‹ Un moine et un savant, Dom Jean Mabillon [microform]: religieux bénédictin de la Congrégation de Saint-MaurChapitre 40 sur 43 · DANS LA TOMBE · texte numérisé non relu

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Tel était son renom que jusque dans les Guides on faisait mention de sa personne. Il n'était pas de savant à demeure dans la Capitale qui n'allât le voir et les savants étrangers de passage suivaient leur exemple. Avec ceux qui n'avaient point le privilège de le visiter, il était, comme nous l'avons vu, en correspondance régulière. Les plus hauts prélats du royaume, Bossuet et Fénelon en tête, les cardinaux romains, les papes eux-mêmes, nous l'avons vu encore, le traitaient en prince de l'Église, et la bure noire de son froc était honorée à l'égal de la pourpre cardinalice que le Saint-Siège songea même, dit-on, à lui conférer. Louis XIV lui-même, le jour où on le lui présenta, le salua comme il ne saluait presque personne et il le comprit parmi les premiers membres honoraires de l'Académie des Inscriptions.

En décembre 1707, dès que fut connue sa maladie, la porte de l'Abbaye de Saint-Germain des Prés fut assaillie de visiteurs. Ce ne fut pas seulement dans les maisons de l'Ordre, mais dans de nombreuses maisons d'autres Ordres, que furent dites des prières pour son rétablissement. On allait jusqu'à faire prier les pauvres pour lui dans les hôpitaux et les enfants dans certains collèges. De grands personnages connus soit par leur piété, soit par leur naissance, avaient voulu assister à son agonie. Et, quand s'était répandue la nouvelle de sa mort, l'affliction avait été générale au milieu de tous ceux qui comptaient alors dans le monde des Lettres. Le Roi s'en était ému et avait manifesté son émotion publiquement.

Les obsèques avaient été très solennelles et surtout très touchantes. Leur solennité n'avait reçu d'ailleurs aucun éclat extérieur emprunté à la magnificence des tentures, des candélabres et des lampadaires. La règle de Saint-Benoît s'y était opposée. Mais tout ce qui portait un nom dans la capitale avait fait acte de présence. Du pauvre cercueil de sapin pareil à tous les cercueils des obscurs moines anonymes

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déjà inhumés sous les dalles de l'église abbatiale, avant qu'il ne se refermât, chacun avait voulu s'approcher pour voir une dernière fois à découvert ce visage empreint, sous les paupières closes, de la sérénité de la mort dans la douceur de l'espérance.

Les jours suivants, tous les monastères de la Congrégation de Saint-Maur, au reçu de cette lettre des Morts qui sous le nom de « Rouleau des Morts » dès le Moyen-Age circulait de monastère en monastère pour annoncer à tous les Frères qu'ils avaient un Frère de moins, avaient rendu au défunt les religieux hommages traditionnels. Mais les pasteurs des églises, les prédicateurs s'y étaient associés eux aussi. Des services avaient été célébrés dans plusieurs villes et partout des personnes considérables y avaient assisté.

Les lettres de condoléances avaient afflué non seulement de tous les coins du royaume, mais de tous les points de l'étranger, de partout où avait passé Mabillon, de partout même où avait seulement pénétré son nom. Elles ont été en partie conservées et même publiées et l'on peut encore les lire aujourd'hui.

A ces manifestations, le Pape lui-même n'était pas resté étranger. Aux termes des Constitutions de Saint-Maur tous les religieux devaient être inhumés les uns à côté des autres et les uns au-dessus des autres sans aucun signe distinctif. Le Souverain Pontife réclama pour le saint et savant défunt l'honneur d'une mention à part. Il ne fut pas déféré, du reste, à son désir, du moins immédiatement.

La Révolution, qui vint troubler dans leur sommeil tant de morts illustres, n'épargna pas plus Dom Mabillon qu'elle n'épargna Descartes, Henri IV, Turenne, sans parler des rois et reines, princes et princesses des familles royales. Toutefois, ce ne fut ni à son début, ni au plus fort de ses agitations, mais seulement à son déclin, sous le Directoire, qu'elle le réveilla ainsi que son digne successeur, Dom Bernard de Monlfaucon.

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Le 24 septembre 1799, à la suite d'un décret rendu par le ministre de l'Intérieur, se présentèrent au seuil de la cidevant abbaye de Saint-Germain des Prés, des commissaires accompagnés d'ouvriers terrassiers et de maçons. Un ancien Bénédictin, l'ex-bibliothécaire de l'abbaye même, Dom Germain Poirier, le citoyen Poirier, comme on le qualifiait alors, un moderne Mabillon dont la Révolution avait fait un bibliothécaire de l'Arsenal où il devait mourir, leur servait de guide. Ce fut lui qui, le Nécrologe en mains, leur indiqua l'endroit où reposaient l'un au-dessus de l'autre les deux morts qu'il s'agissait de transférer ailleurs. Les dalles furent soulevées. Sous les dalles la terre fut fouillée à son tour.

« Arrivés à une profondeur de i m. 60, nous découvrîmes, disent les rédacteurs du procès-verbal d'exhumation, les ossements d'un corps humain dans leur état naturel, la tête tournée vers l'Orient. Ce corps nous parut avoir été inhumé avec ses vêtements ainsi que nous en fûmes convaincus par les débris que nous trouvâmes avec des fragments d'un cercueil en bois de sapin entièrement pourris. Ayant fait retirer soigneusement ces ossements, et les ayant examinés avec attention, nous remarquâmes que c'étaient ceux d'un homme plus qu'octogénaire. Nous les plaçâmes à l'instant dans une petite caisse de bois de sapin que nous avions choisie à cet effet.

Hic jacet R. P. D. Bernardin Montjaucon Obiit 21 X"""' nui

C'était Dom Bernard de Montfaucon.

Les fouilles se poursuivirent selon la même méthode. A nouveau la terre fut enlevée. Enfin apparut un second cercueil en sapin. Il ne fut pas nécessaire de l'ouvrir. Les ais disjoints laissaient apercevoir des ossements et, entre autres, des pieds tournés vers l'Orient. C'étaient les os d'un homme

plus que sexagénaire. Sur une plaque de marbre blanc on lut :

Hicjacet R.P.D. Joannes Mabïllon Obiit 27 X""^' 1707

C'était bien, en effet, Mabillon.

Le Directoire avait créé dans l'ancien couvent des Petits Augustins, à l'endroit où s'élève aujourd'hui l'École des Beaux-Arts, une sorte de Panthéon de seconde classe, sous le nom de « Musée des Monuments Français ». Là devaient être rassemblés les restes d'un certain nombre de grands hommes dispersés par la Piévolution. Dom Mabillon y fut transporté avec son confrère Montfaucon. Il y rencontra entre autres voisins Descartes. Ses cendres furent enfermées dans une urne sépulcrale en marbre. L'urne fut placée à la suite d'un certain nombre d'autres dans une allée bordée de cyprès et de peupliers d'Italie. Les visiteurs en s'approchant pouvaient lire :

tt Sarcophage contenant le corps de Dom Jean Mabillon religieux bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, mort en 1707. Savant critique et profond dans la diplomatique. Mabillon était plus grand encore par la modestie. »

Ce n'était pas la dernière étape.

Le 26 mars 1819, Dom Jean Mabillon, toujours accompagné de Dom Bernard de Montfaucon, abandonnant le Musée des Monuments Français dont Louis XVIII avait décidé la suppression, reprit le chemin de son abbaye de Saint-Germain des Prés.

Aux deux religieux, on avait joint un illustre philosophe, l'auteur du Discours de la Méthode, René Descaries.

Un nouveau procès-verbal fut dressé, aussi précis et méticuleux que l'ancien. Le temps avait achevé son œuvre de décomposition. On ne trouva plus cette fois qu'un peu de poussière qui fut déposé en deux bières.

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Mais cette fois Mabillon, entre Descartes et Montfaucon, n'était plus reconduit à son ancienne demeure à la manière d'un de ces indigents que l'on transporte en un commun ossuaire à l'expiration d'une concession trentenaire non renouvelée. Des voitures de deuil suivaient les cercueils. De grands personnages avaient pris place dans ces voitures. C'étaient pour Descartes des membres de l'Académie des Sciences, et pour Mabillon des membres de l'Académie des Inscriptions.

Il y eut des discours, parmi lesquels on remarqua celui de l'Académie des Inscriptions, le baron Silvestre de Sacy. Une cérémonie religieuse termina le transfert. Ce fut un ancien Mauriste, Dom Nainville, qui officia. Un autre Mauriste, « membre et doyen de plusieurs sociétés savantes », était aussi parmi les Assistants.

Les familles de Descartes et de Montfaucon étaient représentées, la famille de Mabillon ne Tétait point.

Tout était-il donc fini pour jamais?

Non. Mais ce ne fut pas à une funèbre opération de ce genre que furent conviés le 27 décembre 1907 en l'église Saint-Germain des Prés les Amis de l'Histoire et du grand Historien.

Le 27 décembre 1907, en l'église Saint-Germain des Prés, était assemblée, pieuse et recueillie, une assistance très différente de celle qui d'ordinaire en remplissait la nef. Si elle ne se faisait pas remarquer par le nombre, elle valait par les noms de ceux qui la composaient : on célébrait le Deuxième Centenaire de la mort de Dom Jean Mabillon.

Ce fut une émouvante cérémonie, émouvante par la présence, à côté de l'archevêque de Paris, d'un grand Bénédictin auquel il fut donné d'y prendre part pour prononcer un éloquent panégyrique dans sa sobriété, émouvante aussi et peut-être surtout par l'absence d'autres Bénédictins qui auraient dû être là et qui ne pouvaient y être. En exil les

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uns de l'autre côté de la Manche dans des monastères de l'île de Wight, les autres en Belgique ou par delà les Alpes et les Pyrénées en Italie et en Espagne, les fils de saint Benoît ne s'associaient que de loin, par la pensée et par la prière, d'esprit et de cœur aux hommages rendus à Paris dans l'église abbatiale de la défunte capitale de la Congrégation de Saint-Maur au plus illustre de ses représentants.

Le Rme Dom Gabrol, abbé de Farnborough, du fond de sa lointaine abbaye était venu. A lui, d'eux-mêmes s'étaient joints, sans frocs et sans scapulaires ceux-là, des confrères laïques descendants et continuateurs de ceux qui jadis se rassemblaient dans la cellule du vieux moine de Saint-Germain.

A cette manifestation qui ne fit aucun bruit, pas même à Paris dans le paisible quartier de l'ancien bourg et de l'ancien faubourg où naguère s'élevait l'abbaye, de rares journaux ou de rares revues même historiques consacrèrent à peine quelques lignes.

11 en est resté cependant un durable monument.

Ce monument, c'est un livre un peu austère sans doute, austère comme l'Histoire elle-même quand elle ne se farde ni ne se maquille, parce que, sûre d'elle-même et confiante dans sa naturelle beauté, celle de la Vérité, elle se présente au nom des générations qui s'en vont aux générations qui arrivent avec cette devise : « Amore patrum ».

« Mélanges ». Ce ne sont que des « Mélanges » . Mais Dom Jean Mabillon est là tout entier. Sous nos yeux par la plume des savants qui y ont collaboré il repose dans ce mausolée d'un autre genre de la collection des Archives de la France monastique ; un mausolée tel qu'il l'eût choisi lui-même si sa modestie y avait consenti.

Les grands chênes trois fois centenaires, qui sur tout le cercle des végétations répandues à leur pied étendent avec majesté leur ombre protectrice, en même temps que tout en

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haut en plein ciel ils dressent leur tête, sont rivés au sol par de puissantes racines séculaires. Elles échappent à nos regards. Ce sont elles pourtant qui supportent chacun de ces colosses des forêts, et ce sont elles qui les nourrissent parce que ce sont elles qui pompent tous les sucs de l'humus, en composent la sève et la font monter jusqu'à la fine pointe de dentelle des dernières feuilles des extrêmes rameaux.

Il n'en va pas autrement de Tceuvre de Dom Jean Mabillon. De cette œuvre, les vertus cachées, invisibles et présentes ne sont ni taries, ni desséchées. Aujourd'hui encore, à notre insu, par de mystérieux canaux souterrains, cette autre sève qu'est la sève de sa science circule toujours parmi nous et partout sur son passage ne cesse pas de porter avec elle dans notre École des Chartes, dans notre École des Hautes Études, dans notre Sorbonne, dans nos Universités de province dans les grands instituts religieux la vigueur et la vie.

Frère Jean n'est pas mort. Il vit sur la terre au milieu de nous comme il vit ailleurs loin de nous, non loin de saint Benoit. Le doux, l'humble, le pieux, le docte Frère Jean est doublement immortel.

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