BATAILLE ENTRE L ABBE DE RANGE ET DOM MABILLON IO
La réponse suivante ne se fit pas attendre :
« J'achevai hier votre livre, mon Père. Je voudrais pour beaucoup que vous eussiez fait le voyage de la Trappe devant. Je suis sûre que vous seriez converti et que vous n'eussiez point mis Favant-propos qui est très aigre et qui paraît l'être pour piquer simplement.
« Il y a aussi un trait dans le livre, de même que je croirais bien qu'il n'est pas de vous, mais que vous avez été poussé de mettre par ceux qui vous ont fait faire la réponse, qui se sont trouvés choqués sans sujet par les raisons fortes du Père abbé de la Trappe. 11 n'attaquait que les études profanes et était plein d'un esprit de charité comme saint Paul pour les frères et point autre chose.
« Ce n'est pas par prévention que j'en parle, mais c'est que c'est la vérité. Mais votre avant-propos est d'un esprit qui se veut venger, qui est contre votre caractère. C'est pourquoi je ne le crois pas de vous. Je crois tout ce qui est d'antiquité que vous citez de vous. J'entrevois même que vous voudriez convenir, et votre fin est d'une humilité telle que je vous connais.
« Si je ne vous estimais autant que je fais, je ne vous aurais rien écrit de ce que j'ai trouvé et d'autres que moi qui ne connaissent point l'abbé de la Trappe et qui auraient même plus penché pour vous, mais je vous estime trop pour vous celer ce qu'on y trouve à redire, qui pourra même scandaliser et faire plus de tort à votre congrégation que tout ce que vous avez cru que le Père abbé de la Trappe avait dit. Une visite vous aurait uni de sentiment et aurait empêché l'aigreur du livre.
« Souvenez-vous de moi dans votre sainte prière. »
L'Abbé de Rancé n'eut rien de plus pressé que de préparer à son tour une nouvelle réponse. Elle ne fut point publiée. Plus heureuse, cette fois, Madame de Guise avait réussi à
mettre en présence l'un de l'autre les deux adversaires, ses amis ennemis. Une entrevue eut lieu entre eux à la Trappe même au cours d'un voyage de Mabillon de ce côté. Elle fut non seulement des plus correctes, comme il fallait s'y attendre, mais des plus cordiales. Chacun ne s'en retira pas moins sans s'être départi de ses principes.
« Que ne pouvez- vous lire dans mon cœur, mon Révérend Père, avait écrit le Bénédictin (et ne put-il sans doute s'empêcher de répéter), pour y connaître les dispositions où je suis et pour votre personne, et pour votre maison? Je respecte les pratiques qui s'y observent et je suis bien éloigné de désapprouver la conduite que vous y gardez envers les religieux touchant les études. Il viendra peut-être un jour que les vôtres en connaîtront et en sentiront le besoin euxmêmes aussi bien que nous. Cependant, qu'ils jouissent, à la bonne heure de l'avantage qu'ils ont de posséder Dieu sans ces faibles ressources dont les autres ne peuvent se passer. »
Un érudit comme Mabillon trouvait dans son érudition même un véritable arsenal où il n'avait qu'à puiser à pleines mains armes et munitions. Contre l'abbé de Rancé qui cherchait un rempart dans le passé, il fit se dresser le passé lui-même. Quels sont les plus grands des saints dont s'honore l'Église? Ce sont ceux auxquels elle a décerné le titre de « Docteurs », ceux qui l'ont honorée par leur haute culture, leur vaste savoir humain. Grands devant Dieu par leur science, ils n'ont pas été moins grands devant lui par leurs vertus, et par cette vertu qui domine toutes les autres, par leur piété. Chez eux entre la science et la piété la plus fervente, point de divorce, mais, au contraire, une heureuse alliance dans laquelle, sanctifiée par la piété, la science se fait plus féconde, de même que la piété rehaussée par la science devient elle-même plus pure, plus consciente d'ellemême, étant plus pénétrée de lumière.
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La décadence des études dans les monastères a été la cause de leur décadence monastique.
« Le travail même a besoin d'onction pour être fait religieusement. Travailler sans piété, c'est peu de chose, et la piété ne peut s'entretenir régulièrement sans le secours de bonnes lectures. Ces lectures devront être proportionnées à la portée des esprits. Des livres spirituels simples peuvent suffire à des esprits simples et médiocres; mais ceux qui ont plus d'étendue ont besoin d'une lecture plus forte et plus relevée. 11 leur faut une matière proportionnée à leur capacité. Autrement, ces esprits demeurent languissants et s'abattent facilement. Il faut donc quelque chose de plus relevé pour les maintenir dans leur assiette naturelle, et il n'y a que l'étude jointe à la piété qui puisse les soutenir... Lorsque cette étude s'est affaiblie dans les monastères, on y a vu suivre la dissipation, les vains entretiens, le commerce avec le monde, et de ce commerce on a vu naître la ruine totale de l'esprit monastique. »
Pourquoi et comment une telle alliance qui dans le passé a fait les grands saints ne ferait-elle pas dans le présent les grands moines? Comment en un plomb vil l'or pur se serait-il soudain changé? Seule l'étude a le pouvoir d'arracher le moine à ce grand péril auquel l'expose aussi bien que l'oisiveté le travail auquel sont seules associées les mains, le vide de l'esprit. Quand elle ne sait où aller, qu'elle erre à l'aventure, l'imagination s'égare. Où ira-t-elle? Nul ne sait où elle peut conduire celui qui à elle s'abandonne. Le silence de la nuit se peuple de fantômes, « noctium phantasmata ». Il en est de même du silence du jour.
« J'ai lu votre écrit de la solitude, écrira un jour Mabillon non pas à Tabbé de Rancé, mais à un religieux qui lui avait communiqué ses pensées sur ce grave sujet; je l'ai trouvé bien fait, mais je souhaiterais que l'on y donnât les moyens de s'entretenir avec soi-même, ce qui n'est pas
une petite affaire, quelque inclination que l'on ait pour cela.
« Car enfin, pour se plaire chez soi, c'est-à-dire dans la solitude, il faut se bien connaître soi-même, avoir bien réglé son intérieur et y voir régner le bon ordre. Il faut de plus y trouver de la douceur et de l'onction, car on n'aime pas les conversations sèches, il y faut de la compagnie.
« En un mot, il y faut trouver Dieu et s'y pouvoir entretenir, qui est une grâce qui n'est pas accordée à tout le monde, au moins pour longtemps. Je ne sais même pas si Dieu appelle tous ceux qu'il veut être à lui à cet état, et si plusieurs personnes qui, ayant bien réglé leurs consciences, s'occupent avec recueillement aux emplois extérieurs, ne lui sont pas aussi agréables.
(( Mais, quoi qu'il en soit, il faut toujours faire de temps en temps des retours à cette solitude même extérieure comme à la source d'où l'on puise les grâces pour le recueillement et pour le bon usage des emplois extérieurs. Un travail occupé de Dieu, élevé à lui par des oraisons jaculatoires qui partent du cœur nourri par l'oraison souvent réitérée avec l'éloignement de la vue du monde, me tiendrait lieu de la plus grande solitude et il n'y faudrait avoir recours que de temps en temps pour y reprendre des forces nouvelles. C'est dans ce sens que Guillaume de Saint- Thierry, dans la lettre qu'il a écrite aux Frères du Mont-Dieu, regarde sa cellule comme l'infirmerie de notre âme : « Valetudinarium tuum est scella tua ».
Ainsi parle, au nom de l'expérience, Mabillon. La cellule est bien une infirmerie de l'âme, mais les âmes ne vont à l'infirmerie que quand l'approche ou la menace de la maladie leur conseillent ou leur imposent ce séjour,
La vraie solitude, d'ailleurs, n'est pas celle du désert; c'est, au contraire, une solitude peuplée par la pensée, par une pensée qui se tourne vers Dieu, s'élance vers lui, portée
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et soutenue par deux sortes d'ailes qui dans leur commun effort leur permettent de monter jusqu'à lui, la prière et l'étude, l'étude devenant elle-même une prière quand c'est la religion qui l'inspire, l'accompagne et au but la conduit.
L'Abbé de Rancé ne se réfute-t-il pas lui-même en pratiquant pour son propre compte ces études qu'il n'admet pas pour ses moines? Ne ressemble-t-il pas par là à ces riches qui, tout en prononçant contre les richesses de violents réquisitoires, ne se font pas faute d'user chez eux de tous les avantages de la fortune?
« Il me semble, ne peut s'empêcher de faire remarquer Mabillon, qu'il est arrivé à M. l'Abbé aussi bien qu'à Sénèque la même chose qu'à une personne riche qui parlerait heureusement de la vanité des richesses, des dangers qu'il y a d'en posséder et du peu d'attachement que l'on doit y avoir, mais qui cependant ne laisserait pas d'en jouir et de les employer à tous ses usages. Il n'y a guère d'apparence que les pauvres ne fussent fort persuadés de ses discours. Et ils diraient sans doute qu'il est fort aisé de parler de la vanité des richesses lorsqu'on n'en est pas moins à son aise et qu'on ne souffre en rien. Je ne doute point que beaucoup de religieux ne soient dans le même sentiment en lisant la réponse de M. l'Abbé. »
Les moines sont des hommes de chair et d'os, non des êtres métaphysiques ou des anges. Il faut tenir compte de leur humanité et ne pas priver leur faiblesse des secours nécessaires. Vouloir les faire monter imprudemment trop haut sans ailes, c'est courir le risque de les faire retomber meurtris et blessés sur le sol.
« Il me semble, encore, que M. l'Abbé regarde l'état religieux comme un état métaphysique et les solitaires comme autant de véritables anges dont toutes les applications, tous les mouvements doivent être uniformes, invariables et continus vers le même objet sans aucun partage, même le
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plus innocent, vers les autres choses qui ne sont pas Dieu.
« Cet état véritablement est tout à fait souhaitable. C'est là où doivent tendre tous les solitaires. Mais ils ont un corps, ils ont un esprit borné qui ne peut s'arrêter longtemps au même objet sans distraction et sans avoir besoin de modérer un peu cette application. Leur volonté même est si peu stable qu'il faut qu'elle change de temps en temps d'affections et de mouvements pour éviter le dégoût.
tt Gomme le corps a besoin de prendre du soulagement et de la relâche, l'esprit et la volonté tout de même ont besoin de diversifier quelquefois leur application pour ne les pas trop fatiguer et les rebuter. La tête aussi ne peut pas supporter une telle application sans risquer de se casser. »
Mais du monde des idées, l'Abbé de Rancé est descendu dans le monde des faits. Comme s'il avait pénétré dans tous les cloîtres, vu de ses propres yeux tout ce qui s'y passe, il a porté sur tous les monastères des jugements dont le moins qu'on puisse dire est que ce sont des jugements téméraires.
« Cette peinture de l'état présent de la plupart des monastères est si affreuse que si elle était véritable, ils devraient être un objet d'horreur à tout le monde. Quoi? Dans des lieux qui ont été destinés pour élever des âmes saintes, pour y méditer les Écritures, pour ne s'y occuper que de Dieu, que de sa vérité, que de sa bonté et de sa justice, se peut-il que ces vérités saintes y soient impunément profanées par des méchantes railleries, par de mauvais contes, par des explications licencieuses, par des applications impies, que les Supérieurs le souffrent sans rien dire et qu'il ne se trouve personne dans ces communautés qui s'oppose à cette multitude presque innombrable de personnes relâchées qui prennent occasion de l'Ancien Testament pour autoriser leur libertinage et leurs excès?
a Mais si cela est public, comment ne se trouve-t-il personne qui s'élève contre de si effroyables désordres ? Com-
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ment les évêques, les gens de bien n'en poursuivent-ils pas la punition? Serait-il possible que des excès si criants ne se fassent entendre qu'à la Trappe?
« Non, mon Révérend Père, les choses ne sont pas telles qu'on vous les a dépeintes. On lit tous les jours dans nos monastères l'Écriture Sainte avec le respect qui est dû à ces livres divins, la plupart à genoux et la tête découverte, n
11 y a un exemple qui ne pouvait venir à l'esprit de Mabillon pour l'opposer à son contradicteur, c'était son propre exemple. Cette union de la piété et de la science, nul ne la réalisait mieux en effet que lui-même. Si l'Abbé de la Trappe voulait voir un savant moine qui fût en même temps un saint moine sans que chez lui la piété fît plus de tort à la science que la science à la piété, il n'avait qu'à regarder son doux, patient, tenace et indépendant adversaire.