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« Fils d'Eberstein, les serfs de votre père vous souhaitent de longs jours de prospérité, et saluent votre présence au milieu d'eux. »
Et un autre : < Vous êtes le rayon de soleil qui perce la terre , et qui du bloc de charbon fait un diamant, n
Un autre : u Vous êtes le filon d'argent pur que nous cherchons sans jamais le trouver. Il vient toujours avec la boue. ■
— Amis, répondait Ulrich, mon père, Dieu prolonge ses jours ! m'a envoyé parmi vous pour assister , selon l'usage , à la célébration de sa fête. Profitez de ma présence pour m'adresser les demandes que je lui transmettrai fidèlement.
— Moi, je voudrais voir le soleil, ni'asseoir sous un arbre qu' illes et d'ombre, e*
oiseaux
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ville, dans Wittenberg, et puis rentrer dans cette caverne.
— Moi, prendre tous mes enfants dans mes bras comme une gerbe de foin , et les embrasser un jour entier.
— Moi , me lancer sur la mer , être emporté par le vent.
— Que ne puis-je vous accorder tout cela, mes amis î Mon pouvoir ne s'étend qu'à la faculté de délivrer un de vous. Le sort en a-t-il décidé ?
— Pas encore.
— Eh bien ! allez , et consultez-vous ; vous viendrez m'apprendre ensuite le choix que vous aurez fait. Qu'il tombe, s'il se peut, sur le plus digne; que les forts, les plus éprouvés , laissent passer devant eux les souffrants , les femmes et les vieillards. Ils ont moins à vivre, qu'ils vivent mieux!
— Brave et noble Ulrich . nous serons
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toujours tes fidèles serfs, nous irons le chercher l'argent dans les entrailles les plus sourdes de la terre , nous te rendrons plus riche qu'un roi.
Et les mineurs vidèrent la salle, heureux, depuis le commencement de la cérémonie, que Gottfried fût absent. En partant ils ne laissèrent autour de l'énorme brasier , qui renvoyait ses rouges reflets sur les parois, que les vieillards et leurs femmes , les uns et les autres très-indifférents sur ce qui allait se passer. Depuis trente ans, plus ou moins, qu'ils vivaient dans cet abîme, ils avaient pris en habitude ces espaces sans air, ces voûtes sans lumière. Puis, tout étant relatif, un flambeau de plus dans leurs cavernes équivalait au soleil» Le véritable soleil , ils l'avaient oublié , comme les fleurs, le gazon, comme les arbres et les fontaines. Us se peignaient ce qui se passait sur leurs tètes, à peu près comme les nations décrépi-
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tes et sans imagination se figurent l'état primitif du monde d'après les genèses. Véritable mythologie pour eux que les mers, les fleuves , les tempêtes , les beaux jours , les saisons , les années , les guerres ; après leur mort ils retrouveraient ces merveille» dans le ciel. Leur âme habiterait des villes bien peuplées.
Ces vieux mineurs et leurs femmes avaient des cheveux blancs qui s'abaissaient sur leurs visages couleur d'argile. Ils parlaient peu, car l'isolement ùte graduellement l'envie de transmettre sa pensée; ils avaient l'inertie de l'atmosphère qui les enveloppait ; autour de leur àme s'étendaient couche sur couche l'ennui , la tristesse et l'indifférence. Les rougeàtres tisons soufflaient de loin en loin des flammes sur leurs visages , des cendres dans leurs cheveux , où elles restaient. Quand le> éclats du charbon embrasé lançaient en sifflant des scories
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hors du cercle, un bras sec et roide comme des pinces les saisissait et les remettait au fcyer. Il fallait, du reste, que ces projectiles tombassent bien près d'eux pour qu'ils prissent même ce soin.
De ce point, comme centre, on distinguait, sous les longues galeries et à des distances perdues, des pelotons de mineurs, ou plutôt leurs milliers de torches, réduites, par l'éloignement , à des gouttes de feu , à des paillettes d'or animées, génies familiers de ces excavations. Sous certaines voûtes on eût dit un bal de gnomes , sous d'autres des sauvages achevant un repas humain ; là-bas un rêve, là-bas un embrasement; plus loin des âmes errantes dans les corridors du purgatoire, plus loin encore ce souffle visible dont parle saint Jean dans ses insomnies. Comme ces feux luisaient de partout , ils traçaient une ellipse autour de l'œil , et cette ellipse . par une fascination
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naturelle, tournait, tournait plus fort, confondait tout, la lumière et le reflet, et l'on se serait cru, à la place où se tenait Ulrich, englouti avec quelque planète qui , tout à coup détachée du mouvement général, achevait, dans son horrible chute, de tourner et de s'éteindre.
Ulrich frappa sur Fépaule d'un vieux mineur, qui s'éveilla en sursaut.
— Serais-tu heureux d'être celui qu'on affranchira ?
— Seigneur, répondit le vieillard, je suis libre.
— Et tu restes ici ?
— Oui, je m'y plais.
— Mais le bonheur de marcher?
— Je ne puis plus me mouvoir, depuis que j'ai tant travaillé dans cette mine.
— Mais la joie de voir le ciel?
— Je suis aveugle ; je le vois dans mon àme; celui-là est sans tempêtes.
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— La joie de fréquenter ses amis parents ?
— Je n'ai plus qu'une amie ; n'est-ce pas, Marguerite ?
Le vieux mineur tira de sa léthargie une femme assise à ses côtés.
— Est-ce là ta femme ?
— Oui , je suis sa femme . Marguerite Lindermann.
— Dieu vous en envoie une aussi bonne, mon fils ! reprit le mineur.
— Oui , mais un peu plus féconde que moi , si c'est possible ; car votre glorieux nom courrait risque de s'éteindre.
— Vous n'avez donc pas beaucoup d'enfants?
— Un seul ; un garçon ; bon fils.
— Est -il avec vous, ici, dans celte mine ?
— Non ; l'état ne lui a pas convenu. Après en avoir essayé , pour obéir à son père , il a
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suivi sa vocation , que nous n'avons plus contrariée : il est moine.
— Et de quelle règle ?
— De Saint-Augustin , à Wittenberg. Il passe ses jours dans l'étude , ses nuits dans la prière ; il ne sort de sa cellule que deux fois par an, et c'est pour venir ici. Mais, s'interrompit la vieille Lindermann , en regardant son mari comme pour le consulter, si nous chargions le fils de notre gracieux maître de cet envoi dont nous parlions hier. . .
— Parlez , mes amis.
— Voici. Nous avons économisé deux thalers , mon mari et moi , depuis l'année dernière , pour les consacrer, selon notre usage, à nous acheter des indulgences. Notre embarras est de faire parvenir cet argent à notre fils , qui se charge ordinairement de le remettre aux envoyés du saint-père. Notre fils est en retard cette année , et nous craignons qu'il ne nous oublie tout à fait.
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— Voulez- vous que je lui porte vos deux thalers , bonnes gens? Us lui seront remis dès demain. Son couvent?
— Le couvent des Grâces...
— Couvent des Grâces , écrivit Ulrich sur le paquet qui contenait les deux thalers.
— Ses titres ?
— Vicaire , régent des études.
— La commission sera remplie. Reposezvous sur moi.
Et la vieille , tirant à part Ulrich, lui dit : Cachez vite ce guider de plus ; et remettez-le à mon fils avec les deux thalers. Mon mari n'en sait rien. C'est pour un péché qu'il a commis , et dont il ne veut pas convenir. Il a soutenu que son fils était un ambitieux ; c'est un mensonge.
Ulrich sourit en prenant l'argent de la vieille. Insensiblement les autres mineurs . attirés par la curiosité, et surtout par le phénomène d'un seigneur causant avecfami-
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liarité au milieu d'eux, se rapprochèrent du groupe formé par lui , Marguerite Lindermann et son mari ; et les uns rampant à ses pieds , les autres plies sur leurs genoux noirs et calleux ; ceux-ci , retenant leur souffle au-dessus de ses épaules , de peur de salir ses cheveux blonds ; ceux-là le regardant de bas en haut , et en biaisant leurs corps , comme les démons doivent regarder un ange , semblaient former une cour sauvage et surnaturelle à quelque création intermédiaire. On eût cru qu'il racontait , voyageur céleste , les merveilles du monde qu'il avait quitté , et où il n'avait laissé que ses ailes et la flamme de son front. Distrait dans sa conversation avec le mineur qui avait plus particulièrement captivé son attention, il ne remarqua que lorsqu'il en fut cerné ces têtes blanches saupoudrées de charbon , ces corps courbés et à demi tordus par le feu, comme du vieux fer, ces barbes d'amiante.
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Sa première émotion fut la peur, la peur qu'aurait un enfant à se trouverpour la première fois au milieu d'une troupe de nègres ; car, dans ces temps de vagues superstitions, au fond de cette Allemagne de forêts et de cavernes , les mineurs et les charbonniers avaient le privilège de fournir des sujets de terreur aux veillées des châteaux, aux nourrices et aux enfants. Le second sentiment du jeune seigneur fut la pitié. Il se laissa regarder et envelopper par ces noirs habitants des mines , heureux de contempler un être qui portait sur ses traits comme un reflet pur du jour dont ils avaient perdu le souvenir, et dans son haleine la suavité d'un air chargé des parfums de la terre. Ulrich était le sachet odorant qui évoque pour les sens le fantôme de la patrie. L'àme se laisse mener par des parfums et des rayons ; et la patrie a une couleur comme elle a un parfum. Ulrich exhalait le soleil et la terre.
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Il s'aperçut , et il en fut touché , que les mineurs avaient une déférence particulière pour le vieil aveugle Lindermann et pour sa femme. Quand ils parlaient , on les écoutait dans le plus profond silence. Ils étaient vénérés à cause de leur grand âge écoulé dans la mine , consultés dans les affaires où les lumières des autres étaient trop courtes : ils pacifiaient les différends. Ils étaient la justice de ces pays ténébreux.
Du plus loin qu'on put voir, on aperçut des flambeaux qui arrivaient de tous les points vers le centre où était Ulrich. Silencieux et graves, les mineurs marchaient en brandissant leurs instruments, leurs pioches, leurs marteaux et leurs pelles. Serrés l'un contre l'autre, ils s'avançaient dans tous les sens. La terre tremblait.
Quand ils furent sous la voûte , ils élevèrent un tertre. Sur ce tertre allait s'asseoir celui qu'on avait choisi pour procla-
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mer l'affranchissement de leur compagnon.
Au pied de ce trône de pierre et de minerai, les ouvriers creusèrent un trou avec leurs pioches. Ils y poussèrent un bloc de charbon.
Auprès de ce trou qu'ils avaient recouvert , ils en firent un autre , qui cacha, au lieu de charbon, du minerai de fer. Un troisième, pratiqué à égale distance , recela un bloc d'argent natif. Enfin, dans le quatrième, les mineurs disposèrent un sac assez lourd, qui disparut aussi sous une faible couche de terre.
Quand les trous furent tous bouchés et la terre bien aplanie sous les pieds , parut Yhomme à la baguette (le Funschelruthe). On nommait alors ainsi celui qui, par une perception déniée à nos époques de lumières, devinait en marchant, et en tenant une baguette de noisetier dans les deux mains, l'endroit de la montagne qui recelait les
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mines de fer ou d'argent, les sources d'eau. Il vivait ordinairement dans la mine qu'il avait découverte sans être soumis à aucune charge ou servitude. Comme la plupart des êtres privilégiés , le respect qu'il inspirait n'était pas uniquement composé d'amour ; beaucoup d'effroi s'y mêlait ; car , outre la divination des métaux, il possédait la faculté non moins exceptionnelle et non moins redoutée de sentir trembler la baguette de noisetier entre ses doigts nerveux, lorsqu'il était dans le voisinage d'un meurtrier.
Les mineurs s'écartèrent pour le laisser passer. Il monta sur le tertre qu'on lui avait dressé, et il affecta bientôt l'enthousiasme et l'emportement d'un oracle. Peu rassurées, les femmes se mêlaient à des groupes de mineurs , et, passant leurs petites têtes enfumées entre les jambes de leurs pères , qu'elles écartaient pour voir et qu'elles étreignaient comme deux colonnes pour se
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raffermir contre la terreur de ce qu'elles voyaient , les jeunes filles regardaient l'homme à la baguette, le terrible Vunschelr utlie.
— Creusez, ordonna-t-il, creusez là ; il y a du fer.
Les mineurs se mirent à la tâche ; ils fouillèrent un des quatre trous qu'ils avaient creusés. Ils soufflaient : la terre volait der rière leur épaule.
— Menteur ! menteur ! lui cria-t-on de toutes parts. C'est du charbon et non du fer. Tu nous trompes ; descends.
— Oui , je vous trompe, comme je trompais ce seigneur violent et dur à qui j'assurai qu'il y avait une mine d'or sous son château. Il creusa, creusa tant, que, manquant par les fondations, son château, tourelles . bastions, pont-levis, hommes d'armes, châtelaines et lui, s'écroula dans un abîme.
La vengeance du divinateur, accueillie
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comme une excuse triomphante, fut saluée par un mugissement d'approbation. Il poursuivit :
- Fouillez à cette place ; il y a de l'argent, beaucoup d'argent. Allumez la forge , attisez le feu , gonflez les soufflets ; que le creuset soit mis sur les charbons , que l'argent coule.
On creusa un second trou ; mais , au lieu d'argent . ce fut du fer qu'on aperçut.
Nouvelles exclamations de colère simulée contre le sorcier à la baguette.
— Est-ce là de l'argent? Imposteur , c'est du fer! Brise ta baguette!
— C'est de l'argent , vous dis-je , de pur argent. Quand mes amis, quand mes frères ne peuvent pas paver la taille au seigneur , la corvée au monastère , la dimê à l'abbé que leur rive-ton aux pieds?
— Un anneau de fer.
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— Aux poignets ?
— Du fer.
— Autours des reins ?
— Du fer, du fer.
— Donc, le fer c'est de l'argent, puisqu'il le procure en déchirant la chair, en brisant les os de mes frères pauvres.
Et, satisfaits de ces allusions, qui flattaient leurs mécontentements, les mineurs, se soudant par les doigts comme les anneaux d'une chaîne, arquant en pinces leurs jambes velues, bombant leurs poitrines écaillée-, comme le corselet d'un crocodile, balançant leurs tètes d'ours, joyeux et sombres, ivres de l'ivresse du cœur, et non de celle du vin. pied contre pied, tous montrant leur râtelier , plus blanc de leurs lèvres relevées et tordues par l'ironie sur leur visage bistre , s'animant parce qu'ils se touchaient par les nerfs, par la chair, par les muscles, par le> regards, par la sueur, par l'haleine, par la
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pensée ; tous en ébullition sous ce couvercle de terre, dans ce fourneau de fer, couverts de poussière, ils partirent, ils coururent, ils tournèrent, ils s'inclinèrent l'un sur l'autre, en criant : Du fer ! en chantant : Du fer ! du fer ! du fer! Ces flambeaux échevelés, comètes qui semblaient vouloir sortir de la terre, la percer et courir dans l'espace ; cette vague noire et hurlante sur laquelle les flambeaux passaient et disparaissaient ; cet homme seul et debout qui les dominait : on eût dit une roue vivante dont le pivot était un magicien.
La roue s'arrêta.
— A cette place , reprit l'homme à la baguette de noisetier, il y a de l'or, un morceau d'or. Cherchez.
Courbés sur leurs pioches, les mineurs se remirent à l'œuvre avec une espèce d'acharnement et une rage qui ne semblait plus jouée.
Us tirèrent du trou le sac qu'ils \ avaient
déposé.
— Est-ce là de l'or , misérable sorcier?
— Ouvrez ce sac.
Le sac fut ouvert.
Un homme tout nu en sortit, qui en s'élan çant cria : Libre !
— Libre ! a-t-il dit , reprit le magicien. N'est-ce pas de l'or , de l'or pur , que contenait ce sac?
— Oui ! Tu vaux mieux que le fer , tu es libre? tu vaux mieux que l'argent, tu e> libre ! tu vaux mieux que l'or , tu es libre , lîoccold !
Boccold, c'était le nom du mineur affranchi.
On le conduisit aux pieds d'Ulrich qui , tirant son épée toute ruisselante des feux de Ja mine, s'écria :
— Au nom de mon père , votre maître et le mien , le graf Éberard Eberstein , je te
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fais libre , Jean Boccold ! Va où tu veux ! vis où tu peux ! meurs dans ton Dieu !
Un manteau fut jeté sur les épaules de Boccold , et on l'aida ensuite à monter sur le trône qu'occupait le divinateur.
Quand il y fut assis , connue le roi des gnomes , une autre cérémonie , longue et énigmatique pour beaucoup de ceux qui s'y prêtaient, pour les femmes surtout et les enfants, eut lieu, mais sans trouble ni emportement. Tous ces dénions, redevenus des hommes , et des hommes malheureux et tristes , brisés de souffrance , ridés , vieux sans vieillesse , retombés des hauteurs exagérées d'un enthousiasme corrosif, prirent leurs vieilles mères sous le bras, leurs pères de l'autre, mirent leurs enfants de suie sur les épaules , et , comme s'ils allaient partir , sortir de la mine , de ce caveau sans air , de cette prison sans jour, ils défilèrent, famille par famille, devant Boccold.
A mesure que les mineurs passaient devant Boccold , ils retiraient leurs souliers qu'ils avaient chaussés pour cette cérémonie , et lui en donnaient la semelle à baiser en prononçant ces paroles :
Le pauvre homme ne peut plus être guéri dans ce monde l.
Cette formule mystique ayant frappé l'attention d'Ulrich, il se rappela l'avoir entendu prononcer dans la forêt Noire par les paysans que l'incendie avait chassés de leur ville.
Le baiser du soulier acheva de le convaincre de l'exacte ressemblance des deux symboles.
Les pères élevaient leurs petits enfants dans leurs bras, et ceux-ci tendaient également à Boccold leurs petits souliers à baiser,
1 Der arm Mann in der Welt mag nient mehr genesen !
l> MOl^E ■ÊGOIMU. 1 4"
épelant : Le pauvre homme ne peut plus être guéri dans ce monde.
Il ne resta plus aucun doute dans l'esprit du fils du graf ; seulement il ne savait pas davantage ce que signifiaient ces paroles et ce signe grossier, reproduits à quatre cents lieues de distance par des paysans et par des mineurs , sans communication entre eux.
Descendu tout à coup de son fauteuil de pierre , Boccold alla droit à Ulrich , et , fraternellement , sans précaution , il lui appliqua la semelle de son soulier sur la bouche. Ulrich fut frappé d'étonnement , les mineurs étaient surpris de la témérité de Boccold. Ceux qui comprenaient le sens de ce mystère s'attendaient à voir Ulrich passer son épée dans le corps de Boccold , mais Ulrich , pour qui cet acte semblait moins un affront qu'une déférence , tant Boccold était respectueux en l'accomplissant
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au milieu de l'attente religieuse de ses compagnons , baisa le soulier et répéta , avec l'obscurité d'un néophyte : Le pauvre homme rie peut plus être guéri dans ce monde.
Si la mine, toute rouge et toute noire , eût craqué et se fût ouverte tout à coup comme une grenade au milieu d'une ville assiégée , elle n'eut pas retenti si bruyamment des cris d'enthousiasme et d'élévation, d'amour et de rage , en ce moment où Ulrich signa de ses lèvres un pacte avec le soulier.
Il fallut céder, on le prit , on l'enleva , on l'exhaussa sur un pavois formé de toutes les bêches réunies, on le promena à la lueur des flambeaux autour de la mine qui s'exfoliait sous l'effort des accents sauvages des mineurs. Lui et Boccold étaient les héros de la fête.
L'ivresse avait duré jusqu'au jour, ce qu'Ulrich ne sut qu'au sortir de la mine.
Un air rose et froid courait sur les rochers saupoudrés de neige. Le jeune fils du graf crut s'éveiller d'un long rêve. Ii poursuivit sa route , et pensa.