‹ Un moine et un savant, Dom Jean Mabillon [microform]: religieux bénédictin de la Congrégation de Saint-MaurChapitre 18 sur 43 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'Histoire (( à la Bénédictine »

CE ne sera pas assez de passer en revue les travaux de Dom Mabillon, de les analyser et d'en mettre sous les yeux en raccourci un tableau d'ensemble- En même temps qu'un grand érudit, il a été un grand professeur d'érudition. Par sa méthode il a formé des générations de disciples et il en forme encore sous nos yeux, quoique la plupart d'entre eux ne soupçonnent pas la source à laquelle ils vont puiser. Cette méthode qui lui a survécu, il importe de la faire connaître dans ses principes et dans ses règles. Elle n'est autre que la méthode de l'histoire pure et, d'un nom qui ne nous laisserait pas ignorer ses origines, il conviendrait de l'appeler plutôt l'histoire « à la bénédictine ».

Moine d'une congrégation qui à la prière joignait l'étude sans les séparer Fune de l'autre, le docte Mauriste a fait, selon le programme de sa Congrégation, non de l'histoire civile, mais de l'histoire religieuse quand il narre la vie des Saints de l'ordre de Saint-Benoît, qu'il retrace le passé de tel ou tel monastère, qu'il suit dans la variété de leurs détails et dans leur évolution les cérémonies du culte, qu'il décrit les vieux missels, les processionnaires et les évangéliaires. Mais l'Église n'a jamais cessé d'être à l'intérieur de l'État, et

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l'histoire religieuse est inséparable de l'histoire civile. Si l'Église a agi sur l'État, l'État de son côté, par un semblable phénomène d'endosmose, n'a pas moins agi sur l'Église.

Ainsi, toutes les institutions se tiennent, et les mœurs se tiennent comme les institutions. Ce n'est donc pas seulement parce qu'il a rédigé ce code de l'érudition du De Re Diplomatica que Dom Mabillon est un historien civil aussi bien qu'un historien religieux, c'est encore parce que dans tous ses écrits il nous a permis de reconstituer, en même temps que la vie religieuse soit séculière soit régulière, la vie matérielle et morale des siècles qu'il a entrepris de parcourir. A ce point de vue, il n'est aucun de ses ouvrages qui ne contribue à projeter sur le moyen-âge une vive lumière.

Gomment opéra-t-il cette reconstitution du passé et comment nous apprend-il à l'opérer à notre tour?

Toute société laisse derrière elle des traces de son passage, pareilles à celles des pas du voyageur qui s'incrustent dans le sol, et nous permettent de suivre son itinéraire. Ces traces, ce sont les documents de tout genre que les générations qui s'en vont lèguent en mourant aux générations qui arrivent. Il y a d'abord les monuments de l'architecture, de la sculpture et de la peinture. Il y a les tombes, avec leurs inscriptions. Il y a les monnaies, les médailles, les sceaux. Il y a les actes de l'état civil, baptêmes, mariages, inhumations. Il y a les chartes de donation, d'achat et de vente. Il y a les contrats de tout genre, les baux qui établissent les redevances et leurs conditions. Il y a les décisions des juridictions ecclésiastiques, comme des offîcialités et des juridictions civiles de tout degré. Il y a les correspondances privées, les livres de raison.

Quand on s'élève plus haut, il y a toutes les chancelleries des puissantes maisons seigneuriales, de la maison royale, comme il y a à la cour de Rome les bulles des papes, leurs brefs, leurs induits. Les conciles généraux, les synodes dio-

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césains ont laissé des procès-verbaux de leurs assemblées, de même que les monastères de leurs réunions capitulaires, des rédactions de leurs chartes de visite. Et, pour compléter cette insuffisante énumération, il conviendrait d'ajouter encore nombre de sources des documentations souvent cachées.

La première opération qui s'impose à l'érudit, c'est la chasse aux documents, une chasse qui, tout en ayant comme l'autre ses hasards, n'en exige pas moins, comme l'autre aussi, de la méthode, de l'expérience, de la patience, de l'adresse et de la clairvoyance. Mais le chasseur a besoin de piqueurs, de rabatteurs, de limiers partout où il y a quelque capture à opérer. Ces piqueurs, rabatteurs et limiers qui nous manquent aujourd'hui ne faisaient pas défaut à Dom Mabillon, auquel il restait cependant à les diriger de près ou de loin. Il en avait dans chacun des monastères de sa congrégation, et même dans les monastères des congrégations étrangères, non seulement en France, mais en Italie, en Allemagne, dans toute l'Europe. On comptait parmi eux de simples scribes, des copistes. Il se rencontrait à côté d'eux presque des égaux du maître. Tous, étrangers aux sentiments d'envie assez fréquents dans le monde des chercheurs, lui prêtaient une aide toute fraternelle et vraiment chrétienne.

Le gibier capturé s'est entassé au tableau. Il s'agit maintenant d'examiner la valeur réelle de chaque pièce. Ici, il faut plutôt songer à un botaniste qui revient d'une herborisation qu'à un veneur qui rentre de la chasse. Chaque document, telle une plante, doit être identifié, déterminé et, à la suite de cette identification ou détermination, rangé dans telle ou telle classe, sous-classe ou variété.

Ce sont les opérations les plus délicates qui commencent : en tête la plus importante de toutes, celle de l'authenticité. Le document devra être jugé en lui-même au point de vue de ses qualités intrinsèques et par rapport à d'autres docu-

ments indiscutables qui le confirmeront ou l'infirmeront, selon qu'ils seront ou ne seront pas d'accord avec lui. 11 n'est pas, en effet, isolé; il fait partie d'un tout et il est nécessaire qu'il concorde avec ce tout, de même que tout doit concorder avec lui, la contradiction étant un symptôme d'erreur. Ici interviendront les règles de la diplomatique.

Une poussière documentaire, quoique chaque grain ait son prix, n'est qu'une poussière d'une valeur infinitésimale. C'est l'atome d'une molécule qui entrera elle-même dans la composition d'une cellule, d'une fibre, d'un tissu, et finalement deviendra un membre, un organe d'un grand corps. Entre les cellules d'un organisme, il existe une pénétration avec des relations autres que celles d'une juxtaposition et d'une connexion spatiale.

Dom Mabillon ne fut pas un vulgaire collectionneur de fiches, qui de son fichier les ferait passer telles quelles dans ses ouvrages. Il est un constructeur, ainsi qu'en font foi ses admirables préfaces, véritables monuments plutôt que simples vestibules de monuments. C'est par là qu'il se distingue, en s'élevant au-dessus d'eux, de toute une école d'érudits qui, allemands ou non allemands, ne font guère que déverser le contenu de leur hotte. 11 faut des manœuvres. Ils n'en demeurent pas moins des manœuvres.

Mais, ce ne sont là que des observations abstraites en raison de leur généralité. La méthode de Dom Mabillon ne saurait être bien saisie que sur le vif, c'est-à-dire au contact de ses écrits — qui forment un colossal ensemble.

L'histoire telle qu'il la pratique est une science rigoureuse, exacte. Ce n'est pas de l'histoire philosophique pas plus que de l'histoire artistique, de l'histoire politique, puisque du temps des Bénédictins l'histoire était étrangère à la politique. Elle ne poursuivait d'autre fin que la reconstitution du passé, tel qu'il fut, dans le présent, sans addition non plus que sans retranchement; car il n'est pas moins grave de

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pécher par omission que par action, romission même étant une action et une mauvaise action. Point de faux ornements. Pas d'ornements du tout. A plus forte raison, point de falsifications.

Voilà ce qu'est l'histoire pure d'où est éliminé tout ce qui est subjectif, introduit par les passions collectives ou personnelles, les intérêts des partis, les ambitions des gouvernants, comme aussi par les théories des penseurs. Tout cela peut être de la fort belle littérature, de la haute poésie, ou de la prose de grand style; c'est delà littérature.

Les synthèses ne trouvent pas là leur place, à moins qu'elles n'aient rien de commun avec celles des visionnaires de panoramas. Celles de Mabillon sont des collections de faits où tout, après avoir été minutieusement examiné à la loupe, étiqueté, inventorié, comparé, finit par former un ensemble naturel, un ensemble vrai par la seule addition de vérités. Toute une époque renaît fort bien ainsi, rien que par le défilé des détails. N'est-ce pas ce qui se passe sur l'écran au cinéma et ne peut-on pas y faire assister à une bataille au moyen d'une série de films qui se succèdent comme se sont succédé eux-mêmes les épisodes qu'ils représentent?

Il se peut qu'ainsi conçue et pratiquée la science historique soit austère. L'histoire pure ne procurera que fort peu de satisfaction aux amateurs de thèses idéologiques, de drame, de roman, de coquetterie littéraire avec ses poudres et ses fards, et encore moins aux amateurs de politique qui en font un arsenal pour s'y approvisionner d'armes et de munitions dans le passé contre leurs adversaires du présent. Même traduits du latin en français les ouvrages historiques de Dom Mabillon seraient sûrement délaissés dès les premières pages, sauf par d'autres Mabillon.

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