EDITION BENEDICTINE DES ŒUVRES DE SAINT AUGUSTIN II
témoins de son activité il n'interrompait son travail que pour (( la récitation de son bréviaire, la célébration des saints mystères et le temps de ses repas », tant et si bien qu'au bout de quinze mois, dans les premiers jours d'octobre 1677, l'impression commençait.
A Dom Jean Mabillon échut l'honneur plutôt périlleux de composer l'épître dédicatoire à Sa Majesté. « Du soir au matin, déclare un des ses confrères, il la mit dans l'état où elle est, ce qui paraîtrait incroyable si je ne le rapportais d'après des témoins non suspects. » Elle était selon l'usage écrite en latin. La voici sous la forme française que lui a donnée un ami intime de l'auteur :
« SïRE,
« Quoique nous ne le cédions à personne dans le profond respect qui est dû à Votre Majesté, nous ne craindrons point de l'assurer que ce que nous lui présentons est digne d'EUe. C'est saint Augustin, la lumière et l'oracle de l'Église. C'est une nouvelle et plus correcte édition des ouvrages de ce grand homme qui ont été autrefois l'amour et les délices de Charlemagne et à qui nous croyons presque donner une seconde immortalité en les mettant sous la protection d'un nom aussi immortel que le vôtre.
« Il y a environ cent cinquante ans qu'on les vit comme renaître en Allemagne par l'impression qu'on en fit à Bâle. La Flandre ensuite les reçut plus agréablement des savantes mains des docteurs de Louvain qui les donnèrent au public augmentés et en meilleur ordre ; et nous avons travaillé en France non seulement à en ôter les fautes qui s'y étaient glissés et à les rendre autant que possible tels que le saint les a composés, mais à y ajouter encore les livres et les traités qui n'ont été publiés que dans notre siècle ou ceux qui n'avaient pas encore vu le jour.
« Ainsi, il se trouvera, Sire, que les Flamands, les Aile-
mands et les Français se sont joints ensemble pour faire un présent illustre à Louis le Grand qui vient de leur donner la paix. Les écrits de saint Augustin rencontrent ainsi un protecteur digne d'eux, n'y ayant rien de plus convenable que de consacrer au plus grand de tous les rois et à un prince si fameux par ses victoires et si zélé pour la religion catholique, les productions du plus insigne entre les docteurs de l'Église, et principalement ces excellents traités par lesquels il a soutenu les vérités de la foi contre les hérétiques et
triomphé d'eux avec tant de fruit et de gloire »
Le premier volume parut au début de 1680. Sa « parution », comme on dit aujourd'hui, fut un véritable événement et cet événement ne tarda pas à prendre tous les caractères d'une bataille, où se mesurèrent d'un côté les Jésuites, de l'autre les Jansénistes ; les Mauristes, au plus fort de la mêlée, entre les deux camps se trouvaient d'autant plus exposés à la mitraille jésuitique qu'ils l'étaient moins à la mitraille Port- Royaliste qui passait par-dessus leurs têtes.
« Ces Messieurs de Port-Royal, s'écriait un capucin avec toute la véhémence d'un prédicateur de la Ligue, nous ont changé le Nouveau Testament. Les Bénédictins changent saint Augustin. Il n'y a plus après cela qu'à nous faire changer de religion. » Et le capucin armé de citations qu'il regardait comme décisives, pénétrait à l'archevêché et déposait, comme une bombe, un fougueux mémoire entre les mains de l'archevêque de Paris, Mgr de Harlay.
La défense fut confiée à Dom Mabillon, avec Dom Blampin à ces côtés. Elle exigeait de l'un et de l'autre une profonde connaissance de l'escrime. Le prélat avant de les mettre aux prises n'avait-il pas dit à l'un d'eux « qu'il devait se regarder comme un homme qui marche sur une corde et qu'il prît garde de ne pas prendre ni à droite, ni à gauche » ? Dom Mabillon était Dom Mabillon. A la science il joignait la prudence, une prudence égale à sa science qui n'était d'ail-