CHAPITRE VI
L'érudition de Mabillon
A UN Hippolyte Taine, à un Pierre de la Gorce, à un Albert Vandal et à un Albert Sorel, personne ne ressemble moins qu'un Mabillon. Entre les travaux de ces grands historiens d'aujourd'hui et ceux du grand historien d'autrefois qu'est ce fils de saint Benoit il n'y a rien de commun. Les Origines de la France contemporaine, l'Histoire religieuse de la Révolution, l'Avènement de Bonaparte, l'Europe et la Révolution, sont de vastes synthèses historiques. Pareilles à ces magnifiques fresques de Puvis de Ghavannes qui décorent les murs du Panthéon, elles sont un charme pour i'esprit comme les autres pour les yeux.
Ce n'est point que de telles synthèses ne reposent sur une masse énorme de faits, et qu'elles n'exigent par suite la mise en œuvre d'une foule de documents d'archives, dont chacun doit être soumis à une sérieuse critique. Si l'édifice ne reposait pas sur de solides assises, si les pierres qui le composent manquaient de consistance, ce ne seraient que des châteaux de cartes qu'un souffle suffit à renverser. Mais ces généralisations, tout en suivant les contours des faits qu'elles enveloppent dans leurs formules, dépassent beaucoup tous ces
SON ÉRUDITION 4l
faits eux-mêmes en s'y superposant. Il s'y mêle ainsi des jugements qui sont des éloges ou des blâmes. Aux préoccupations purement scientifiques du savant s'allient en outre des préoccupations d'un autre ordre, d'un ordre tout différent, celles de l'artiste, de l'écrivain qui compose, et à sa composition veut donner cette forme littéraire qui sera un élément de son succès.
Si telles sont les pensées de celui qui écrit, des pensées analogues y correspondent dans l'esprit de celui qui lit, épris lui-même d'art autant que de science, d'ordre, de clarté et d'élégance littéraire autant que de précision, d'exactitude et de rigueur scientifique. Et il ne s'agit point de ces productions hâtives où l'imagination tient beaucoup plus de place que la connaissance et le respect de la réalité historique, de ces histoires romancées qui récréent plus qu'elles n'instruisentj laissent incertain au sujet des limites qui séparent le vrai du faux, le fictif du réel, ce qui, comme disent les enfants, est arrivé de ce qui n'est pas arrivé. 11 s'agit d'œuvres plus hautes, de véritables œuvres faites de main d'ouvrier.
Les ouvrages de Mabillon, qui sont presque tous écrits en latin selon l'usage du temps, sont des ouvrages d'une tout autre nature, des ouvrages de pure érudition, c'est-à-dire de pure documentation matérielle. Des faits, encore des faits, toujours des faits, des successions de faits de tout ordre, d'ordre civil et d'ordre religieux, qui de haut en bas remplissent les longues et larges pages de volumineux in-folio aussi gros et aussi lourds que des graduels et des antiphonaires de cathédrale. Au bas de chaque feuillet, ou bien en appendice à la fin des chapitres, des notes en caractères microscopiques. En marge, des résumés analytiques, ou, tout au moins, des titres et des sous-titres avec des dates en regard. Et en tête de ces in-folio, des préfaces qui formeraient à elles seules tout un volume d'aujourd'hui.
C'est dans ces préfaces que s'est réfugié Térudit quand, au lieu de produire et de faire se succéder les documents sous les yeux, il entreprend de les relier les uns aux autres, et en les reliant de la sorte, de dégager leur orientation et leur sens général. Là encore, il est toujours non en avant des faits, mais derrière eux. Il les laisse parler en fidèle interprète, il ne parle pas à leur place. Dans ce tissu formé de milliers et de milliers de faits, fils juxtaposés et par leur juxtaposition constituant une étoffe des plus serrées, sa navette en se promenant par la trame n'a rien ajouté qui serait étranger au fil qu elle renferme. Elle n'a fait que coordonner et par cette coordination introduire de la lumière au milieu du tissu, une lumière qui l'éclairé sans lui rien enlever de sa rigidité.
Aussi de tels ouvrages construits selon cette méthode ne sont-ils point des ouvrages destinés à devenir populaires. Ce sont des œuvres faites par un érudit pour d'autres érudits. On ne saurait mieux les comparer qu'à des carrières où gisent d'énormes amas de granit ou de schiste, non point de granit ou de schiste à l'état massif, mais déjà transformés par le pic du mineur en blocs qui, une fois sortis de la carrière, vont se convertir en pierres de taille dégrossies et ouvragées. Viendront les architectes et ce seront eux qui, avec ces matériaux dus aux labeurs d'infatigables mineurs, élèveront des édifices aux invisibles fondations souterraines dont seuls émergent les colonnes, les péristyles, les frontons dans la superposition des étages.
L'histoire est un tribunal, et l'historien est un juge. Le juge remplit une des plus hautes fonctions de l'État, et le premier de ses devoirs est l'équité. A chacun, après avoir fait comparaître contradictoirement à sa barre les parties, il doit rendre son dû. Magistrat lui aussi, investi d'un semblable mandat, l'historien lui aussi cite devant son prétoire le passé. Il écoute et enregistre avec impartialité toutes les
dépositions, et c'est seulement après qu'il se prononce. Une fois rendu, son verdict n'appartient plus à lui seul; il entre, le plus souvent sans appel ultérieur, dans la grande circulation humaine. Les générations qui s'en vont transmettent aux générations qui viennent ses sentences, et ainsi, avec elles, c'est la vérité ou c'est l'erreur qui se fixent dans l'opinion.
Plus que tout autre le chrétien doit aimer la vérité, et parmi les chrétiens nul ne doit lui être plus attaché que le religieux. Il est des choses certaines; il en est de fausses, et entre les premières et les dernières il en est d'incertaines. Le certain est le certain, le faux est le faux et l'incertain est l'incertain. Entre eux il ne doit pas y avoir de mélange ni de substitution, et il n'est pas de mélanges et de substitutions d'une nature plus honteuse que ceux et celles qui sont volontaires.
Rien ne prévaut contre cette primordiale et essentielle obligation. La religion n'a pas peur de la lumière. Un ordre qui sous une bannière religieuse s'abrite, la craint moins que qui que ce soit, u Je suis bien certain, écrira un jour Mabillon à ceux qui contestaient ce principe, qu'il n'y a rien qui éloigne si fort les personnes un peu éclairées que lorsqu'elles voient qu'on ne procède point avec un juste désintéressement. Et il est constant que deux ou trois écrivains passionnés ont fait plus de tort à notre Ordre par leurs exagérations que ses ennemis ne lui en ont fait par leurs calomnies. Car, comme on voit que les Religieux tirent tout de leur côté sans règle ni sans bornes, on prend occasion ou de révoquer en doute même les choses les plus certaines, ou d'impugner et de détruire ce qu'ils avancent mal à propos. »
Tout ce qui est erreur, quelle que soit son origine, doit être détruit dès qu'il y a constatation de l'erreur. Le faux ne se prescrit point et son ancienneté ne constitue nullement pour lui un droit à Texistence. « Ce serait faire injure à la
vérité que de vouloir prescrire contre elle par la possession. Le mensonge et l'erreur sont presque aussi anciens que la vérité parmi les hommes, et nous devons toute notre vie tâcher de nous dépouiller des préjugés d'erreur et de fausseté que les passions déréglées des hommes ont introduites dans le monde. »
La Tradition a sa valeur, et là où font défaut les monuments écrits, elle est la seule source à laquelle puisse puiser l'historien. Comme ces monuments écrits eux-mêmes, tant que n'a pas été fixée leur origine et démontrée leur authenticité, elle demeure suspecte et ne saurait être acceptée qu'après un sévère contrôle. Sujette aux altérations et déformations en passant de bouche en bouche à travers les générations qui se la transmettent, elle exige un particulier discernement.
« La tradition peut être utile pour la connaissance de l'antiquité, reconnaît le critique bénédictin; mais il y a des traditions fabuleuses aussi bien que de véritables. Ce serait se tromper lourdement que de les recevoir toutes en aveugle sans aucun discernement. On ne peut faire fond sur la tradition que quand elle est reçue par des personnes judicieuses et de bon sens. Il ne suffît pas que le commun les tienne pour véritables si les gens d'esprit n'en font pas de compte, n
Où, quand et comment s'est formée une tradition? C'est là un point essentiel à élucider. Contemporaine des événements, elle acquiert de ce fait un grand poids, mais si elle ne s'est introduite que longtemps après leur accomplissement, elle perd tout droit à notre créance. « Pour qu'on soit assuré qu'une tradition historique est ancienne, il faut que l'on sache qu'elle nous ait été communiquée de main en main depuis le temps auquel on dit que le fait est arrivé, et pour cette raison il faut que les auteurs anciens en aient fait mention dans les occasions. Car autrement, qui pourrait
s'assurer qu'elle n'aurait pas été inventée il y a cent ans? Combien y a-t-il de fables qui ayant été couvertes de cette belle apparence de tradition ont été introduites et s'introduisent tous les jours dans l'histoire?
« Que si une tradition qui regarde un fait ancien est récente, si elle n'est pas reçue des habiles gens et des personnes judicieuses, si non seulement elle n'est pas soutenue d'aucun bon auteur ancien, mais qu'elle soit même opposée à ce qu'en ont dit les anciens, je soutiens que telle tradition n'est pas recevable et qu'elle ne peut faire preuve dans l'histoire. »
Maître d'érudition au dedans de son abbaye pour les disciples religieux qui l'entourent, Dom Mabillon l'est également au dehors pour d'autres disciples de tout genre qu'attire à Saint-Germain sa réputation. Certains d'entre eux sont même des maîtres renommés. C'est ainsi que, par le seul fait de sa présence, alors que n'existait pas encore l'Académie des Inscriptions, le monastère devint comme une petite Académie et qu'il le resta d'ailleurs après cette fondation.
Tous les dimanches, après Vêpres, les amis des Bénédictins se rendaient à l'Abbaye. Là, ils s'entretenaient de leurs travaux, se communiquaient soit leurs propres découvertes, soit les nouvelles reçues de celles des autres. De ces réunions, Dom Mabillon était le centre et il en était également l'âme. Malgré son effacement, sa modestie, sa constante application à ne jamais non seulement s'imposer, mais paraître s'imposer, tout le monde faisait cercle autour de lui, écoutait avec déférence et respect sa parole et réclamait de lui de véritables consultations.
11 n'y avait là, pour ne citer que les plus célèbres. Du Gange, trésorier du Roi à Amiens, un véritable prodige de science, calme, presque timide, serviable et désintéressé; Baluze, le bibliothécaire de Colbert, un remarquable savant lui aussi, d'une rare sagacité, très hardi dans ses idées, fort
libre dans son langage dont les saillies égayaient l'auditoire; l'orientaliste d'Herbelot, le fondateur de l'étude des langues orientales en France, d'une telle renommée en Europe que les souverains le recevaient et le traitaient magnifiquement. Et à eux venaient se joindre Renaudot, le petit-fils du Renaudot qui avait créé le premier journal français; l'abbé Bignon, bibliothécaire du Roi, orateur de premier ordre, mais si peu habitué à pratiquer dans sa vie privée ce qu'il disait en chaire, que le Roi se repentait de lui avoir accordé des bénéfices ; le numismate Vaillant, celui-là même qui, sur le point d'être pris par des pirates, avait avalé des médailles pour les soustraire à leur cupidité; le collectionneur d'autographes de Gaignières, dont le cabinet était une des curiosités de Paris; les deux Boivin, deux Normands d'origine, alliant à la finesse de leur race une égale ténacité; les deux Anisson, les plus célèbres libraires du temps, moitié imprimeurs, moitié Mécènes, ces « Messieurs Anisson », comme on les appelait à l'abbaye.
C'étaient là les habitués, ceux qui formaient un cercle amical où à l'érudition se mêlait une mutuelle sympathie. Et il y avait aussi les passants, ceux qu'on ne voyait que de loin en loin parce qu'ils n'habitaient pas la capitale et n'avaient pas comme les autres la faculté de prendre part régulièrement à ces agapes fraternelles où au docte savoir s'ajoutait l'esprit. Parmi ces passants, on remarquait jusqu'à des étrangers, par exemple le docteur Lister, l'un des premiers naturalistes anglais, celui qui au sortir de la cellule de Mabillon déclarait qu'il lui avait paru « un homme du meilleur caractère et de la plus grande franchise ».
Il est aisé de se représenter avec un peu d'imagination de telles réunions, petites assemblées académiques qui n'avaient point le protocole des grandes, où il y avait plus de liberté, plus d'amitié surtout entre gens qu'unissait le même culte de la science.
Quand on ne pouvait pas se voir, on s'écrivait. L'abbaye de Saint-Germain des Prés recevait des lettres venues d'un peu partout, et la majeure partie de cette correspondance était adressée à Mablllon, car c'était lui qui avait porté au loin la renommée du monastère et en avait fait, en même temps qu'un grand atelier français, un cabinet européen de consultations historiques.
En France, Dom Mabillon n'eut pas de plus fervent admirateur et en même temps de plus solide ami que Bossuet, qui non seulement échangeait des lettres avec lui, mais se plaignait de ne le voir que trop rarement dans sa maison de campagne de Germigny.
« J'ai une joie extrême, lit-on dans une lettre de l'évêque de Meaux en 1676, de ce que nous pourrons vous tenir ici quelque temps. Je vous supplie de témoigner à vos Pères l'obligation que je leur ai de m'accorder cette grâce. Les Pères des Loges vous recevront avec plaisir. Vous y serez très bien logé et en état de faire tout ce qui sera nécessaire pour votre santé. Si vous avez besoin de médecins, nous vous en donnerons de très affectionnés qui ne vous importuneront pas et qui vous soulageront. Loin de vous fatiguer l'esprit, nous songerons à vous divertir et votre divertissement fera notre utilité. Venez donc quand il vous plaira. Le plus tôt sera le mieux. »
Les lettres conservées de Dom Mabillon, qui ne sont qu'une partie des lettres écrites par lui, car il en est d'autres dispersées un peu partout qu'on n'a pu réunir, ne forment pas moins de onze volumes in-folio au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale. Les unes en latin, les autres en français, elles portent toutes sur des questions d'érudition et constituent dans leur ensemble un très important supplément à ses ouvrages proprement dits.
Leibnitz, le grand penseur du temps depuis que Descartes n'est plus, écrit à Dom Mabillon, qui non seulement lui
à8 DOM JEAN MABILLON
répond, mais lui envoie des livres rares, fait exécuter pour lui des copies et ménage sur sa recommandation aux savants d'Outre-Rhin qui viennent à Paris un accueil amical.
La Révocation même de l'Édit de Nantes n'interrompit pas ces relations épistolaires entre le moine français et ses confrères en érudition de la Réforme. La Hollande, l'Espagne, l'Italie surtout, lui paient un ample tribut qu'il est obligé de leur payer à son tour.
De notre temps où il n'existe autour de nous aucun exemple d'une activité intellectuelle internationale de ce genre entre un érudit français et l'Europe entière, on a peine à se faire une idée de celle-là. Une esquisse très exacte, quoique très brève, en a été tracée, jointe à une autre esquisse, celle de la petite académie bénédictine de Saint-Germain des Prés présidée par Mabiilon. C'est dans le remarquable livre d'Emmanuel de Broglie sur Mabiilon et la Société de l'Abbaye de Saint-Germain des Prés à la fin du XVIP siècle qu'il faut aller la chercher. 11 n'est pas de livre qui soit plus capable de nous montrer ce qu'était devenu à l'étranger aussi bien que dans notre pays cet humble moine bénédictin. Rien, ni dans son costume, ni dans son genre de vie, ni en quoi que ce soit, ne le distinguait de ses confrères. 11 ne portait ni la pourpre des cardinaux, ni la crosse et la mitre d'un archevêque ou d'un évêque, ni la croix d'un abbé commendataire ou non commendataire, mais par le seul prestige de sa personne il était non seulement autant mais plus qu'un abbé, un archevêque, ou même un cardinal de la Sainte Église romaine. Il était Dom Mabiilon.