volumes, dont chacun exigea de lui la rédaction des préfaces, d'avertissements, de sommaires et de notes, ne demanda pas moins de vingt et une années d'application continue, de 1679 à 1700. Elle fut l'accasion de toute une petite guerre de pamphlets et de libelles. Accusé de jansénisme pour avoir introduit dans un des tomes une analyse d'un traité d'Arnauld, il fut déplacé et fait simple cellérier.
Auteur d'une édition des œuvres de saint Hilaire, évêque de Poitiers, et d'une publication des Lettres des Pontifes romains, de saint Clément à Innocent III, Dom Pierre Constant était venu de bonne heure à Saint-Germain des Prés pour y collaborer au Saint Augustin. Sa collaboration avait été plutôt modeste, mais non inutile, car il faut que tout se fasse et se fasse bien. C'était lui, en effet, qui avait été chargé de confectionner les tables et d'opérer la discrimination entre les sermons authentiques et les sermons non authentiques. Il avait employé douze années à cette besogne.
Dom Michel Germain, qui partagea avec Dom Ruinart les pérégrinations érudites de Dom Mabillon, avait fait profession comme lui à Saint-Remy de Reims. De bonne heure, il s'était fait remarquer par son tour d'esprit, sa vivacité d'imagination et sa mémoire. Il avait du goût pour la poésie mais il n'abandonna pas pour elle l'histoire. On l'avait appelé à Saint-Germain pour seconder Mabillon.
C'était un grand laborieux. Il passait les nuits entières à l'étude, sans dormir, quand il s'agissait de prêter main-forte à son maître. Jamais il ne l'abandonnait dans ses maladies.
D'une haute taille, de complexion robuste, il compromit sa santé par ses labeurs excessifs. Gai, de tempérament gaulois, il se laissait aller volontiers, dans sa correspondance comme dans la conversation, à son enjouement naturel. Mabillon eut la douleur de se le voir enlevé par la mort en janvier 1694. Malade lui-même, il dut se faire transporter dans la chambre du mourant pour l'embrasser une dernière fois.
Il laissa une histoire de l'abbaye royale de Notre-Dame de Soissons, écrivit presque en entier le quatrième livre du De Re Diplomatica où il est traité des Palais des anciens Rois, centres d'expédition de leurs chartes et de leurs diplômes. Mais son œuvre capitale est une Histoire abrégée de tous les monastères de la Congrégation de Saint-Maur en trois volumes in-folio. Les Supérieurs la firent imprimer sous le titre de Moriasticum GalUcanum. La Gallia Chrisiiana en est sorti.
Dom Martianay, ancien profès de la Daurade de Toulouse, était à la fois un helléniste et un hébraïsant. On l'avait fait venir de Toulouse en raison de ces connaissances spéciales, et il avait travaillé à Saint-Germain des Prés à la publication des œuvres de saint Jérôme.
Dom Jean-Robert Quatremaire, d'origine normande, avait quitté Saint- Wandrille. Les érudits de Paris et de la province entretenaient avec lui de savantes correspondances. Une mort accidentelle ne lui permit pas de donner tout ce qu'il promettait.
Dom Simon Bougis, un autre Normand, de Séez, exerça surtout une action intellectuelle dans ses fonctions de Supérieur général. Élu une première fois chef de la Congrégation, il s'était soustrait à cette charge en partant secrètement à cheval à quatre heures du matin. Lors d'une seconde élection, il ne put se dérober.
Son biographe nous le peint ainsi : « Il ne travaillait que pour sa sanctification et, en prenant l'esprit des Pères de
l'Église pour l'intelligence de leurs écrits, il en prenait les maximes pour règle de sa conduite. 11 avait des temps marqués pour aller adorer le Saint-Sacrement, et son attention scrupuleuse à ne pas perdre un moment faisait que, malgré son assiduité aux exercices réguliers, il trouvait du temps suffisant pour l'étude. Il aimait la retraite et la solitude. Il ne recevait ni ne rendait de visites. Il ne fit jamais un pas pour voir les curiosités de Paris et des environs. Il ne se chauffait même pas par les plus grands froids. Il suivait la régularité dans toute sa rigueur.
Formé par Luc d'Achery, qui l'avait employé comme auxiliaire à sa publication des œuvres des Pères de l'Église, par Mabillon lui-même, qui lui donna l'idée de présenter un tableau des Rites Monastiques , Dom Martène, après cette éducation, avait volé de ses propres ailes, digne disciple de tels maîtres.
Ce sera lui que le Chapitre général de 1708 chargera de visiter les archives des églises cathédrales et des abbayes de la France entière en vue du perfectionnement et de l'achèvement de ce magnifique monument d'érudition qu'est le nouveau Gallia Christiana. Il emploiera à ses voyages six années, avec son associé de route et de travaux, Dom Durand, pénétrera avec lui dans près de deux cents évêchés et de huit cents abbayes et élèvera toute une montagne de deux mille pièces.
« Leurs voyages, dira-t-on des deux voyageurs, n'ont été entrepris que par obéissance et pour rendre service à l'Église. Ces pieux voyageurs n'ont jamais perdu de vue leur sainte Règle, observant l'abstinence la plus sévère. Les travaux de l'étude et les fatigues de leurs courses ont été pour eux une plus rigoureuse pénitence que celle qu'ils ont faite dans le cloître avant et depuis leurs voyages. En un mot, ils ont porté l'édification et la bonne odeur de Jésus-Christ dans tous les lieux où ils ont été. ))
Plus tard, toujours avec le même compagnon, il fera une expédition historique dans les Pays-Bas et en Allemagne, pour y chercher les documents nécessaires à la collection des Historiens de France. Il pénétrera jusqu'au fond de la Saxe. Pour pousser plus loin, il lui aurait fallu, au milieu de populations calvinistes, dépouiller sa robe bénédictine. 11 préféra revenir sur ses pas.
C'est à Dom Martène que l'on doit une très intéressanle et très documentée Histoire de la Congrégation de Saint- Maur.
Dom Thierry Ruinart, qui devait devenir, en même temps que le collaborateur de Mabillon à Saint-Germain des Prés, l'associé de ses voyages, était aussi son élève. C'était en effet Mabillon qui s'était fait, durant plusieurs années, son professeur de grec, qui avait formé son esprit et l'avait initié aux récherches historiques. Quand le maître disparaîtra, telle sera la douleur du disciple qu'il ne lui survivra que de fort peu. Son nom sera uni à ceux de Luc d'Achery et de Mabillon en tête des Acta Sanctorum. 11 avait débuté brillamment en 1689 par un travail personnel, les Actes Sincères des Martyrs.
Dom Chante] ou avait passé de la Congrégation des Fontevristes dans celle des Mauristes, et Saint-Germain des Prés avait trouvé en lui un bon ouvrier dont Texpérience fut utilisée par Luc d'Achery pour son Spicilège et par Mabillon pour les Acta Sanctorum. Mais il publia pour son compte personnel les cinq volumes d'une Bibliothèque ascétique. Il se proposait de donner au public une nouvelle édition des œuvres de saint Bernard, mais il ne put aller au-delà du premier tome consacré aux sermons avec une préface sur la vie du saint.
Dom Jean Huynes, dont son biographe dit qu'il ne « cessa de travailler qu'en cessant de vivre », s'était fait connaître de bonne heure par son amour des documents origi-
naux, et il en avait tiré deux histoires d'abbayes, celle de l'abbaye de Saint-Florent et celle de l'abbaye du Mont-Saint- Michel. Recueilli en raison de sa valeur par Saint-Germain des Prés, il en était devenu le bibliothécaire. Il devait y mourir avant l'entrée de Mabillon .
Prieur de Saint-Wandrille malgré lui, Dom Jacques du Frische avait quitté sans regret cette situation pour venir travailler à Saint-Germain des Prés. Après avoir collaboré à une vie de saint Augustin en latin, il avait dirigé en chef l'édition des œuvres de saint Ambroise qui parut en deux gros volumes, de 1686 à 1690. La mort le surprit en plein labeur et ne lui laissa pas le temps de poursuivre l'édition des œuvres de saint Grégoire de Nazianze qu'il avait entreprise.
Dom Michel Félibien d'Avaux avait d'abord appartenu à l'abbaye de Saint-Denis, et il avait même employé six années de son séjour à en écrire l'histoire. A la requête des autorités de Paris, il passa ensuite à Saint-Germain des Prés, mais ce fut pour s'y livrer à une œuvre historique d'un caractère profane, celle de la ville de Paris depuis ses origines. Il la conduisit jusqu'en 1666, en laissant à son confrère Dom Lobineau le soin de l'achever.
La vie de Dom Denis de Sainte-Marthe n'eut pas la même unité que celle de ses confrères. Dépossédé de ses fonctions de prieur de Saint-Julien de Tours pour être intervenu avec une vivacité qu'on jugea trop grande dans le duel entre l'abbé de Rancé et Dom Mabillon, il avait été relégué à Saint- Germain dans les fonctions d'administrateur des sacrements sur la paroisse, à la suite d'une intervention de la duchesse d'Alençon, Madame de Guise. Mais il s'était élevé ensuite jusqu'au priorat des Blancs-Manteaux et au supériorat général de la Congrégation de Saint-Maur. Distrait de l'étude par ce haut ministère, il ne put publier qu'une édition des œuvres de saint Grégoire le Grand.
C'est lui qui quelques heures avant sa mort, assis sur un fauteuil en attendant de recevoir la communion, donnait entre autres directions à ses religieux assemblés ce suprême conseil : « J'exhorte mes confrères à continuer de bien étudier et à ne pas se servir du prétexte de leurs études pour vivre dans la dissipation. Qu'ils pensent qu'ils doivent être saints avant d'être savants. » Ce conseil, il avait le droit de le donner, ayant toujours prêché d'exemple. « Pendant près de trente ans, est-il dit de lui, il n'a dormi que quatre à cinq heures chaque nuit, et le temps qu'il dérobait à son sommeil, il le donnait au travail. Jamais il ne se couchait avant dix heures du soir, et après les matines, auxquelles il assistait très régulièrement, il travaillait jusqu'à cinq heures et demie du matin, temps de la méditation à laquelle il ne manquait jamais. »
Dom Bernard de Montfaucon est un autre Mabillon dont il partage la renommée, la puissance de travail et la féconde activité. Pour récompenser ses mérites, le Roi l'appela à l'Académie des Inscriptions en remplacement du P. Le Tellier. Soldat avant d'être moine, il avait combattu sous Turenne comme volontaire et quitté le service pour raisons de santé.
Mort octogénaire, jusque dans son extrême vieillesse il consacrait encore huit heures par jour à l'étude. L'avant-veille de sa disparition il communiquait à l'Académie un dernier mémoire.
Chargé d'abord de la publication des œuvres de saint Athanase et de saint Jean Chrysostome, il avait à cette occasion appris l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, le samaritain, le copte et même un peu l'arabe. Avant d'arrêter le texte définitif de son saint Jean Chrysostome, il n'avait pas fait colla tionner par ses collaborateurs moins de trois cents manuscrits, et cette besogne avait exigé treize années.
L'étude des Pères de l'Église suppose des connaissances
LES ARTISANS DU GRAND ATELIER D 'ÉRUDITION Sg
d'ordre profane. Qui ignore la double antiquité grecque et romaine et même l'antiquité égyptienne et gauloise ne saurait vraiment les comprendre. C'est ainsi que cet Hercule de l'érudition fut amené à soulever tout le fardeau du monde ancien sur ses robustes épaules. De là ce colossal ouvrage auquel il a donné le titre de L'Antiquité expliquée et représentée en figures, qui comprend dix volumes in-folio en partie en latin, en partie en français, avec un supplément de cinq volumes également en partie en latin et en partie en français. Dans les dix premiers volumes, on compte douze cents planches, avec de trente à quarante mille figures.
Ce ne sont là que les chefs d'études, les grands cerveaux de l'érudition bénédictine. Mais, derrière eux, il en est d'autres qui sont demeurés dans l'ombre pour avoir joué un rôle plus effacé, mais qui n'en ont pas moins été de remarquables travailleurs. Ils savaient que leur nom ne serait jamais en tête d'un de ces livres dont ils amassaient patiemment les matériaux, mais que leur importait? Qu'importait d'ailleurs à leurs chefs eux-mêmes de se voir cités sur la première page des in-folio et des in-quarto sortis de Saint-Germain des Prés? Les uns et les autres, à qui se serait étonné de leur commun mépris de l'humaine renommée, auraient répondu ce que répondit un jour un vieux sculpteur du moyen-âge en train de sculpter tout en haut de la voûte d'une nef de cathédrale des personnages que les fidèles n'arriveraient pas à distinguer à cette hauteur : « Si les hommes ne les voient pas d'en bas. Dieu les voit d'en haut. »